CHAPITRE II
Nouveaux adieux. — En vue d'Ismaïlia. — Ceylan. — Le cap des Diamants. — Saigon. — Les Paracels. — Core'ens naufragés à Chang-Hai. — Vaisseaux américains sur les côtes de la Corée.
e 9 mai 1871, Mgr Ridel s'arrachait de nouveau à l'affection des siens pour reprendre le chemin de l'Asie.
Cinq jours après il s'embarquait à Marseille sur le Tigre. Avant d'y mettre le pied, il adressa les lignes suivantes à sa famille : « Si je vous quitte, c'est que Dieu l'ordonne; que sa sainte volonté soit faite. C'est un grand sacrifice pour mon cœur, mais sans étouffer les sentiments de la nature, je les courbe sous l'ordre de Notre-Seigneur. C'est une grâce que Dieu m'a donnée généreusement, abondamment. Non, non, je ne cesse pas de vous aimer. Je connais votre courage et votre piété; que Dieu vous en récompense. Nous nous retrouverons souvent, toujours dans le cœur de Jésus. Je vous donne ce rendez-vous pour tous les jours de notre vie. A Dieu donc et au revoir. Je vous bénis tous affectueusement. Soyez de vrais disciples de Notre Seigneur Jésus-Christ. »
Nous ne raconterons pas ce long voyage ; détachons
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simplement quelques feuillets du journal du missionnaire.
18 mai. — Notre capitaine est M. Boilève, les passagers sont peu nombreux, quelques enfants se chargent seuls du mouvement et de la musique.
« 21 mai. — La chaleur commence à se faire sentir, le vent ride à peine la surface de l'eau. Le bleu du ciel et le bleu de la mer se confondent dans un horizon lointain. Mon regard plonge bien au delà. Je vois mes missionnaires qui attendent mon retour avec impatience, la pauvre Eglise de Corée, mon épouse bien-aimée, qui me tend les bras et m'appelle à son aide. Hélas ! que puis-je faire en ce moment ? Me tourner vers Dieu, prier et crier : au secours, au secours ! Que ne suis-je un saint pour tout obtenir de l'infinie miséricorde !... Si mon regard plonge vers l'extrême orient, bien souvent il se retourne vers l'occident, pour vous voir et vous contempler, vous mes bien-aimés, vous dont le souvenir sera toujours vivant dans mon cœur. »
« En vued'Ismaïlia. — Je n'ai pas oublié la recommandation de Mme de la Maisonfort. J'ai aussi pensé à Mme de Lesseps, et je donnai en passant ma bénédiction à une tombe que je ne pouvais apercevoir (i). Je bénis en même temps les vivants. J'aurais bien dit une prière, mais quelle prière réciter sur la tombe d'un ange, je ne pouvais que chanter le cantique que les anges chantent en Paradis ! Gloire à Dieu ! »
«24 mai. — La chaleur est excessive, impossible de
(1) Mme de la Maisonfort, mère de Mme de Lesseps, habitait Vannes alors; elle avait demande' au missionnaire, au moment de son départ, ce souvenir et cette béne'di'ction pour la tombe de l'enfant de Mme de Lesseps, sa fille.
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vous écrire, et cependant mon affection pour vous est encore plus brûlante que le soleil de la mer Rouge. »
« ier juin. — De tous les côtés la mer, toujours la mer. Des flots qui se poursuivent et bondissent comme les troupeaux dans la plaine. Au-dessus de nos têtes, de gros nuages gris, bordés de blanc, se glissent dans le ciel. Près du vaisseau, les vagues courent comme ces enfants des villages de Bretagne après les voitures : on dirait une lutte de vitesse. Nous allons plus vite, celle qui nous quitte fait un suprême effort, se brise en perles d'argent et jette un dernier soupir, puis une seconde, puis une troisième. Je les vois, je les contemple, je leur parle, je les remercie de la distraction qu'elles me procurent pendant cette longue traversée. »
« A Ceylan. — Le père qui s'était embarqué avec moi à Marseille me quitte pour se rendre à Pondichéry. Encore une séparation. Quand donc arriverons-nous au terme de notre voyage ? Quand auronsnous le bonheur de ne plus connaître les tristesses de la séparation ! au ciel ! au ciel ! »
L'aspect des côtes et de l'intérieur de l'île présente aux regards les sites les plus pittoresques. D'abord, en arrivant, des bois magnifiques de cocotiers : plus loin, allant se perdre à l'horizon, des montagnes couronnées de forêts antiques où les arbres, comme dans les forêts vierges, sont entrelacés de lianes; à leurs pieds, d'immenses vallées toutes riantes et animées parla voix des eaux toujours courantes d'une infinité de ruisseaux et de rivières. Ici l'hiver et l'été se donnent la main. Car les hautes montagnes qui divisent l'île en deux parties produisent le même
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it que dans toutes les contre'es équinoxiales, celui d'arrêter les moussons; de sorte que les saisons diffèrent, à la même e'poque de l'année, de chaque côté des monts. Ainsi en ce moment les moussons inondent de pluies torrentielles et bouleversent par leur souffle impétueux toute la partie méridionale, mais l'autre côté de l'île est sec et tout inondé de lumière.
« 4 juin. — Ravissante promenade : des chaumières jetées çà et là sous une forêt de cocotiers ; des habitants, hommes et femmes qui sortent pour nous voir passer, des enfants qui nous suivent; des fleurs des deux côtés de la route ; des oiseaux qui gazouillent et sifflent dans les bois; une chaleur tempérée par nos ombrelles. C'est bien l'île enchantée; nous buvons du lait de coco, nous mangeons des bananes, des ananas. Quelques chrétiens accourent, me prennent la main, baisent mon anneau, et me présentent leurs petits enfants à bénir. Quand donc pourrai-je voir et bénir mes petits enfants coréens r... »
<(. 10 juin. — Notre traversée s'accomplit heureusement, nous ne sommes plus qu'à 5° de la ligne. Penché sur le bord du vaisseau, j'admirais hier soir le phénomène de la phosphorescence. De chaque côté de notre navire, la mer brisée par notre passage rapide bouillonnait en écume et nous jetait ses plaintes. Autour du vaisseau c'était comme une longue robe flottante de la plus éclatante blancheur toute couverte d'étincelles d'or. A l'arrière, un long sillage de feu ondulait comme une ceinture d'argent parsemée d'étoiles. Si vous aviez pu jouir de ce beau spectacle ! Je l'ai considéré pour vous, en pensant à vous. »
« 11 juin. — Nous doublons le cap Diamant. Un
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magnifique coucher de soleil se pre'pare ; de l'or, de l'argent, du feu ; les formes et les nuances les plus variées; c'est un spectacle splendide. Bientôt la nuit couvre tout de son voile sombre : ainsi finissent les choses de ce monde.
« Bien des fois aujourd'hui, je me suis transporté en France, à Vannes, pour -contempler et suivre la procession ; pour offrir mes hommages au Très Saint Sacrement qui sort de la cathédrale, parcourt la place des Lices, la rue Saint-Vincent, les vieilles douves du port (i), de la Garenne. Je le vois qui bénit le peuple fidèle. »
« 19 juin. En rivière de Saïgon. — Les deux rives sont très basses, couvertes d'arbustes et d'herbes verdoyantes. Au premier aspect c'est un spectacle intéressant, que l'uniformité rend bientôt monotone. Enfin Saïgon se découvre dans le lointain; nous avons l'air de louvoyer pour y arriver.
Ici se place une petite aventure qui couvrit de honte le pauvre canonnier. Pour saluer la ville, on devait
(1) On appelait ainsi les fossés de la partie ouest de la ville.
Rien de plus pittoresque que ces douves transformées en jardins : de grands arbres ombrageaient la rue qui les bordait et, de l'autre côté, les vieux remparts rappelaient les gloires du passé.
A propos de ces murailles, M. Amédée de Francheville écrivait : « La ville de Vannes peut fournir des preuves de son ancienneté et revendiquer le titre glorieux d'avoir été la capitale du peuple des Venètes.
« L'examen seul des anciennes murailles dont cette ville est encore entourée suffit pour donner l'idée d'une haute antiquité ; elles paraissent, dans quelques parties, remonter au delà de la conquête. »
Hélas 1 ces douves du port, plus modernes, c'est vrai, mais si pittoresques, ne sont plus qu'un souvenir ! Que l'antique cité des Venètes se console, cependant; des hommes, d'un goût heureusement fort rare en esthétique, ont remplacé par la rue Thiers ces vieux témoins des siècles écoulés.
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tirer un coup de canon. La pièce est chargée ; en passant devant le poste : Feu, crie le commandant, et « tic » un bruit de capsule ! Vite on en met une seconde, puis une troisième ; toujours même résultat. Alors on retire la pièce, on la décharge, et on trouve au fond.... une chaussette.
« 21 juin. — Hier, nous avons vu les Paracels. Ce sont de grands bancs de corail, très dangereux pour la navigation. « La mer les couvre entièrement, de sorte qu'il faut être tout près pour les remarquer. Celui que nous avons vu, s'aperçoit à trois milles de distance, à cause de la limpidité et de la tranquillité de l'eau. Sa surface est d'un beau vert transparent ; la mer s'y brise en blanchissant. C'est comme une belle table couverte d'un tapis vert bordé d'un galon d'argent. »
Le 6 juillet, Mgr Ridel débarquait à Chang-Haï. Le lendemain, neuf Coréens se présentaient à lui. Ils offraient le spectacle de la plus navrante misère : leurs vêtements en lambeaux, leurs traits amaigris et presque livides disaient assez leur dénûment et les souffrances qu'ils avaient endurées. Cependant dès qu'ils aperçurent leur Père, ils se jetèrent à ses genoux, montrant par leurs larmes et par l'expression de la joie la plus vive toute la jubilation de leur âme.
Ils apportaient des nouvelles de persécutions et de mort. La mission était toujours entre les mains des bourreaux et le sang n'avait pas cessé de couler. Aussi, ce ne fut pas sans un sentiment de tristesse et de pitié que l'évêque leur dit :
— D'où venez-vous, mes pauvres amis, comment êtes-vous venus ici ?
— Tous répondaient à la fois, impossible de les comprendre.
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Enfin, la première émotion passée, ils demandèrent s'ils avaient un évêque.
— Oui, leur dit le missionnaire, vous avez un évêque.
— Où est-il ? Peut-être au Léao-tong.
— Non, il est ici.
— Est-ce le Père qui est devenu évêque ?
Mais oui, dit l'un d'eux, ne vois-tu pas qu'il porte un anneau au doigt ; c'est l'Evêque.
« Oui, chers amis, le souverain Pontife m'a nommé votre évêque ; je suis désormais plus spécialement votre père, vous êtes tous mes enfants. Vous êtes dans la douleur, nous souffrirons ensemble; vous êtes fugitifs, entrez dans la maison de votre évêque, de votre père. Reposez- vous, mangez le riz. Lorsque vous serez un peu remis, nous causerons plus longtemps, w A ces mots, ils se prosternent pour saluer. La joie d'avoir rencontré leur évêque épanouissait leurs visages. Mgr Ridel avait vu ses diocésains; c'était son arrivée triomphale au milieu d'eux. « J'étais heureux, continue-t-il, de les recevoir chez moi, ou plutôt dans cette maison de Procure, car che\ moi n'existe pas pour les exilés. Bientôt tous ces braves chrétiens m'entourent, ils ne peuvent me quitter. Les autres Pères, comment vont-ils? où sont-ils? Il fallut les satisfaire.
« Et notre pape Pio Nono, sa santé est-elle bonne? « L'évêquea-t-il vu Pio Nono? »
« Je leur racontai avec quelle bienveillance le souverain Pontife m'avait accueilli, et toute l'affection, toute la compassion du Pape pour la malheureuse Eglise de Corée.
« Il y en a ici qui n'ont pas vu Pio Nono, nous vou-
Ions le voir. » Cette demande me fit sourire ; je les fis passer dans une chambre où se trouvait le portrait du saint Père : « Voilà Pio Nono ! »
« Aussitôt ils joignent les mains, font un grand signe de croix. Après avoir longtemps conside'ré, ils se détournent, et me disent en souriant : « Comme c'est beau ! » Je m'étais assis à ma table, et je laissais mes Coréens circuler un peu. Pauvres gens ! ils ne connaissent rien. Ils vont tâter les vitres des croisées, font tourner les clefs dans les serrures comme des enfants. Ils reviennent me voir écrire, touchent ma plume, mon canif. J'ouvris un petit album rouge qui excitait surtout leur curiosité : « Voici le portrait de mon frère, de ma sœur, etc. » Ils poussèrent un cri d'admiration et l'un d'eux me dit en se frottant le côté gauche de la poitrine : « Comme c'est doux de pouvoir contempler ainsi l'image de ses parents et de ses amis ! Mais cet évêque, quel est-il?
« — C'est Tévêque du pays qu'habitent mes parents.
« — Comment s'appelle-t-il?
« — Il se nomme Jean-Marie.
« Tiens, comme moi dit Tchoi, je m'appelle aussi « Jean. »
« Lorsque leur curiosité fut un peu satisfaite, je leur demandai à mon tour des nouvelles de la mission. Hélas! que de ruines! Des villages entiers ont disparu; de mon pauvre Tsin-pat il ne reste plus que quelques débris épars. Je n'ose plus les interroger sur les chrétiens que j'ai connus; presque toujours ils me répondent : mort, martyr. Ils ont écrit quelques pages de leurs annales. Je les ai mis à l'ouvrage pour qu'ils écrivent encore tout ce qu'ils savent d'une manière certaine sur la persécution, sur l'arrestation,
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l'interrogatoire, les tourments et la mort des martyrs. Que de reliques à recueillir ! »
Le lecteur se demande peut-être comment ces pauvres Core'ens avaient pu franchir les mers et aborder au port de Chang-Haï. L'histoire de ces infortunés n'est pas longue, la voici :
D'abord, leur vie s'écoulait bien tranquille aux environs de la capitale, lorsque la persécution les obligea de fuir dans les montagnes du sud, à l'extrémité du royaume. Là, se trouvant à l'abri des mauvais traitements et des recherches des satellites, ils résolurent d'aller à la rencontre des missionnaires et de les ramener dans leur pays. Ils préparèrent donc une barque et se livrèrent au commerce sur les côtes. Pendant qu'ils se dirigeaient ainsi vers le nord, ils apprirent que le régent venait de découvrir la retraite des chrétiens dans les provinces du sud, et que des satellites envoyés de toutes parts arrêtaient et tuaient ceux qu'ils trouvaient. Le retour était donc impossible ; atteindre les rivages de Chine fut leur unique chance de salut.
Ils étaient déjà au milieu des îles du Naï-Hpo quand on leur dit que des navires européens mouillaient dans la rivière de Séoul. Cette nouvelle ranima leur courage, et bientôt ils eurent découvert la flotte qui stationnait en face de Kang-Hoa. Ils approchèrent, et en faisant le signe de la croix furent aussitôt reconnus comme chrétiens. On les accueillit à bord, où ils devinrent l'objet des soins les plus bienveillants. Mais, ce fut en vain qu'ils réclamèrent leur Père et leur Evêque.
Ces vaisseaux que les pauvres Coréens avaient pris pour des navires européens, n'étaient autres que les
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vaisseaux de la flotte américaine. Le commandant qui s'était montré particulièrement bon pour eux leur demanda des renseignements sur leur pays : ils refusèrent d'en donner, parce qu'aucun Père n'était là; à leurs Pères seuls ils diraient ce qu'ils savaient. On leur demanda ensuite ce qu'ils désiraient faire. « Si nous retournons dans notre pays, répondirent-ils, nous serons certainement mis à mort; nous voudrions voir nos missionnaires. »
Quelques jours après, un navire américain partait pour Chang-Haï; on les y embarqua, et c'est ainsi qu'ils arrivèrent dans cette ville quelques heures après leur évêque.
Mais comment, pourquoi ces vaisseaux américains se trouvaient-ils sur les côtes de la Corée? Le hasard seul les y avait d'abord conduits. Ils faisaient voile vers le Japon, quand sur leur route, ils rencontrèrent plusieurs Coréens qu'ils sauvèrent du naufrage. L'amiral eut même la bonté de les ramener chez eux. Mais à peine les chaloupes qui s'étaient détachées des bâtiments de guerre furent-elles arrivées à l'embouchure de la rivière de Séoul que des batteries, mas quées, servies par des milliers de coréens, ouvrirent un feu violent. Les américains pour répondre à cette lâche provocation descendirent à terre, prirent à l'assaut plusieurs forts, tuèrent deux cent quarantetrois coréens. Le nombre des blessés et des prisonniers fut encore plus considérable. Cependant, l'amiral estimant qu'il n'avait pas encore assez de forces pour faire une expédition en règle, et c'était vrai, crut prudent de demander du secours.
On pensait donc au mois de juillet 1871 que "cette expédition si bien commencée se terminerait à l'hon-
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neur de ceux qui l'avaient entreprise, mais le 3 août suivant, l'escadre américaine quittait définitivement les côtes de la Corée.
Cette expédition ne fit qu'augmenter la colère du gouvernement et rendit la persécution plus sanglante.
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