‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 22 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Rapports de Mgr Ridel avec M. Brenier de Montmorand, ministre de France à Pékin. — Réponse de Pie IX. — La tactique des missionnaires. — Etat de la mission de Corée. — Mgr Ridel aborde heureusement dans sa mission. — Lettre à un ami.

a jonque qui ramenait Mgr Ridel, longtemps le jouet des flots, aborda cependant aux rivages de la Mandchourie. Loin de *&> songer au repos, le courageux e'vêque recommença sa vie errante. Les voyages continuels de Tché-Fou à Chang-Haï, comme autrefois à Hong- Kong, à Nagasaki, à Pékin, n'eurent qu'un but : voir les représentants de la France et les supplier de prendre en main la cause de ses missionnaires et de ses chrétiens. L'amiral Véron, MM. de Geofroy et Brenier de Montmorand, ministres plénipotentiaires en Chine, doivent encore se rappeler quel charme l'évêque de Corée répandait autour de lui, avec quelle touchante conviction il les priait de s'intéresser à ses pauvres chrétiens.

Toutes ses démarches furent inutiles. Formait-il un projet, presque aussitôt il le voyait s'écrouler; lui donnait-on une espérance, elle était bientôt déçue.

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Il devenait donc de plus en plus évident pour lui qu'il ne fallait pas compter sur le secours des hommes ; mais si les hommes lui faisaient défaut, le Seigneur lui restait. Et c'était bien assez... Il résolut d'aller au plus vite en Corée partager les souffrances et les périls de ses missionnaires ; néanmoins il crut prudent de faire part de cette démarche à M. le vicomte Brenier de Montmorand, qui, depuis quelque temps, représentait la France à Pékin.

Le missionnaire félicita le ministre plénipotentiaire de son dévouement aux intérêts catholiques « que l'on ne peut, en Chine surtout, séparer des intérêts de la France ». Ce dévouement lui paraissait d'un bon augure pour l'avenir, et il ne doutait pas que la sagesse et l'habileté dont notre représentant avait déjà fait preuve à Nankin et à Chang-Haï, que sa longue expérience des affaires ne rendissent son séjour à Pékin salutaire et fécond en heureux résultats.

Sa lettre se terminait ainsi :

« Les intérêts de notre chère mission de Corée ne vous sont pas étrangers non plus. Vous connaissez déjà depuis longtemps nos épreuves. Aussi je ne doute pas que, le moment venu, vous ne mettiez à profit les ressources de votre crédit et de votre position pour nous aider dans notre ministère auprès de nos pauvres chrétiens et améliorer la situation actuelle de cette pauvre mission. Votre lettre et l'entrevue que nous avons eue à Chang-Haï me confirment dans cet espoir. Que Dieu seconde vos efforts et qu'il soit votre récompense ! »

Le ministre de France à Pékin était personnellement dévoué aux missionnaires, plein d'admiration pour eux ; mais son gouvernement redoutait la moin-

dre complication en Orient. Il se crut donc obligé officiellement de prier Mgr Ridel de ne pas quitter la Chine et même de faire revenir de Corée les deux missionnaires qui déjà y travaillaient.

Cette attitude du ministre ne découragea pas l'évêque. Avant d'envoyer ses prêtres en Corée, il avait longtemps refléchi et prié. Le Pape, en le bénissant, et les supérieurs des missions lui avaient dit d'avoir confiance et de marcher en avant. Or, la bénédiction du Pape et la voix des supérieurs étaient pour lui la parole même du Dieu qui a vaincu le monde et dont le bras fait encore des miracles. Dans ces conditions, aucun obstacle, aucun homme ne l'aurait arrêté. D'ailleurs, ce n'était pas au moment du danger, et surtout quand il se sentait si bien appuyé, que lui vétéran, lui évêque, aurait déserté le champ de bataille, abandonné ses enfants et son drapeau.

« Il est de mon devoir, répondit-il, de relever cette mission battue depuis si longtemps par tous les vents de la persécution. Ni moi ni mes missionnaires ne nous faisons illusion sur les difficultés et les périls. Mais un homme expose sa vie pour sauver celle de son semblable ; un magistrat s'expose pour les affaires de son gouvernement, et je sais que vous n'hésiteriez pas, à un moment donné, à vous sacrifier pour l'honneur de la nation.

« Le missionnaire, lui aussi, est un homme de dévouement. Pour nous il s'agit, non pas précisément de sauver la vie du corps, mais de sauver dés âmes ; il s'agit de la gloire de Dieu ! Notre dévouement doit donc être d'autant plus grand que le but est plus élevé. Sans doute, nous aurions préféré une autre situation plus facile pour nous et pour nos chré-

tiens ; c'est même ce qui m'a fait retarder mon entrée dans ma mission. Maintenant rien ne me retient et mon devoir est d'accepter la situation actuelle et d'aller rejoindre mes missionnaires. Les choses se sont toujours passées ainsi en Corée, et en cela je ne fais que suivre les traces de mes prédécesseurs.

« Le gouvernement français, dévoué aux missions et aux missionnaires, peut avoir quelque inquiétude, mais son intention n'est pas de conseiller aux missionnaires de ne pas remplir leur ministère, parce qu'il y a du péril. Le gouvernement comprend le devoir et le dévouement ; il emploie des hommes qui sont résolus à pousser le devoir jusqu'au sacrifice. Et vousmême, Monsieur le Ministre, l'année dernière, lorsque les résidents quittaient Tien-tsin, quel motif vous conduisait dans cette ville, malgré les dangers réels qui pouvaient s'y rencontrer ? Le gouvernement français est-il bien assuré de votre sécurité à Pékin ? Non, mais il y a des positions où le devoir nous oblige de rester malgré tous les périls. »

Cette lettre éloquente déconcerta un peu l'ambassadeur ; il essaya cependant, de vaincre la résistance de l'évêque. Mais sa réponse fut malheureuse. Après avoir rendu hommage à la vaillance et à la vertu des missionnaires, il ajoutait :

« Vous savez quelles difficultés votre mission a déjà créées à mon gouvernement, et quels malheurs, dans des circonstances encore plus favorables cependant, en ont résulté. Toute expédition militaire nous est interdite en ce moment, et il me paraît impossible de vous protéger dans un pays avec lequel nous n'avons pas de traité. C'est au martyre que vous marchez,

Monseigneur, vous et vos missionnaires. Je sais que votre foi vive le désire, et qu'une telle perspective n'est pour vous qu'un encouragement; mais qu'il me soit permis de vous signaler tous les embarras que vous pouvez créer au gouvernement de notre pa)rs, et combien vous risquez de le compromettre dans des conjonctures déjà si difficiles pour lui. C'est à votre esprit politique et à votre patriotisme que je viens faire appel, en vous priant de différer tout au moins votre entrée en Corée. »

Le ministre parle ensuite des malheurs que la présence des missionnaires en Corée pourrait causer aux habitants de ce pays, il termine en disant que, si Sa Grandeur ne tient pas compte de ces observations, elle ne doit s'attendre à aucune intervention de la part du gouvernement français, qui décline toute responsabilité.

Quand on se rappelle la désastreuse expédition de l'amiral Roze, à Kang-Hoa, on ne peut se défendre d'un sentiment de surprise, en entendant le représentant de la France rejeter sur les missionnaires ce qui ne fut que la conséquence inévitable de la plus honteuse débâcle. Trois ou quatre cents marins, munis de quelques pièces d'artillerie, auraient fait fuir le régent et se seraient aisément emparés de Séoul.

La France pouvait alors dicter ses conditions, et les missionnaires prêcher ouvertement la religion chrétienne. Si l'escadre française n'avait pas abordé en Corée, si surtout elle ne s'était pas retirée, après un combat très défavorable, il est presque certain qu'après le massacre des missionnaires, le nombre des victimes eut été très peu nombreux. . Mais ce qui armait surtout la main des satellites et des bourreaux,

ce qui mettait dans leur cœur une rage toujours inassouvie contre les chrétiens, c'est qu'ils voyaient en eux des alliés de la France vaincue !

D'ailleurs, la lettre de l'ambassadeur de France à Pékin ne resta pas sans protestation. La voici :

« Tcha-Kou, 19 juin 1877.

« Monsieur le Ministre,

« Le ier mai, j'eus l'honneur de vous faire savoir ce que j'avais entrepris dans l'intérêt de la mission de Corée, et les motifs qui me poussaient à agir ainsi.

« Je viens de recevoir votre lettre du i5 mars, par laquelle vous me conseillez de ne pas donner suite à mon projet.

« Je me plais à reconnaître que vous avez été inspiré par de nobles sentiments, et je vous remercie en particulier, monsieur le Ministre, de cette bienveillance à notre égard. Mais, permettez-moi de vous le dire, votre lettre m'a étonné. Jusqu'ici les membres de la légation m'avaient conseillé la prudence. Or, je crois avoir été prudent autant qu'on peut l'être, tout en remplissant son devoir.

« C'est ce que je m'efforcerai toujours de faire. Le devoir rempli avec prudence, tel est le principe qui m'a fait attendre patiemment de longues années et repousser le désir que j'avais d'être au milieu de mes chrétiens.

« Lorsque j'ai cru le moment favorable, j'ai fait entrer deux missionnaires et je me suis efforcé de reconstituer

d'après SA CORRESRONDANCE 223

cette belle et intéressante mission. Tout a bien réussi. L'élan est donné, il faut le soutenir et le développer. C'est ce qui demande de moi, de mes missionnaires toute l'énergie possible ; or, c'est à ce moment que je reçois de la légation de Pékin le conseil de m'abstenirde toute entreprise ! Quel malheur pour nos chrétiens, pour la mission si nous venions à l'abandonner dans de telles conjonctures. Mais non, l'idée ne peut m'en venir, et je n'hésite pas à continuer ce qui a été heureusement commencé. Vous-même, Monsieur le Ministre, serez de cet avis. Notre intention n'est nullement de créer des embarras à la France. Si en 1866, le gouvernement s'est compromis, s'il a eu des difficultés (ce que je n'ai pas à examiner) la faute n'en est pas aux missionnaires. Vous connaissez cette histoire puisque vous faisiez partie de cette expédition, et vous savez apprécier cette malheureuse entreprise, qui, pour nous, pour nos chrétiens, a été la cause de tant de malheurs. Quand nous succombons, qu'on ne cherche pas à nous venger : le sang du missionnaire ne crie pas vengeance, il crie miséricorde.

« Tout ce que nous demanderions d'une expédition, vous le savez, c'est, pour nous, la liberté de prêcher la religion ; pour les habitants, la liberté de l'embrasser et de la pratiquer. Sans doute, notre présence peut être une cause de l'irritation du gouvernement coréen et le pousser à de nouveaux excès. Mais, d'un autre côté, notre absence prive les chrétiens de secours religieux auxquels ils ont droit, et qu?ils réclament avec d'autant plus d'ardeur qu'ils se sentent toujours sous le coup d'une persécution. Etre pris et mis à mort, est terrible ; mais être mis à mort et privé de^ puis longtemps de tout secours spirituel, est plus

terrible encore. Ils savent le comprendre. De là les instances qu'ils font pour avoir des missionnaires. Ne pas répondre à leurs vœux, n'est-ce pas les délaisser et les priver d'une assistance à laquelle ils ont droit comme chrétiens ? Ne serait-ce pas manquer à mon devoir et assumer sur ma tête une bien grande responsabilité ? Une mère s'expose pour la vie des ses enfants, et moi, prêtre, évêque, je ne m'exposerais pas pour sauver les âmes de mes enfants lorsqu'ils m'appellent, lorsqu'ils réclament ma présence et le secours des sacrements! Il nous est donc impossible de rester sourds à cet appel ; aussi mes missionnaires n'ont pas hésité à s'exposer pour remplir un devoir que Dieu nous a imposé.

« Ce dévouement nous donne le droit de compter d'une manière toute spéciale sur la Providence, et nous savons qu'un seul cheveu de notre tête ne tombera pas sans sa permission.

« Que le gouvernement français ne puisse rien faire pour nous maintenant, je le comprends. Mais cela ne nous empêche pas d'espérer qu'à un moment donné, il se fera toujours une gloire d'être utile à l'œuvre des missions et des missionnaires, qui, tout en répandant la religion dans ces contrées, conservent l'amour de leur patrie, et s'efforcent de faire connaître et aimer la France. »

M. Brenier de Montmorrand se crut obligé de communiquer ses impressions à la Propagande par l'intermédiaire de l'ambassade de France auprès du Saint-Siège. Le cardinal préfet exposa la situation au souverain Pontife et lui demanda son avis. « Si le vicaire apostolique de la Corée, répondit Pie IX, ne veut pas aller dans sa mission, je ne l'y oblige pas ;

d'après SA CORRESPONDANCE 225

mais s'il y va, je le be'nis. » Cette réponse se passait de commentaire. Le préfet de la Propagande écrivit donc à l'ambassade de France, qu'il ne pouvait s'opposer aux entreprises de zèle et de dévouement des missionnaires ; il voulait bien, toutefois, avertir le procureur des missions, que ses confrères de Corée n'auraient point à compter sur l'appui de la France, leurs tentatives se faisant à leurs risques et périls.

Depuis que les apôtres se sont partagé le monde pour prêcher Jésus crucifié, partout, toujours c'est le même amour que nous retrouvons dans leurs cœurs ; partout, toujours, le même cri s'échappe de leurs poitrines : « Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme ? Qiiid prodest homini si mundum universum lucretur animée vero suœ detrimentum patiatur (i). Pour assurer leur victoire, ils ont aussi leur tactique, très ancienne, c'est vrai, mais bien différente de la tactique des hommes. Elle se résume en deux mots : « Hi in curribus et hi in equis, nos autem in nomine Domini (2). » Les hommes s'appuient sur le nombre de leurs chars et de leurs chevaux de guerre ; mais toute la confiance des envoyés de Dieu repose sur le nom et la parole de leur maître. Comme on le voit, Mgr Ridel était le digne descendant des apôtres.

L'activité du courageux vicaire apostolique ne connaissait pas de limites. Malgré la distance, il dirigeait la petite communauté de Notre-Dame des Neiges. Il consolait et encourageait les deux missionnaires qui avaient pénétré en Corée. En même temps, il faisait

(1) Matt. xvi. 26.

(2) Psal. xix. S.

connaître à Paris et à Rome la situation qui lui était faite et l'état de sa mission. Elle jouisssait d'un calme relatif, non pas qu'on tolérât les chrétiens, mais on s'imaginait que le plus grand nombre avait disparu dans la persécution, et que les survivants, terrifiés par la mort de leurs parents et de leurs amis, reviendraient bientôt au culte des ancêtres.

Pendant que les ministres coréens regardaient comme un fait accompli l'anéantissement du christianisme dans leur patrie, deux missionnaires, résolus à souffrir, à mourir pour le salut des âmes et la gloire de Dieu, travaillaient dans le plus grand secret au milieu de ce royaume fermé au reste de l'univers. Là, comme dans une prison, ne pouvant jamais paraître en public, ni circuler en plein jour, ils avaient du moins le bonheur de faire couler sur cette terre païenne, le sang de l'Agneau sans tache, et d'attirer sur elle les regards misécordieux du Maître du monde.

Déjà M. Blanc avait parcouru les provinces du nord, du nord-est et de l'est. Dans ses courses nocturnes, il avait administré les sacrements à beaucoup de ces malheureux chrétiens dont le nombre s'élevait encore à environ quinze mille. La présence des missionnaires avait réveillé leur foi ; tous se mettaient avec ardeur à l'étude de la religion et s'appliquaient à la réforme de leurs mœurs. Mais la ruine et la mort planaient toujours au-dessus de leurs têtes et les obligeaient à la plus grande réserve et à une prudence excessive.

Cette douloureuse situation était, pour l'âme de Mgr Ridel, un sujet de perpétuelle angoisse. « Avec un peu de liberté, écrivait-il au cardinal Franchi, la mission serait bientôt relevée. Mais toujours sous le

coup delà persécution, on est obligé de se tenir dans la plus grande réserve pour ne pas exciter les soupçons des païens. La moindre imprudence serait de nature atout compromettre. De là, la difficulté d'établir entre pasteurs et fidèles, les relations nécessaires au ministère sacré. Impossible aux premiers de voyager le jour, et aux seconds, de se rendre à la maison qui sert de refuge au missionnaire. Ajoutez à cela, la la crainte des apostats et des traîtres.

La divine Providence, jusqu'ici, a conduit les deux missionnaires comme par la main. J'espère qu'elle continuera à veiller sur eux. Ce qu'ils ont entrepris pour la gloire de Dieu et le salut des âmes ne tournera pas au détriment de cette chrétienté que nous essayons de relever de ses ruines. »

Outre ces obstacles matériels, des difficultés d'un autre genre se présentaient aux missionnaires dans l'accomplissement de leur tâche. « Nos chrétiens, écrivait M. Blanc, ne craignent pas de faire quarante, cinquante et même soixante lieues pour participer aux sacrements et recouvrer la vie spirituelle. Quelquesuns, il est vrai, reviennent encore de plus loin au moral ; mais la parabole de l'enfant prodigue nous permet-elle d'assigner des bornes à la miséricorde divine ? La situation des chrétiens vivant au milieu de païens adonnés à toutes les superstitions du paganisme est pleine de périls encore plus grands pour l'âme que pour le 'corps. »

Avant de quitter la Chine, Mgr Ridel crut que la vacance de son siège était aussi un événement à prévoir. L'état toujours précaire de sa' mission, les difficultés inouïes qu'il fallait surmonter pour y pénétrer, la crainte que la mort ne privât bientôt de son pasteur

ce peuple persécuté, lui faisaient un devoir de prendre une pareille mesure. C'est pourquoi la lettre qu'il adressait au cardinal Franchi et que nous avons cite'e en partie, se terminait par une supplique; elle demandait au souverain Pontife les pouvoirs nécessaires pour résoudre les difficultés inhérentes à l'état de sa mission.

Ce désir légitime qui répondait aux besoins de cette malheureuse chrétienté, fut favorablement accueilli. Le saint Père accordait à l'humble évêque de la Corée les pouvoirs les plus étendus. Il lui envoyait, avec des bulles en blanc, l'autorisation de se choisir un coadjuteur qui lui succéderait, et de conférera ce successeur tous les mêmes privilèges.

Si la sollicitude de Mgr Ridel s'étendait à tous les fidèles confiés à ses soins, ceux dont il avait partagé les peines, ceux qui avaient versé leur sang pour Jésus- Christ, ne pouvaient être absents de sa mémoire. Il crut le moment favorable de travailler à leur glorification sur la terre et de leur payer le juste tribut de vénération qu'ils avaient mérité. D'ailleurs, les témoins des derniers combats et de la mort de ces martyrs devenaient de plus en plus rares. Cette considération augmenta son désir de réaliser le dessein qu'il avait conçu.

Pour faciliter l'exécution de ce projet, les directeurs du séminaire des Missions-Etrangères destinèrent à la Corée un nouveau missionnaire, M. Mutel. Les aptitudes et les connaissances spéciales de ce jeune prêtre, devaient être d'un grand secours au pieux évêque, qui se proposait d'introduire en cour de Rome la cause des glorieux martyrs. On ne négligea aucun moyen d'assurer le succès de cette entreprise. Le missionnaire, avant de se rendre en Corée, passa par la

ville éternelle pour s'initier aux exigences de sa mission, et ensuite par le Tong-King occidental afin d'en acquérir la pratique, sous la conduite de M. Bon, qui travaillait alors à la cause des confesseurs de la foi en cette contrée.

Vers le même temps, M. Coste, procureur des missions à Chang-Haï, recevait l'ordre de s'adjoindre aux missionnaires de Corée' et de se mettre à la disposition de Mgr Ridel. Ce missionnaire, doué d'une rare intelligence, avait de la langue chinoise une connaissance assez étendue ; il devint pour le vicaire apostolique de Corée un précieux auxiliaire. Chargé de surveiller et de diriger l'impression de la grammaire et du dictionnaire coréens, il mit au service de cette œuvre importante, mais aride, un zèle et une abnégation admirables.

Toutes ces mesures sagement prises, notre cher apôtre hâta les préparatifs d'une nouvelle expédition en Corée. Enfin Dieu allait exaucer le plus ardent de ses vœux.

Dès le printemps de cette année 1 877, deux nouveaux missionnaires, MM. Doucet et Robert, étaient arrivés à N.-D. des Neiges. Au mois de septembre, il s'embarque avec eux sur une jonque chinoise, s'abandonnantentout à la sainte volonté de Dieu. Après dix-huit jours de fatigues et de dangers, il aborde heureusement sur la terre coréenne.

« Enfin je retrouvais ma Corée, écrit-il à un ami, et sous la protection des bons anges, j'eus bientôt, au milieu de la nuit, franchi les trois lieues qui me séparaient de la maison qui m'était préparée sous les.murs de la capitale.

« C'est là que j'habite ; c'est de cette maison que j'ai

le plaisir de vous écrire. M. Blanc, un de mes missionnaires, m'y attendait. Je renonce à vous de'crire la joie de tous. Enfin le pasteur était rendu à son troupeau.

« J'avais laissé à l'entrée du fleuve les deux missionnaires qui m'accompagnaient, recevant leurs adieux près de la maison qui leur a servi de résidence pour apprendre la langue et se former aux usages du pays. Maintenant ils sont tous en campagne, travaillant avec courage à la gloire de Dieu et au salut des âmes. Pour moi, je reste à la capitale, centre de la mission, dirigeant et réglant tout.

« Dans quel triste état j'ai trouvé cette pauvre mission !

« Des milliers de fidèles ont disparu, victimes de cette cruelle persécution que nos chrétiens disent être la plus terrible de toutes celles qui ont sévi jusqu'ici. Les uns sont morts de faim, de froid, de misère , d'autres, surtout les jeunes filles, ont été vendus comme esclaves et emmenés on ne sait où. Ceux que nous voyons sont dans le plus misérable état, et pour le corps et pour l'âme.

« Obligés de fuir et de se cacher, ils ont perdu tout ce qu'ils possédaient, leurs champs, leurs maisons ; ils n'ont plus rien pour vivre.

« Ici, je me tiens caché; entouré de païens de tous côtés, je ne puis parler qu'à voix basse, et quand je sors pour administrer des chrétiens, ce n'est qu'au milieu des ténèbres de la nuit. Jusqu'ici aucun accident ne nous est arrivé -, la divine Providence nous protège d'une manière sensible. Qu'on est heureux de mettre toute sa confiance en Dieu ! Du reste, le meilleur moyen pour ne pas être surpris est de se tenir

d'après SA CORRESPONDANCE 23 1

prêt à tout ; aussi j'ai pris l'habitude de vivre chaque jour comme devant chaque jour mourir. Que la sainte volonté de Dieu soit faite! et si je suis jugé digne de souffrir pour son saint nom, à ce moment je me souviendrai de mes amis, et comptant sur l'appui de leurs prières, je prierai aussi pour tous. » (i)

(i) Lettre à M. l'abbé Rolland, 3 décembre 1877.

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