CHAPITRE V
Voyage de Mgr Ridel à Pékin. — M. de Geofroy et les ministres chinois. — Retour en Mandchourie. — Des brigands envahissent Notre-Dame des Neiges, Mgr Ridel les met en fuite. — Nouvelles de la mission de Corée.
ès son retour en Mandchourie, Mgr Ridel essaya de recueillir les anciens élèves de MM. Petitnicolas et Pourthié. A tous les chre'tiens de Corée qui osaient franchir leur redoutable frontière, il recommandait de rechercher les anciens séminaristes ou d'autres enfants qui voulussent bien se consacrer à Dieu. Ces recommandations eurent un premier résultat vers la fin de l'année 1873.
A cette époque, un jeune Coréen apprit le désir de l'évêque et résolut d'y correspondre; il demanda le consentement de sa mère, l'obtint, et sous la conduite d'un vieillard, partit pour la Chine. Déguisé.s en bûcherons, ils trompèrent la surveillance des satellites, et malgré la rigueur de l'hiver, malgré les périls d'un long voyage, ils parvinrent tous les deux sains et saufs à N.-D. des Neiges.
Grande fut la joie du vénérable vicaire apostolique à l'arrivée de cet adolescent; il lui sembla voir sortir de ses ruines ce collège Saint-Joseph que nous avons
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visité et sur lequel Mgr Berneux avait fondé de si douces espérances.
Au mois de février 1874, des courriers arrivèrent de Corée à N.-D. des Neiges. Ils annonçaient que le régent, qui avait persécuté les chrétiens avec tant d'acharnement, s'était rendu exécrable à la cour, et que le roi après l'avoir chassé de sa capitale et s'être choisi des ministres sages et modérés, avait pris en main les rênes du gouvernement.
Cette nouvelle était grave. Mgr Ridel voulut profiter des bonnes dispositions de ce gouvernement nouveau et lui adresser une supplique en faveur de la religion catholique. Mais comment faire parvenir cette demande à Sa Majesté Coréenne ? là était la difficulté. Si le gouvernement chinois consentait à rendre ce service aux missionnaires, la chose devenait facile ; c'était d'ailleurs le seul moyen d'atteindre le but.
Le sage prélat connaissait trop bien la Chine pour se faire beaucoup d'illusions sur le succès de cette demande, mais il y était poussé par les chrétiens coréens qui subissaient depuis si longtemps un joug intolérable.
Ces braves gens s'imaginaient que leur évêque, par l'intermédiaire de l'ambassadeur de France à Pékin obtiendrait facilement la liberté religieuse. Les missionnaires ne partagaient point cette confiance, mais à force de l'entendre exprimer ils y inclinèrent, et finirent par agir comme s'ils la croyaient fondée. Du reste, il est toujours consolant de se dire que pour l'accomplissement de son devoir on a fait tout ce qu'il était possible de faire.
En dehors du plan projeté, il était encore avantageux pour l'évêque de la Corée de voir l'ambassadeur de
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France à Pékin, et de s'assurer de ses dispositions pour l'avenir. Il se mit donc en route, accompagné de M. Blanc et de deux Coréens.
Il fallait son courage pour entreprendre un pareil voyage à cette époque de l'année. Tout le nord de la Chine est enseveli sous la neige ; çà et là, de larges cours d'eau arrêtent le voyageur et lui présentent des périls d'un genre particulier. Les rivières et les fleuves sont recouverts d'une épaisse couche de glace; mais les Chinois riverains ont soin de pratiquer chaque matin de profondes cavités où le voyageur très souvent s'engloutit. Alors, les auteurs de l'accident s'empressent d'accourir au secours de leur victime, et se font largement rétribuer de leur peine. L'industrie chinoise va jusque-là.
Après un mois de continuelles fatigues, les missionnaires arrivaient à Pékin. L'ambassadeur, M. de Geofroy, les accueillit avec la plus cordiale bienveillance, et leur promit de mettre à leur service toute la bonne volonté possible. Malheureusement, la bonne volonté ne suffit pas toujours; en Chine surtout il faut encore de la force et de la considération. Le représentant de la France prit donc la supplique de l'évêque et la porta lui-même auYamen(i). On répondit à l'ambassadeur que la dépêche qu'il portait devait être présentée au Lypou (2). M. de Geofroy ne pouvant traiter directement avec le Lypou, pria les membres du Yamen de vouloir bien se charger eux-mêmes de cette dépêche, et de la remettre au ministère com-
(1) On appelle ainsi le ministère qui traite avec les ambassadeurs européens.
(2) C'est le ministère des rites, qui traite avec les ambassadeurs coréens, et ceux-ci se trouvaient à cette époque à Pékin.
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pètent. « Nous essayerons, répondirent les ministres, mais nous ne promettons pas que nos collègues veuillent l'accepter. »
Cinq jours après, la supplique revenait à l'ambassade de France. Le Lypou n'en avait même pas eu connaissance : voilà ce qu'on appelle en Chine de la diplomatie.
En faisant ce voyage, Mgr Ridel avait eu aussi l'intention de voir Mgr Delaplace, vicaire apostolique de Pe'kin et son ami personnel. Il voulait lui exposer ses plans, et lui demander conseil et appui. Sous ce rapportées fatigues ne furent pas inutiles. Il profita de l'hospitalité que son vénérable collègue lui offrait avec une charité tout apostolique, pour visiter les établissements de la mission dans la capitale de l'Empire Céleste, se promettant de mettre à profit l'expérience des autres; car au fond de son cœur, il conservait toujours la plus vive espérance.
De retour en Mandchourie, Mgr Ridel se remit à ses travaux sur la langue coréenne et recommença sa vie de prière et d'isolement. Une lettre adressée à M. Bonnissant, missionnaire au Canada, nous permet d'entrer dans le détail de son existence et d'admirer l'élévation de ses sentiments.
« Me voici, écrit-il, le 24octobre 1874, me voici dans une vallée au delà de la Mandchourie, forcé de rester les bras croisés avec trois missionnaires, les regards tournés vers notre pauvre et désolée mission en attendant le moment de la Providence. C'est vous dire que notre situation n'est nullement changée, et que, comme par le passé, nous ne faisons rien-, j'espère du moins et j'ai la ferme confiance que nous faisons la volonté de Dieu ; cette pensée nous encourage,
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nous soutient ; pour moi, je ne désire rien autre chose : ce que Dieu voudra, comme il le voudra. Vous concevez que dans une telle situation je n'ai pas une foule de choses intéressantes à vous écrire ; peut-être cependant ne seriez-vous pas fâché de connaître notre genre de vie dans cet exil.
« Notre position géographique est à trente lieues sud-ouest de la porte de Corée. Nous habitons dans l'ancienne résidence de Mgr Verroles qui a bien voulu nous concéder ce poste jusqu'à ce que nous puissions rentrer dans notre mission. Tout mon clergé se compose de trois jeunes missionnaires ; nous vivons ici tous ensemble, en communauté. L'un de ces Messieurs est procureur, l'autre est curé de la paroisse, qui se compose de trois cents chrétiens environ ; le troisième est chargé du séminaire de Corée dont tout le personnel se compose du professeur et d'un élève, jeune homme de quinze ans, que j'ai pu faire sortir de son pays et qui commence ses études.
« Quant au pauvre évêque de Philippopolis, il fait un peu de tout ; ce qui, vous le comprenez, veut dire pas grand'chose. Vous serez bien étonné quand vous saurez que j'ai pu confectionner un dictionnaire et une grammaire de la langue coréenne ; certes, je n'étais pas né pour cela ; et cela prouve bien que le bon Dieu peut se servir de toutes sortes d'outils.
« Nos jours ici s'écoulent donc dans l'attente, notre vie est celle d'un séminaire ; notre règlement fixe le lever, les repas, les récréations, les temps d'étude et les différents exercices de la journée. Mes missionnaires sont animés d'un excellent esprit, et, par la grâce de Dieu, sont des prêtres d'une vie exemplaire, d'une grande édification; mais aussi quelle perspec-
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tive ! Dans quelques jours, je puis leur dire d'essayer de rentrer en mission. Alors, ils le savent, c'est la vie de prison, de cachot, avec toutes les privations que l'on peut à peine imaginer pour le corps, pour le cœur, et même pour l'âme, si ce n'est que Dieu semble être plus présent ; c'est surtout la perspective, qui peut si facilement devenir une certitude, d'être arrêté, puis appliqué à des tortures horribles, pour enfin déposer sa tête sous la hache du bourreau. Et tout cela, ce n'est pas de l'imagination, c'est la réalité ; Le gouvernement coréen n'a jamais traité d'une autre manière les envoyés de Notre-Seigneur. Eh bien ! vous le comprenez facilement, cette perspective aide un peu à avoir une foi solide, une foi pratique ; elle aide surtout à aimer le bon Dieu et le salut des hommes ; elle aide aussi et surtout à avoir une grande humilité, fondement de toutes les vertus : sans humilité, personne ne peut souffrir ces tortures ; sans humilité, personne ne peut être martyr.
« Ne nous oubliez pas dans vos prières : demandez pour moi la force, la patience et surtout l'amour du bon Dieu. »
Le village de Tcha-kou prit, vers la fin de l'hiver suivant, l'aspect d'une véritable place forte; ses habitants si calmes d'ordinaire ne parlaient plus que de brigands, que de combats ; et presque chaque nuit de terribles détonations réveillaient les échos de la montagne.
Voici ce qui était arrivé : des bandes de voleurs s'étaient avancées du fond des forêts qui forment un vaste terrain neutre entre la Chine et la Corée ; elles avaient saccagé les contrées voisines et menaçaient d'un pareil malheur la vallée ' de Notre-Dame
des Neiges. Pour conjurer ce pe'ril les chrétiens du hameau vinrent prier les missionnaires de leur prêter secours. La maison des Pères devint le refuge des enfants et des vieillards, et se transforma en arsenal, où, après avoir réparé des armes depuis longtemps hors d'usage, on se mit à en fabriquer de nouvelles. Un jour, la sentinelle qui montait la garde sur la petite terrasse du jardin des missionnaires, vint toute pâle, toute hors d'elle-même, annoncer qu'une troupe nombreuse de brigands s'apprêtait à traverser le village. En un clin d'œil tout le monde fut à son poste. Le danger était sérieux. On voyait, en effet, s'avancer lentement et en bon ordre une masse armée dont les intentions ne laissaient aucun doute.
Mgr Ridel, craignant qu'il n'arrivât quelque malheur, alla droit au chef de la troupe, et, parvenu à une petite distance, il lui dit : « Arrêtez, on ne passe pas. » La bande s'arrêta, mais bientôt les plus exaltés crièrent : « Allons de l'avant ! » L'évêque alors grossit sa voix et prononça en français quelques mots retentissants qui eurent un effet magique ; en même temps d'un geste et d'un regard terribles, il montrait le clocher de Notre-Dame des Neiges. Or, ce jour-là, le clocher de la charmante église avait un aspect redoutable. De ses arceaux, d'où n'était jamais sorti que le chant de la cloche au son argentin, on voyait d'énormes canons qui s'avançaient, la gueule béante. Cette vue n'était point faite pour donner beaucoup d'assurance à cette bande de Chinois, et de plus, ce diable d'Européen avait des yeux qui flamboyaient, une voix qui tonnait, et une barbe !
Mais leur effroi fut à son comble quand ils entendirent soudain un bruit indéfinissable et strident qui
s'élevait du côté du village. S'imaginant que c'était le bruit des roues ou le sifflement de quelque machine de guerre inventée par les Européens, ils se décidèrent à prendre une autre direction. Ces bruits discordants qui avaient effrayé les brigands étaient produits par des tuyaux en bambou, avec lesquels un missionnaire s'amusait à composer des orgues. Quant aux canons, on s'imagine bien qu'ils n'étaient pas méchants ; ce n'était que de simples tuyaux de poêle, qui, avec un peu d'étoupe et de toile peinte, avaient été métamorphosés en redoutables engins de guerre.
Les alertes de ce genre furent assez nombreuses, mais grâce à Dieu, grâce à l'énergie de l'évêque, la petite population de Notre-Dame des Neiges n'eut à déplorer aucun malheur.
Le lecteur se rappelle, sans doute, que Mgr Ridel, en 1 872, avait envoyé en Corée un bon vieillard, Jean Tchoï, avec la recommandation expresse de parcourir le pays, de se mettre en rapport avec les chrétiens des différentes provinces, et de revenir ensuite en Chine lui rendre compte de ce qu'il aurait vu et entendu. Après une longue et vaine attente, les missionnaires avaient fini par croire que ce vaillant chrétien était mort de fatigue, ou que, victime de la persécution, il avait, comme le reste de sa famille, remporté la palme du martyre.
Aussi, vers le milieu de janvier i8y5, quelle ne fut pas leur joie, lorsque l'un des chrétiens coréens qui vivaient avec eux entra précipitamment dans leur chambre et s'écria : « Jean Tchoï n'est pas mort, le voici qui arrive avec les courriers. » En effet, quelques instants après, le bon vieux se trouvait dans la maison des Pères. En quel état ! Il était pâle, amaigri,
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la figure gelée, il venait de faire plus de deux cents lieues à pied. « Je n'ai aucune idée, dit-il, après un long silence, je ne sais si je vis ou si je suis mort, je ne sais que dire. » Cependant le repos et les soins empressés dont il fut l'objet le remirent, et bientôt il raconta ce qu'il avait appris pendant son long et périlleux voyage.
Depuis la capitale jusqu'au milieu du Tyen-La-To, au centre, au sud-ouest, la rage des persécuteurs s'est déchaînéeavecune violence inouïe. Impossiblede savoir le nombre des martyrs ; mais il est plus considérable que dans aucune des persécutions antérieures. Pour en finir avec le christianisme, les mandarins ont ameuté les païens. Ceux-ci sont accourus, le fer et le feu à la main, et les malheureux chrétiens, après avoir été les tristes témoins du pillage et de l'incendie de leurs maisons, ont dû s'enfuir à la hâte... Des milliers de pauvres gens se sont ainsi trouvés dénués de tout, sans asile, sans ressources d'aucune sorte. Beaucoup ont péri de faim, de froid et de misère. Pour comble de douleur, la plupart des orphelins ont été recueillis par les païens et sont élevés aujourd'hui dans la haine de la religion catholique ; des femmes, en grand nombre, ont été séparées de leurs maris, et ensuite remariées de force ou vendues comme esclaves à des païens.
Depuis quelque temps, la persécution s'est un peu ralentie. D'après les ordres du roi, les mandarins ne peuvent mettre à mort un chrétien sans en avoir référé à Sa Majesté. Malgré ce grand adoucissement à leur sort, la position des chrétiens reste encore très pénible. Us sont toujours hors la loi, et par suite, exposés aux vexations continuelles des païens.
Beaucoup de chrétiens ont eu le malheur d'apostasier, mais le plus grand nombre est resté fidèle et soupire après le retour des missionnaires.
Certains cas de mariage présentent des difficultés inextricables, et les pauvres gens n'ont auprès d'eux personne qui puisse éclaircir leurs doutes. Enfin, les livres de religion sont presque tous perdus, et ces malheureux oublient leur catéchisme et leurs prières; cette ignorance ne peut que s'accroître avec le temps.
Cependant, toutes les nouvelles que le bon vieux apportait n'étaient pas aussi tristes. Il annonçait en même temps que, dans le nord et dans le centre, plusieurs païens désiraient embrasser la religion de Jésus-Christ et recevoir le baptême. Il devenait donc urgent de faire entrer quelques missionnaires en Corée, car une plus longue absence pouvait causer la ruine complète de cette mission, jadis si florissante. D'un autre côté, une pareille entreprise était pleine de périls. Les côtes coréennes se trouvaient activement surveillées, et le séjour dans le pays paraissait beaucoup plus difficile qu'avant la persécution.
Autrefois, les missionnaires, en se revêtant de l'habit de deuil, pouvaient presque sans danger parcourir leurs districts ; mais, en ce moment, cet habit même devenait dangereux, car ce n'était plus un secret pour personne que les Européens se cachaient sous ce déguisement. Les missionnaires devaient, en outre, se défier des traîtres et de quelques chrétiens lâches et indifférents qui, loin de désirer leur retour, le redoutaient.
Enfin, si le gouvernement tolérait l'existence des chrétiens dans le royaume, ou du moins s'il ne montrait pas le même acharnement contre eux, c'est qu'il les croyait réduits à l'impuissance, persuadé que toute
relation avec les Européens était définitivement rompue. Mais la plus faible démonstration chrétienne, la moindre indiscrétion pouvait rallumer la persécution et devenir pour l'Eglise de Corée une cause d'irréparables malheurs.