CHAPITRE VI
Grave décision. — Prudente hésitation de l'évêque de Corée. — Son projet est approuvé à Paris et à Rome. — Mort de M. Martineau. — Lettre à un ami. — Mgr Ridel annonce à sa famille son retour dans sa mission. — Première tentative. — Seconde expédition. — MM. Blanc et Deguette pénètrent en Corée.
n comprend sans peine dans quelles perplexités se trouva le courageux évêque. Il lui fallut en ce moment tout son zèle et toute sa prudence.
Il assembla donc ses missionnaires pour connaître leur avis et s'aider de leurs lumières. Après une longue délibération, ces généreux apôtres décidèrent d'un commun accord que deux d'entre eux, au mois de septembre, essayeraient de pénétrer dans la province du Nord.
Cette décision était grave; elle mettait sur les épaules du vicaire apostolique une lourde responsabilité. Aussi crut-il sage de la faire connaître à MM. les directeurs des Missions-Etrangères, à Paris, et de leur demander s'ils croyaient une pareille démarche selon Dieu.
Dans cette lettre, le vénérable évêque expose toutes les combinaisons possibles pour réaliser ce projet et
aussi toutes les difficultés qui se présentent à lui, et enfin il se pose en terminant cette question : « Pourquoi ne pas chercher à rentrer simplement et secrètement comme autrefois? C'est probablement la seule ressource qui nous reste. » La réponse ne se fit pas longtemps attendre, elle était de tous points conforme à ses désirs.
« Dans les circonstances présentes, lui disait-on, nous ne pouvons guère espérer quelque secours du côté des hommes, et notre conviction est semblable à la vôtre. Nous croyons seulement qu'il serait utile que Votre Grandeur ne quittât pas la Chine, afin de suivre les événements et de nous tenir au courant. Nous sommes les premiers à comprendre et à reconnaître que, dès le début de votre épiscopat, vous vous êtes trouvé en présence de la situation la plus difficile qu'il soit possible d'imaginer, et nous ne pouvons que louer la prudence dont vous avez fait preuve jusqu'ici. Aujourd'hui, vous pensez, et nous pensons comme vous, que le moment est venu d'agir, et que, devant Dieu, devant l'Église et devant notre Société, nous sommes obligés de tenter un effort suprême pour faire cesser dans notre pauvre et chère Corée un veuvage qui dure depuis huit années. Une telle entreprise ne peut qu'être agréée du Souverain Pasteur des âmes, et nous espérons que, par l'intercession de la Reine des Apôtres et de nos intrépides martyrs, elle sera couronnée de succès. »
Avant que cette lettre fût parvenue en Chine, Mgr Ridel en avait adressé une seconde dans laquelle il exposait avec plus de détails encore les difficultés et ses craintes. Il demandait une réponse nette et catégorique. S'il ne s'était agi que de sa vie, il en eût fait
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bon marché ; mais il s'agissait de la vie de ses missionnaires, des ouvriers de Dieu : il hésitait.
Cette hésitation était bien légitime assurément, car donner l'ordre de pénétrer en Corée, n'était-ce pas donner l'ordre d'aller à une mort probable, peut-être très prochaine? N'était-ce pas surtout occasionner aux chrétiens de nouvelles et terribles épreuves?
Voici, d'ailleurs, en quels termes on lui répondit de Paris. Des apôtres seuls peuvent parler ou entendre un pareil langage.
« Notre dernière lettre a déjà fait pressentir à Votre Grandeur quelle était notre manière de voir. Aujourd'hui, directement et explicitement consultés par Vous, Monseigneur, nous nous sommes fait un devoir d'y réfléchir plus sérieusement encore.
« Nous avons pesé une à une les difficultés graves, très graves qu'y expose Votre Grandeur, et il nous a paru qu'au point de vue de la foi et des devoirs de la vocation apostolique, ces difficultés, prises à part ou toutes réunies, ne pouvaient prévaloir contre la nécessité de secourir vingt mille chrétiens, depuis huit ans privés de prêtres et dénués de tous les secours de la religion.
« Sans doute, la rentrée en Corée, dans les circonstances présentes, constitue un acte vraiment héroïque et non pas seulement un devoir ordinaire; mais dans certaines vocations et spécialement dans les vocations apostoliques, les actes héroïques peuvent devenir et deviennent souvent un devoir. Quoi qu'il en soit, il est absolument hors de doute que ceux qui auront la générosité de se dévouer pour courir au secours de ces pauvres abandonnés, ceux-là auront, aux yeux de Dieu et aux }reux de l'Église, accompli l'acte de la
plus excellente charité. Et s'ils venaient à tomber sous le glaive de la persécution, non seulement ils seraient martyrs, mais leur mérite serait d'autant plus grand que l'éventualité de cette mort, sans être recherchée, aurait été plus clairement prévue et plus généreusement acceptée pour Notre Seigneur Jésus-Christ.
« Si dans un avenir prochain nous avions pu prévoir une facilité plus grande de rentrer en Corée, nous aurions conseillé un retard ; mais cette espérance, nous ne la voyons briller nulle part.
« Quoique notre réponse à Votre Grandeur soit appuyée sur une conviction entière, nous n'avons cependant pas voulu nous en tenir à nos seules lumières, et, moins pour mettre à couvert notre propre responsabilité que pour donnera Votre Grandeur une assurance et une consolation de plus, nous avons exposé au cardinal préfet de la Propagande, le projet difficile que vous aviez l'intention de réaliser, en le recommandant à ses prières, et en sollicitant pour sa réussite une spéciale bénédiction du Saint-Père. Par les soins du cardinal, cette bénédiction a été obtenue, dimanche, dans l'octave de l'Epiphanie.
« Après cela, il semble que rien ne manque pour que vous puissiez mettre la main à l'œuvre, en vous confiant, pour le résultat, en la bonté de Celui pour l'amour duquel plusieurs confrères vont s'exposer aux plus rudes labeurs et peut-être à la mort. »
« Dès aujourd'hui, nous vous promettons, Monseigneur, à vous et à tous nos confrères bien-aimés de Corée, un souvenir très spécial dans nos prières et aussitôt que nous aurons appris la réalisation certaine de ce grand dessein, nous redoublerons tous ici nos instances auprès du Dieu des miséricordes et nous
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ferons prier avec nous plusieurs ferventes communautés. Or, avec la prière et par la prière, nous obtiendrons de Dieu qu'il bénisse votre entreprise et qu'il couronne vos efforts.
« Nous voudrions pouvoir partager nous-mêmes vos efforts, vos travaux et vos périls en cette circonstance.
« Puisque cette faveur ne nous est pas accordée, soyez du moins persuadé que nous ne négligerons rien pour en assurer le plus heureux résultat. »
Ces lettres délivrèrent Mgr Ridel de toute inquiétude. La bénédiction du Saint-Père donnait à son projet l'approbation la plus haute et la plus efficace qu'il soit possible d'obtenir en ce monde. Dans une entreprise de ce genre, la bénédiction du Souverain Pontife, n'était-elle pas, en effet, la ratification de Dieu lui-même (i)? Cette approbation devenait un ordre pour notre apôtre, et malgré l'opinion des hommes, malgré les périls sans nombre qu'il allait courir, il prit immédiatement ses mesures.
Il fut donc bien arrêté qu'au mois de septembre
(i) Voici en quels termes le cardinal Franchi faisait part des sentiments du Souverain Pontife : In audientia porro diei io& vertentis mensis (januarii) referri curavi SSm0 D"° nostro ea quœ R. T. scribebat de consilio a R. S. D. Ridel, vicario apostolico Coreano ejusque missionariis suscepto, iterum missionem ingrediendi. Sanctitas vero Sua valde horum evangelicorum ministrorum ^elurn animumque admirata, Domino eos se commendaturam edixit, ac specialem ex corde iisdem benedictionem impertivit. Dans l'audience du 10 couranf(janvier), j'ai eu soin de faire connaître au Souverain Pontife l'intention que Mgr Ridel, vicaire apostolique de Corée, et ses missionnaires, avaient de rentrer en Corée. Sa Sainteté a beaucoup admiré le zèle et le courage de ces ministres du -saint Evangile*.. Elle les recommande à Dieu, et, du fond du cœur, elle leur envoie une bénédiction toute spéciale.
1875, deux missionnaires essayeraient de pe'nétrer dans le royaume de Corée et que Mgr Ridel resterait en Chine pour suivre les événements. Mais la divine Providence en avait décidé autrement.
La mort vint surprendre M. Martineau presque au moment du départ. Le 24 juillet, il se rendait à Intze au-devant de Mgr Verrolles qui arrivait de France. A peine parvenu dans ce petit port chinois, il tomba malade, et quelques jours après, il s'endormit saintement dans le Seigneur. La piété de ce missionnaire, son dévouement, son courage qui n'avait d'égal que sa douceur et son humilité, toutes ces vertus apostoliques, jointes à une grande connaissance de la langue coréenne, permettaient à son évêque de fonder sur lui les plus légitimes espérances. Mais Dieu, dont les desseins sont toujours adorables, se contenta de sa bonne volonté et le trouva mûr pour le ciel.
En faisant part de ce douloureux événement aux directeurs des Missions étrangères, Mgr Ridel leur annonça qu'il prenait la place de celui qui venait de mourir et s'embarquait avec M. Blanc pour la Corée, laissant à M. Richard le soin de garder le poste de Notre-Dame-des-Neiges.
« Si je meurs, disait-il en terminant, M. Blanc prendra le gouvernement de la mission comme supérieur. Si nous venons à mourir tous deux, M. Richard dirigera la mission, jusqu'à ce que l'on ait, dans les formes voulues, nommé un autre supérieur. »
Enfin, vers le commencement de septembre, le saint évêque écrivait à l'un de ses amis (1). « Toutes mes
(1) Lettre à M. l'abbé Rolland, aumônier des Dames Ursulines à Nevers.
dispositions sont prises, je vais essayer de pénétrer dans ma mission. Mille dangers, mille difficultés se dressent devant moi ; je me mets simplement et avec confiance entre les mains du bon Dieu... Réussiraije ? Je ne sais ; mais Dieu ne demande que de la bonne volonté.
« Depuis neuf ans, nos chrétiens sont privés des sacrements, puis-je les laisser plus longtemps ainsi abandonnés ?
« Bien entendu, je suis préparé à tout et disposé à tout souffrir. Pour mieux me mettre dans cette disposition, je vais faire ma retraite annuelle. Je la ferai dans de bonnes conditions, à peu près persuadé que ce sera la dernière, car je ne me fais point illusion ; la vie cachée qu'il va nous falloir mener, usera vite notre santé ; plus vite encore, je l'espère, les satellites du roi de Corée nous auront reconnus et trouvés. Que le bon Dieu me fasse la grâce de mourir en apôtre, de verser mon sang pour son amour, pour sa gloire, pour le salut des âmes ! Fiat ! Fiat! je n'ai point d'autre désir.
« J'emmène avec moi la moitié de mon clergé, .ce qui veut dire un prêtre ; nous serons deux, priez pour nous. »
Il serait difficile de lire sans une profonde émotion la lettre que Mgr Ridel écrivait quelques jours plus tard à sa famille. Dans cette sainte intimité, le missionnaire laisse parler son cœur et dévoile toute son âme. Ecoutons plutôt :
« Je sais que vous aimez beaucoup la Corée ; j'ai été bien touché des sentiments que vous exprimiez en faveur de ces malheureux chrétiens. Qu'ils" sont malheureux, en effet, depuis bientôt' dix ans ! Ils
vivent et meurent sans l'assistance d'aucun prêtre.
« La prudence me conseillait d'attendre des jours meilleurs et j'ai passé des années en exil. Enfin, j'ai reçu des nouvelles de ma chère mission et j'ai annoncé à ces infortunés chrétiens qu'à l'automne je leur enverrai deux missionnaires. Cette détermination était grave, j'ai consulté : on m'a répondu qu'agir ainsi était bien, que c'était même pour moi une obligation. La Propagande m'approuve, le Saint-Père me bénit. Que désirer de plus? N'est-ce pas vraiment la volonté de Dieu ? Dieu le veut, c'est mon devoir, et je n'hésite pas. Tous mes préparatifs sont faits, dans quelques jours je vais partir, et je viens aujourd'hui vous l'annoncer.
« A cette nouvelle vos cœurs seront peut-être un peu tristes, mais une pensée de foi vous apportera bientôt avec le courage, un sentiment de joie. Nos chrétiens vont revoir leurs Pères, et moi, ma mission ; c'est mon épouse, épouse bien affligée, mais que je dois consoler, soutenir et encourager. La tâche est lourde et difficile ; ce n'est pas d'aujourd'hui que je connais ma faiblesse, mon incapacité, mon impuissance pour rétablir cette belle Eglise de Corée. Mais d'un autre côté, la vocation est belle et grande. Il y a bien des dangers, me direz-vous peut-être : je le sais, et personne au monde ne les connaît, ne les voit mieux que moi ; mais ce n'est pas ce qui doit arrêter un missionnaire. Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit à ses apôtres : « Je vous envoie comme des brebis au « milieu des loups », et les apôtres n'ont pas reculé. Notre-Seigneur ne savait-il pas toutes les souffrances qui l'attendaient à Jérusalem ? Tout chrétien doit marcher sur les traces de Jésus-Christ, à plus forte
raison un prêtre, un missionnaire. Que de beaux exemples d'abnégation, de renoncement dans la vie de mes prédécesseurs ! Oh ! qu'ils sont heureux maintenant: pour un moment de labeur, une éternité de bonheur! J'irai sur leurs traces, courageusement, malgré tous les dangers. C'est pour la gloire de Dieu. J'espère que Dieu me protégera et, si c'est sa volonté, je mourrai bien volontiers pour Lui. Je suis prêt. Mourir pour Dieu, quoi de plus beau, de plus enviable ici-bas ? Le monde ne comprend pas cela, mais vous qui êtes chrétiens, vous le comprendrez facilement, et si un jour, par une insigne faveur de la miséricorde divine, je suis jugé digne de cette gloire, vous vous en réjouirez en Dieu.
« Mais nous n'en sommes pas là. Mon but en entrant en Corée, est de relever de ses ruines cette pauvre Église, c'est de secourir ces malheureux chrétiens et de me dépenser pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
« Il y a longtemps que je me suis jeté au pied de la Croix, que je l'ai embrassée. J'ai pris pour mon partage cette croix nue, avec toutes ses souffrances et ses humiliations : c'est le plus sûr chemin qu'un chrétien puisse suivre. C'est la plus excellente voie pour arriver à l'union intime de Notre Seigneur Jésus- Christ.
« Cependant, comme toujours aussi nous portons notre pauvre nature qui, elle, n'est pas portée à adopter cette doctrine, à se réjouir de cet état ; je compte beaucoup sur le secours de vos prières, des prières des âmes ferventes, pour obtenir le courage, la patience et toutes les vertus des apôtres. Demandez à Dieu que je ne l'offense jamais : voilà le seul danger,
offenser Dieu. Tout le reste n'est que bagatelle et ne vaut pas la peine qu'on s'en inquiète. O mon Dieu, j'espère bien me tenir continuellement uni à vous, et vous prier avec tant de ferveur que jamais je ne ferai la moindre faute de propos délibéré; quant à tous les autres maux, je ne les crains pas, parce que toujours vous serez avec moi. Oh ! être toujours avec Dieu !
« Adieu, mes chers amis, je vais encore m'éloigner un peu de vous, mais ce sont des éloignements qui nous rapprochent en Dieu. Que chacun de son côté fasse son devoir, la sainte volonté de Dieu, et nous nous retrouverons au ciel, au ciel pour toujours !
« Ne craignez rien pour moi, je suis entre les mains du bon Dieu : Pour vous fortifier, je vous envoie ma plus tendre et ma plus affectueuse bénédiction. »
Le lieu du rendez-vous sur les côtes de Corée est nettement déterminé. La barque coréenne et la jonque chinoise doivent s'attendre jusqu'au 3 octobre, si le temps est favorable ; jusqu'au 10, si le vent est contraire.
Le 20 septembre, la petite caravane se met en marche, Mgr Ridel en tête ; M. Blanc l'accompagne. Avec leurs missionnaires, trois coréens retournent dans leur patrie; le petit séminariste Joseph, son mentor, le vieux Thaddée, le troisième, récemment arrivé, répond au nom de Dominique. Enfin, sur la jonque déjà trop étroite, un domestique Mandchoux prend place auprès des voyageurs, non pour les servir, mais pour ramener en Chine les bagages qu'on ne pourrait pas transborder sur la barque coréenne.
Le dimanche soir, 26, la dernière terre chinoise disparaît à l'horizon, et le mardi matin, à leur réveil, les missionnaires saluent les rivages de la Corée. « Je ne vous exprimerai pas, écrit M. Blanc, la douce
émotion qui agite nos cœurs à la vue de cette terre après laquelle nous soupirons depuis si longtemps, terre où, depuis près de dix années, ne coule plus le sang de la grande victime du Calvaire, et où de nombreux chrétiens ne trouvent plus les sources vives et fécondes des sacrements. Et c'est nous, messagers de la bonne nouvelle, qui allons leur rendre Jésus-Christ, briser leurs chaînes et panser leurs blessures.
Quelles vives actions de grâces s'échappent de nos cœurs !...
Notre joie est de courte durée. Nos bateliers se sont trompés de direction, et nous sommes près de l'île de Tchyo-to, à plus de trente lieues au nord de notre rendez-vous. »
Bientôt le vent devient contraire ; la mer se gonfle, impossible d'avancer. On jette l'ancre en pleine mer, et toute la nuit la frêle embarcation est le jouet des flots : le grand mât vacille, le gouvernail menace de s'échapper, la voile du grand mât d'avant est à moitié déchirée -, la jonque elle-même, trop vieille pour résister à la tourmente, semble à chaque minute sur le point de s'entr'ouvrir. Les bateliers épouvantés déclarent qu'ils ne peuvent aller plus loin et veulent retourner en Chine.
Cependant le vent se calme, et la misérable jonque aborde enfin à l'île de Tchyo-to. Tout à coup, une barque coréenne est signalée ; c'est une barque de mandarins. Il faut fuir -et se hâter.
Les fugitifs reprennent la haute mer, échappant à la poursuite, mais leur jonque échoue sur des écueils. Les vagues qui se brisent avec force sur le fragile esquif menacent de l'engloutir. Pendant cinq heures' la mort paraît inévitable.
Les bateliers, hors d'eux-mêmes, cherchent du papier pour offrir un sacrifice au démon. Mgr Ridel les arrête et leur dit de ne rien craindre, qu'il se charge de prier avec son compagnon et d'obtenir leur délivrance de ce péril. Aussitôt il tombe à genoux sur le pont, récite le chapelet, invoque Notre-Dame de Lourdes, et lui promet en retour de sa maternelle protection, de célébrer ou de faire célébrer la sainte messe dans son beau sanctuaire de France.
Bientôt, à la grande surprise des pauvres idolâtres, le vent souffle du nord et la jonque débarrassée reprend sa course à travers les flots. Le 5 octobre, les deux missionnaires sont au lieu du rendez-vous. Déjà ils remercient Dieu et s'abandonnent à la joie, lorsque vers le soir, le chrétien qui leur avait préparé un asile vient les prévenir du danger qui les menace : le chef de l'île, près de laquelle ils ont stationné depuis le matin, soupçonne leur présence et s'apprête à monter à leur bord.
Il faut songer au retour ; mais les provisions sont épuisées. Pendant trois jours, l'équipage et les passagers se contentent de quelques tasses de millet bouilli, assaisonné d'un peu de sel.
Cette périlleuse tentative avait affaibli les forces et la santé des deux missionnaires sans ralentir leur courage. Ils se retirèrent de nouveau dans leur solitude de Tcha-Kou pour attendre l'heure de la divine Providence.
Cette heure si impatiemment attendue, n'était pas très éloignée.
Le 27 avril 1876, un nouveau missionnaire, M. Deguette, était venu rejoindre les apôtres de la Corée. Deux jours plus tard, il fut désigné pour s'embarquer
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en compagnie de Mgr Ridel et de M. Blanc. L'appel toujours pressant des chre'tiens coréens, le calme relatif dont jouissait le royaume depuis l'expulsion de la cour du cruel régent, paraissaient autant de circonstances favorables qu'on ne pouvait négliger.
Au moment du départ, les chrétiens de Notre-Dame des Neiges, s'étaient réunis autour de l'évêque de la Corée, pour le supplier de ne pas quitter la Chine. Les Pères unissaient leurs prières à celles des pieux fidèles : « car, disaient-ils, Sa Grandeur, en restant en Chine , pourrait obtenir avant peu la liberté du culte pour la mission ; ou du moins, l'ouverture imminente des ports coréens lui permettrait de diriger la chrétienté avec beaucoup plus de facilité et de fruit ». Ces raisons, assez semblables, d'ailleurs, aux conseils que lui avaient adressés les directeurs des Missions- Etrangères, ébranlèrent le courageux apôtre, mais ne purent le déterminer. La voix des affamés avait ému son cœur. Ces malheureux qui demandaient du pain étaient ses enfants, il connaissait leur détresse, il savait les désastres accumulés autour d'eux par la persécution. Et pour relever tant de ruines, pour subvenir à tant de misères physiques, morales surtout, trois missionnaires, c'était encore bien peu ! « Quid hcec inter tantos ! »
La traversée de Chine à l'île de Tchyo-to, lieu du rendez-vous, dura huit jours*, contrariée par les vents, elle s'effectua cependant sans incident fâcheux.
Laissons la parole à Mgr Ridel :
« Le 8 mai, vers onze heures du soir, nous entendons un bruit, d'abord assez confus, de voix et de rames. Bientôt nous distinguons comme un point noir mobile qui se dirige vers nous en longeant la côte. Nos
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Chinois se mettent au poste d'abordage, résolus à se
défendre si on les attaque.
« La barque approche. Nous rentrons dans notre cachette pour n'être pas reconnus. Quelques instants après, le bruit des avirons cesse, une voix amie se fait entendre : c'est celle de Thaddée qui, l'année précédente, avait fait avec nous le même voyage et qui était rentré en Corée. Nous sortons tout joyeux, et bientôt nos Coréens sont à bord. Ce sont les matelots de la barque qui vient nous chercher.
« Le premier élan de joie calmé, les pauvres gens viennent à moi et me disent : « Pourquoi l'évêque « n'est-il pas resté avec les autres Pères pour s'efforce cer de nous obtenir la liberté? Il serait revenu sur « un navire japonais et se serait établi dans un des « ports ouverts (i). Quelle désolation pour nos direct tiens s'ils apprennent qu'ils ne peuvent espérer la « liberté! Au contraire, l'espoir renaîtrait dans leur « cœur s'ils apprenaient que l'évêque est encore en « Chine, occupé de leurs intérêts ! »
« Je consultai mes deux compagnons ; ils furent d'avis que je leur serais plus utile en Chine, et que si nous pouvions obtenir un peu de liberté pour les chrétiens, ce serait le plus grand service à rendre à la religion en Corée.
«J'avais peine à me décider; cependant le temps pressait. Je me rappelai alors que j'avais eu moi aussi la même pensée, et qu'à Notre-Dame des Neiges, j'avais reçu de Paris le même conseil. Je vis claire-
(i) En ce momment, les ambassadeurs japonais se trouvaient à Séoul pour obtenir du gouvernement coréen l'ouverture de plusieurs ports; mais ils furent assez mal reçus, et leur démarche n'eut aucun résultat.
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ment que telle était la volonté' de Dieu, et je pris la résolution de laisser MM. Blanc et Deguette pénétrer seuls en Corée.
« Qu'il nous en coûtait de nous séparer! J'avais le cœur brisé, surtout lorsque mes deux compagnons de voyage me demandèrent une dernière bénédiction. Je savais toutes les privations, toutes les peines, toutes les souffrances qui les attendaient, et c'est à ce moment que je les quittais!
« Le cœur des Coréens débordait de joie. Ils avaient deux missionnaires et, grâce à mon retour, ils entrevoyaient dans un avenir prochain la liberté de pratiquer leur religion. Pour moi, je n'osais concevoir une pareille espérance.
« Bientôt la petite barque s'éloigne et disparaît dans la nuit. Je la suis des yeux et du cœur le plus longtemps possible. Je rentre ensuite dans la cabine, qui me semble maintenant immense et triste. Des pensées diverses se partagent mon cœur, mais je suis résolu de faire tout ce que je pourrai pour venir en aide à mes missionnaires et à mes chrétiens, Réussirai-je ? Je l'ignore. Au moins, j'aurai fait tout mon possible. C'était pour accomplir la volonté de Dieu que je venais en Corée. C'est encore pour accomplir cette sainte volonté que je reviens en Chine. »
A peine Mgr Ridel avait-il quitté ses missionnaires que le vent souffla en tempête, secouant violemment la pauvre jonque. Mais ce vent, qui contrariait son retour, était favorable à ceux qui allaient en Corée, et le saint évêque bénissait Dieu dans son cœur. Grâce à cette bourrasque, M. Blanc et son compagnon purent gagner sans encombre l'embouchure du fleuve de la capitale et le remonter jusqu'à l'endroit indiqué.
2l6 MGR RIDEL D'APRÈS SA CORRESPONDANCE
Deux jours plus tard, ils débarquaient sur cette terre de Corée qu'aucun missionnaire catholique n'avait foulée depuis dix ans.
« Mon cœur battit bien fort, écrit M. Blanc, lorsque, pour la première fois, je marchai sur la terre coréenne. Mais la confiance et la joie surabondaient. N'étionsnous pas les enfants bénis de Dieu? L'œil de la divine Providence n'était-il pas fixé sur nous? La bonne Vierge, les anges et les saints n'intercédaient-ils pas pour nous?...