CHAPITRE III
Mgr Ridel à Tché-Fou ; retour à Chang-Haï. Journal du missionnaire.
orsque ces derniers événements parvinrent à la connaissance de Mgr Ridel, il lui fut facile de prévoir qu'il ne pourrait, avant longtemps, consoler sa mission si cruellement décimée. Jugeant pour le moment sa présence inutile à Chang-Haï, il s'embarqua pour Tché-Fou. Avec une légitime impatience MM. Blanc et Martineau l'y attendaient. Il serait difficile d'exprimer le bonheur et la joie de ces deux missionnaires en revoyant leur ami d'autrefois, maintenant leur guide et leur père. Du fond de leur âme, ils remerciaient Dieu de leur avoir donné un pasteur digne par son courage et par ses vertus de succéder aux martyrs que les anges avaient déjà couronnés. Sous son habile et toute paternelle direction ils se livreraient à leur ministère avec une ardeur nouvelle.
Hélas ! les joies du retour ne furent pas de longue durée. En effet, quelques jours plus tard, on reçut des nouvelles de la mission ; elles étaient navrantes. L'orgueil et la rage du régent, loin d'être apaisés, ne connaissaient plus de bornes. Comment en aurait-il
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été autrement après toutes ces expéditions avortées? N'avait-il pas, à ses yeux du moins, chassé deux fois les Français ? Où les sujets du Fils du Ciel avaient échoué, lui triomphait facilement. Les barbares de l'Occident étaient vaincus, il les avait forcés à s'enfuir sur leurs bateaux de feu. En vérité quel espoir dans l'avenir restait-il à ces quatre missionnaires abandonnés et sans ressources ? Leur confiance n'était pas ébranlée cependant, car c'est en Dieu que reposaient leurs espérances. Lui seul change le cœur des tyrans, Lui seul rétablit le calme après l'orage.
Le 10 novembre suivant, Mgr Ridel était de nouveau à Chang-Haï. La santé de M. Blanc, alors compromise, réclamait des soins et un climat moins rigoureux. De plus, la présence de neuf Coréens à la procure des Missions était un secours que le pieux évêque ne pouvait dédaigner pour mener à bien l'œuvre littéraire qu'il avait entreprise. En attendant le moment de la Providence, il se remit tout entier à ce travail en apparence peu conforme à ses goûts.
Apôtre au cœur ardent, il était venu en mission pour se dépenser au salut des âmes : de nouveau le voilà condamné à vivre pendant de longs mois sans autre horizon que les quatre murs d'une pauvre cellule. Ses jours s'écoulent dans l'étude la plus aride, sa vie devient celle du plus laborieux bénédictin. Cependant sa sérénité n'est point altérée, car il fait ce que Dieu veut, et c'est là son unique ambition.
Huit mois se passèrent ainsi, sans incident digne d'être signalé. Pour mieux entrer dans l'intimité de cette belle âme, glanons encore çà et là parmi les notes et les lettres que nous avons sous les yeux.
i5 novembre. — Bonjour. Ici, tout comme à l'ordi-
naire, le temps seul varie. De gros nuages gris, noirs, formaient un grand voile qui nous enveloppait de deuil et de tristesse. Cette nuit, le vent du nord a enlevé le vaste rideau ; le soleil luit dans toute sa splendeur. J'en profite pour faire une petite visite et vous prouver que mon affection reste toujours la même, grande et splendide comme le soleil d'aujourd'hui. Là, point de nuages, point de brouillards, toujours le vent suave de l'amitié, de la reconnaissance. De vous à moi, c'est un courant limpide et doux comme la charité. Je m'y laisse aller ; c'est mon repos, mon délassement ; je le crois selon le cœur de Dieu.
17 novembre. — ■ Je pense à vos petits enfants. Soignez bien ces petites âmes; elles appartiennent au bon Dieu qui les a créées, au Seigneur Jésus qui les a rachetées. Qu'ils soient toujours les enfants du bon Dieu et ne deviennent jamais par le péché les esclaves du démon. Apprenez-leur à bien aimer la sainte Vierge, à mettre en elle toute leur confiance. Quel asile plus doux et plus sûr pour un enfant que le cœur si aimant de cette bonne Mère ! Si je cédais aux sentiments de mon cœur, je redirais souvent les bienfaits, les soins touchants dont j'ai été l'objet depuis mon enfance, depuis le moment surtout où, n'ayant plus de mère sur la terre, je me suis jeté, orphelin, entre les bras de celle qui me restait en paradis.
Ier décembre. — Maintenant tout est tranquille ici. Ma fenêtre est ouverte ; la lune dans son plein jette une lumière pâle, interceptée par un léger brouillard. Je n'entends que quelques aboiements dans le lointain, et par intervalle, le petit bruit que font les Chinois veilleurs de nuit. Pour écarter les voleurs, ils
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se promènent autour des maisons et des enclos en frappant sur un bambou creux ; ce qui veut dire : « voleurs, allez ailleurs, on veille ici. » Pour nous, nos bons anges font la garde.
Le temps devient froid. M. Blanc est un peu souffrant. Pour moi je me porte bien; je prends des pilules de fer; si j'allais devenir d'acier ? puissé-je devenir de feu, pour la gloire du bon Dieu !...
Sans une foi vive, cette distance immense qui me sépare de vous me serait insupportable, mais qu'estce que le temps, qu'est-ce que la distance, quand on les compare à l'éternité, à Dieu ! Je suis venu ici faire le grand commerce, amasser une provision de bonheur éternel. Travaillons, chacun de notre côté; efforçons-nous d'acquérir ces richesses que les voleurs ne pourront nous ravir et dont nous jouirons ensemble. Un peu de temps, un peu de peine, qu'est-ce que cela si nous mettons dans l'autre plateau de la balance, l'éternité, le ciel !
10 décembre. — En Chine, du commerce, du commerce, toujours du commerce ; un mouvement extraordinaire, une activité dévorante ; sur les quais, des navires à charger, des navires à décharger-, arrivée et départ de bateaux à vapeur, rien que cela.
On dit cependant que les Chinois se préparent à la guerre. Ils ont certainement au fond du cœur la haine des Européens; le but de leurs pensées, le plus ardent de leurs désirs est de s'en débarrasser au plus vite. Ils ont en ce moment des canonnières à vapeur; leurs soldats sont armés de fusils européens, dans leurs arsenaux ils fondent des canons et fabriquent tout le matériel de guerre.
Faire du commerce, fabriquer des armes, fondre
des canons ; on appelle cela faire avancer les Chinois dans la voie du progrès, et, parce qu'ils ne veulent pas de chemins de fer et de poteaux télégraphiques, on se plaint de leur lenteur. Illusion ! avec la vapeur et l'électricité, le Chinois gardera ses habitudes honteuses et ses superstitions; il se prosternera toujours devant ses idoles auxquelles il ne croit pas,il allumera les bâtonnets d'usage, il honorera ses serpents et ses dragons, et en temps d'éclipsé frappera le tam-tam pour empêcher les gros chiens noirs de manger le soleil ou la lune. Pour civiliser un peuple, il faut le faire chrétien. Seuls les dogmes du christianisme élèveront son esprit et lui montreront l'absurdité de ses superstitions, seule la morale chrétienne mettra dans son cœur la charité à la place de l'égoïsme qui tue tout noble sentiment...
Deux coups de canon retentissent. Ils semblent dire : réjouissez-vous, vous qui attendez des nouvelles. Voici les bonnes épîtres de vos parents, de vos amis; voici leurs souhaits, leurs vœux, leurs sentiments, leurs cœurs. Oui, il y a tout cela dans ces deux coups de canon ; ce que c'est que de savoir lire; et tout le monde sait lire cette écriture-là.
Nuit de Noël. — Le ciel est parsemé d'étoiles, il est tout naturel qu'il soit de la fête. Je pense a vous, mais je n'ai guère le temps de vous écrire. Ma première messe sera pour la Corée dont le souvenir me suit partout et toujours ; ma seconde sera pour vous, pour nos parents et nos amis-, -la troisième sera solennelle; je la réserve pour la sainte Eglise et pour la France. Notre chère Bretagne en aura sa part. Pourrais-je en effet oublier la Bretagne, le pays de mon cœur. Quelle belle nuit ! Notre-Seig'neur va bientôt
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venir. Quand je songe que je le tiendrai dans mes mains, qu'il va descendre dans mon cœur. Ah ! je m'arrête ici, c'est trop beau, on ne peut pas écrire, il faut méditer. Je prends donc la petite main de l'Enfant- Jésus, et par lui, avec lui, je vous be'nis, vous, vos enfants, nos parents et nos amis, la France et la Bretagne, je bénis aussi ma pauvre Corée. Je reste avec vous près de la crèche : méditons en silence, prions, aimons, oh ! oui, aimons !
3o décembre. — Ce matin, M. Blanc, qui vous envoie toujours ses compliments, s'est imaginé de couper un petit carton en spirale et de le suspendre par une épingle au-dessus du poêle. La chaleur qui s'en échappe le fait tourner continuellement, au grand ébahissement des Coréens et des Chinois, qui ne se lassent pas d'admirer ce qu'ils appellent un serpent. Avis aux bonnes d'enfants pour la consolation et l'amusement de leurs marmots.
4 janvier 1872. — Vos lettres me sont arrivées par le Pei-Ho, grand paquebot des Messageries maritimes. Ce magnifique vaisseau est là, dans le port, mouillé à peu de distance de notre résidence. C'est le plus beau navire de la station. Toutes les fois que nous passons sur le quai, nous nous arrêtons devant lui, et c'est avec un sentiment d'orgueil national que nous le considérons. Il est là, immobile comme un immense géant qui dort. Lorsque le courant le fait tourner, la rivière ne semble pas assez grande pour lui. Les autres bâtiments ont dû ancrer au loin, par respect, dirait-on, et pour ne pas troubler son sommeil. Il dort, et pendant qu'il repose, ses vastes flancs se remplissent de marchandises de toutes sortes : des milliers de caisses, des ballots de soie, des sacs de thé, etc.
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Dans quelques jours, il va se réveiller, secouer ses lourdes chaînes et prendre son essor vers le vaste océan ; il emportera cette lettre avec tous mes sentiments d'affection. Sans charger beaucoup ce géant des mers, eux seuls cependant le rempliront outre mesure, car par lui je vous envoie cent mille caisses d'affectueux souvenirs, que vous distribuerez à tous nos parents et à tous nos amis.
7 février. — Le vent du nord souffle avec furie; les Chinois se mettent de la partie. Tous les soirs, c'est un vacarme d'enfer. A toutes les heures de la nuit, pendant dix minutes, on dirait une fusillade dans chaque maison. C'est que nous approchons du premier jour de l'an chinois, et maintenant ils sont en train de congédier leurs génies tutélaires. Ceux-ci doivent aller passer ces jours de réjouissances dans l'Olympe ; on les fête avant leur départ, afin qu'ils ne disent pas de mal de la famille. De plus, pour les obliger d'être discrets sur toutes les petites affaires de ménage, on a bien soin de remplir de mastic la bouche de l'idole. Quelle chinoiserie!
7 mars. — Voici le printemps qui arrive au galop; les oiseaux retrouvent leurs chansons, le soleil sa chaleur, les champs revoient leurs fleurs : et moi, quand reverrai-je ma Corée?...
Je me sens fort, je puis souffrir ; mais je suis faible quand je vois les autres souffrir, et je voudrais bien prendre pour moi toutes les peines. C'est une lâcheté, car il me semble que je souffrirais moins.
9 mai. — Il y a un an que j'ai quitté la France. Depuis, bien des événements se sont -produits; seule, ma situation reste la même. Un an s'est écoulé ! Qu'avônsnous fait pendant ce temps ? Nous sommes-nous
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avancés dans le chemin du ciel? Sommes-nous devenus plus saints? Oh! bien chers amis, travaillons, chacun de notre côte', à aimer Dieu de plus en plus; méritons d'être réunis à jamais dans la bienheureuse éternité. Quel malheur si quelqu'un manquait au rendez-vous! J'ai la douce confiance, et j'attends de la miséricorde du bon Dieu, que tous, petits et grands, parents et amis, nous nous retrouverons au ciel. Oh ! oui, au ciel !
3o mai. — Ces jours derniers, passait un navire chargé de canons Krupp, pièces de batterie et de siège et pièces de montagne. Les Chinois ont encore acheté des mitrailleuses et des torpilles : ils ont pour les torpilles une admiration toute particulière : « Ces engins de guerre, disent-ils, sont des pièges où le gibier vient se prendre tout seul sans danger pour le chasseur. » Comme c'est bien dans l'esprit chinois, cette invention leur va au cœur. « Mais, me demandait l'un d'eux, comment se fait-il qu'il y ait des Européens assez vils pour trahir ainsi leur pays en nous vendant ces munitions de guerre? Ces gens-là sont des traîtres. Nous acceptons leur service, parce nous en avons besoin, c'est avantageux pour nous; mais nous méprisons leurs actes et leurs personnes. Si un Chinois commettait un pareil crime, il serait aussitôt mis à mort par le peuple. »
Juin. — Le temps n'est pas aux grandes nouvelles. Le vent commence à souffler du nord, il fait frais : c'est le commencement d'un magnifique automne. Partout on recueille, partout on moissonne : les récoltes sont belles et abondantes. Nous, nous ne faisons pas de moisson; ne semant pas, que pourrions-nous recueillir? Le champ où nous devrions répandre nos
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sueurs, et que nos martyrs ont arrosé de leur sang, cette terre si féconde, si fertile, nous ne pouvons la revoir. O mon Dieu, que d'ivraie, que de ronces et d'épines!... Si je laissais aller mon cœur, il en sortirait une longue et triste élégie. Il vaut mieux faire silence et mettre tout cela aux pieds du crucifix.