‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 19 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Retour des Coréens dans leur patrie. — Leurs adieux. Travaux de Mgr Ridel à Chang-Haï. — Départ pour Notre-Dame des Neiges. — Le cabriolet de Mgr Verroles, arrivée triomphale. — Coup d'oeil sur la Vallée-Fourchue.

n an s'était écoulé depuis le retour de Mgr Ridel en Chine. Rien ne lui permettait encore de prévoir la fin de son exil. Les M. Coréens qu'il avait recueillis regardaient souvent, eux aussi, du côté de la patrie ; alors parfois, le vaste horizon du ciel et de la mer semblait s'entr'ouvrir, et comme une douce vision apparaissait aux regards de leurs cœurs. Là-bas étaient leurs femmes et leurs enfants ; là-bas ils avaient beaucoup souffert, leurs parents avaient été immolés à la rage du tyran, beaucoup de peines et de tribulations les attendaient sans doute ; mais c'était le pays. Le bien-être de l'exil leur paraissait plus amer que les douleurs de la patrie.

Ils prièrent donc l'évêque de leur procurer les moyens de retourner chez eux. L'évêque était leur père, leur patrie était la sienne ; leur désir de revoir la Corée était aussi le plus ardent désir du vénéré prélat ; il s'empressa donc de le satisfaire. M. Blanc partit aussitôt pour Tché-Fou afin de hâter et d'assurer

MCR RIDEL u'APRÈS SA CORRESPONDANCE 1 85

le retour de ces infortune's. Quelques jours plus tard, les pre'paratifs étaient terminés ; une barque chinoise les attendait.

Rien de plus touchant que les adieux de ces pauvres Coréens. La douleur de quitter leur évêque, la joie de revoir leur malheureuse Corée partageaient leurs cœurs et ils fondaient en larmes. Parmi eux se trouvait un vieillard d'un dévouement et d'une piété admirables, Jean Tchoi. Ce généreux chrétien avait vu sa femme et six de ses enfants subir les plus cruels tourments pour confesser leur foi, et malgré ses cuisants regrets, il ne trouvait dans son âme que des paroles de bénédiction et de reconnaissance pour le bon Dieu.

Au moment du départ, Mgr Ridel lui recommanda, lorsqu'il serait de retour chez lui, de parcourir le pays, de se mettre en rapport avec les chrétiens des différentes provinces et de revenir en Chine lui rendre compte de ce qu'il aurait vu et entendu. Ce rapport détaillé, qui serait plus tard si utile aux missionnaires, devait coûter à ce vieillard dix-huit mois de privations et de périls.

Quant à l'évêque de Corée, un travail d'un nouveau genre l'obligeait à prolonger son séjour à Chang-Haï. Le catéchisme, la traduction de plusieurs livres de piété étaient achevés ; mais cela n'avait pas suffi à son activité. Il avait entrepris de faire graver sur bois des caractères coréens afin d'imprimer aussitôt les ouvrages de première nécessité.

Ce travail de typographie exigeait un soin minutieux et une habile direction. En effet, si dans les typographies modernes le nombre des matrices est à peu près limité à celui des lettres de l'alphabet, il est. loin d'en être de même pour l'impression d'un texte coréen.

l86 MGR RIDEL

Les lettres, il est vrai, ne sont pas plus nombreuses que dans nos alphabets, mais elles s'agrègent de cent manières pour former des groupes syllabiques et le chiffre des matrices approche de douze cents.

Cette œuvre terminée, le missionnaire se rapprocha de sa mission. Dès les premiers jours du mois d'octobre, il avait rejoint M. Blanc à Tché-Fou. Il se disposait à quitter cette petite ville pour se rendre au Leao-Tong, lorsqu'un chrétien, qui allait à Intze, vint prier les missionnaires de prendre passage sur sa barque. La route était beaucoup plus longue, mais le bonheur de voyager sur une barque chrétienne était un dédommagement des peines qu'ils s'attendaient à supporter (i).

Toute traversée sur une barque chinoise est nécessairement fertile en incidents, mais ceux-ci sont rarement variés. Disons seulement qu'après avoir couru de sérieux dangers, les deux missionnaires débarquèrent au petit port d'Intze au commencement de novembre Pour le reste du voyage, Mgr Ridel se charge de nous le raconter avec son entrain ordinaire.

« Les chemins sont mauvais, M. Blanc monte à cheval, et moi je prends place dans la calèche de Sa Grandeur Mgr Verrolles. Calèche, c'est peut-être exagéré, la voiture n'a que deux roues ; de plus, elle manque de coussins et aussi de ressorts ; mais ce doit

(i) Intze est un port ouvert au commerce européen. Il se trouve situé par 1200 de longitude est de Paris et par 420 3o' de latitude nord. C'est là que le nord de la Chine s'approvisionne et vend ses produits. Ce pays formé de terrains d'alluvion est plat, ce n'est que dans le lointain et pendant les beaux jours qu'on peut apercevoir les montagnes. Les Européens donnent à tort ce nom à la ville de Niou-tchouang ; cette dernière petite ville est encore plus au nord, à 4 ou 5 lieues de la mer.

être un cabriolet, car à tout instant on est menacé d'y faire une cabriole. Il faut s'accrocher des pieds et des mains, être toujours sur le qui-vive pour éviter une contusion à droite ou à gauche. On serait dix fois mieux à pied ; mais il est plus digne de voyager en chariot; il faut céder à l'étiquette.

« La vaste plaine que nous traversons est monotone et presque sans culture. Il y a bien une route pour se rendre à Saint-Hubert, mais elle est dans un tel état que nous l'évitons le plus possible. Le soir, pour dîner, nous nous arrêtons dans une auberge située sur le bord du chemin. Ici, on admire la longueur et la beauté de ma barbe, et l'on me fait d'interminables compliments. Le petit marmiton surtout, dont la saleté est repoussante, reste en extase en me considérant. La première émotion passée, nous nous préparons à dîner. Nous commençons par essuyer nos assiettes et nos plats afin défaire disparaître la signature épaisse que le cuisinier y applique de ses cinq doigts.... Le lendemain nous nous mettons en selle, car la route est longue et ne peut se continuer qu'à cheval. Biscaro, est le nom de mon coursier : c'est un enfant de. la Tartarie.

« Après plusieurs jours de marche, nous apercevons vers le soir la flèche de l'église de N.-D. des Neiges. Deux cavaliers, notables du village, viennent au-devant de moi et m'offrent un chariot; j'aurais mieux aimé Biscaro pour arriver au terme du voyage. Tous les hommes s'étaient rendus à l'entrée du hameau, musique en tête ; les cloches sonnaient, la musique jouait, le canon grondait, et Biscaro, qui, sans doute, prenait sa part de tout cela, dressait la tête. » *-

Dans ce triste pays de Mandchourie, à la vallée

I 88 MGR RIDEL

Fourchue, au village de Tcha-Kou, autrement dit N.-D. des Neiges, de longs jours, de longs mois allaient encore s'écouler sans apporter de changement à la dure position des missionnaires de la Corée. La neige qui tombe avec abondance couvre de son blanc manteau toute la vallée, toutes les montagnes d'alentour, et isole, parfois pendant plusieurs semaines, les habitants de ce pauvre hameau.

Malgré cela, l'évêque de Philippopolis trouve cette contrée charmante.

« C'est, dit-il, un vrai pays d'argent, c'est le pays de N.-D. des Neiges : la neige ne fond pas, même sous le soleil le plus radieux. Le coup d'œil est surtout ravissant la nuit : les étoiles brillent de tout leur éclat ; la lune répand une douce clarté qui se reflète sur ces millions d'aiguilles de neige cristallisées. Il y a çà et là des effets de lumière de toute beauté, des glaciers à tenter des artistes, et l'on jouirait longtemps de ce spectacle, mais un léger vent du nord bientôt gazouille à votre oreille. C'est sa manière de vous dire de rentrer et l'on est toujours disposé à suivre son avis. »

De temps en temps le spectacle change, mais il n'est pas moins intéressant ; écoutez plutôt :

« La nuit dernière, des voleurs se sont introduits dans notre jardin, ils ont forcé une petite cabane où sont nos provisions, ils ont emporté une dizaine de choux; ces bons voleurs, ils pourront au moins manger de la soupe aux choux! Et nos deux chiens qui n'ont rien dit : c'est un peu dans leurs mœurs de laisser faire ; mais à part cela, quels bons gardiens nous avons !

«Aujourd'hui, si vous entendiez le vent mugir dans

d'après sa correspondance 189

notre vallée ! Depuis midi, l'ouragan s'est déchaîné avec une violence inouïe; les chaînes des montagnes ont disparu, le ciel semble s'être abaissé. Les petits oiseaux effrayés n'ont pas la force de s'enfuir, et se cachent derrière les talus ; en vain, les pies cinglent en longues bordées pour vaincre la tempête, le vent les fait tourbillonner et les emporte au loin ; les arbres craquent; la neige, le sable se soulèvent, le vent siffle et jette au loin ses notes les plus aiguës.

« Ce soir, d'ici, j'assiste encore à ce tourment de la nature. L'orage gronde toujours, heureusement notre maison est solide. Par ailleurs, tout est calme autour de moi; ma lampe de temps en temps laisse échapper un petit bruit comme pour me dire qu'elle a suffisamment rempli son office; le feu pétille en s'éteignant peu à peu, mon réveille-matin fait entendre son monotone tic-tac ; ma plume grince en traçant à la course les pensées, les descriptions que j'envoie aux amis de là-bas. Oui, de là-bas,! Que nous serons heureux quand nous serons de là-haut ! »

Page 1