‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 23 sur 42 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Mgr Ridel établit sa résidence à Séoul. — Arrestation des courriers à la frontière. — L'évêque est découvert et jeté en prison. — Premier interrogatoire. — Le prisonnier mis aux ceps.

ès son arrivée, Mgr Ridel se mit à l'œuvre. La tâche e'tait lourde : il fallait réunir les débris de ces chrétientés florissantes autrefois, maintenant dispersées par la persécution, mais toujours vivaces.

Pendant que ses missionnaires parcouraient en secret le pays, il s'établit au siège même du gouvernement. De là il pouvait suivre les travaux de ses compagnons et se mettre en relation avec le poste deN.-D. des Neiges qui restait toujours le quartier général de la mission. Déjà il avait fondé un collège où quelques jeunes néophytes allaient commencer leurs études. Il se proposait de créer une imprimerie. Tout souriait à ses efforts. De leur côté les chrétiens disséminés, en apprenant l'arrivée de leur évêque, reprirent courage.

A leur empressement, à la ferveur de leur zèle, on eût dit qu'une aurore de paix se levait enfin sur ce malheureux pays. Le jour et la nuit ne suffisaient pas pour satisfaire le désir des néophytes de voir et d'entendre les messagers de Dieu.

Cependant la situation ne s'e'tait pas beaucoup modifiée; les dangers restaient les mêmes. Les édits de proscription n'étaient pas abolis, la haine contre le christianisme n'était pas éteinte et les bourreaux semblaient toujours prêts à verser le sang des martyrs. Si bien qu'à son arrivée, Mgr Ridel écrivait : « Nous sommes véritablement entre les mains du bon Dieu. Au milieu de mille dangers, sans force, sans protection, à chaque instant nous pouvons être arrêtés et voir surgir une nouvelle persécution. » Et plus tard : « Que vous dire de ma position ? Oh ! elle est bien belle ! belle parce que je suis ici par la volonté du bon Dieu, mais humainement parlant, elle est très difficile, elle est insoutenable. Je vous en parle, non pour vous effrayer, mais pour que vous admiriez la miséricorde du bon Dieu. Me voici donc ici, moi, pauvre missionnaire, environné d'ennemis qui ont juré notre mort.

« J'ai pénétré au milieu d'eux, j'ai traversé leurs rangs sans être reconnu, et je suis établi dans leur capitale, la dernière capitale du monde païen ; mais on pourrait dire aussi la capitale de tous les démons. J'y suis au nom et par l'ordre de NotreSeigneur. Je n'ai pu y planter la croix au regard de tous, mais je tiens mon crucifix pressé sur ma poitrine.

« Chaque jour, je fais couler le sang de l'Agneau divin, chaque jour, il descend de l'autel dans mon cœur. Depuis longtemps je suis seul; mes missionnaires parcourent les provinces et se dévouent pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Cette solitude n'a rien d'effrayant pour moi. Au milieu de cette nouvelle Babylone, je vis de la vie du ciel, je sens Dieu qui veille sur moi et me protège, je sens la présence des

bons anges, la présence des saints. C'est en leur compagnie que j'offre le saint sacrifice, que je récite mon office, mon chapelet. J'entends, pour ainsi dire, les paroles de Notre-Seigneur.

« Oh! qu'il fait bon tout quitter pour Dieu! Chaque jour je puis me dire : c'est aujourd'hui qu'on va me prendre. Puisque Jésus est mort pour moi, refuseraisje de mourir pour lui ? Ah ! le beau jour ! le ciel s'ouvre: Dieu, Dieu, toujours Dieu, la sainte Vierge, les anges et les saints toujours, le bonheur toujours !

« Telle est ma position sur cette terre de Corée si riche en souvenirs, si féconde en vertus héroïques. Jusqu'à présent, par un prodige de la miséricorde divine, tout reste en paix, tout va bien ; nous n'avons eu aucun accident. »

Hélas ! cette tranquillité fut de bien courte durée. Dans les derniers jours de janvier 1878, un courrier devait arriver de la frontière : on devine avec quelle impatience il était attendu.

Le 28, vers dix heures du matin, Mgr Ridel vit entrer chez lui son maître de maison, le vieux Tchoi. La figure du pauvre homme était décomposée. L'évêque avait trop l'habitude des alarmes pour s'effrayer sans motif. « Je lui trouvai, raconte-t-il encore, un air qui annonçait quelque chose de plus grave que de coutume.

« Qu'y a-t-il, lui dis-je, encore de mauvaises nouvelles?

« Après un long soupir il me dit : Les courriers ont été arrêtés à la frontière, on les a soumis à une horrible torture, ils ont été forcés de tout déclarer. La nouvelle en est arrivée hier; aussitôt le roi a fait venir des satellites et a donné lui-même l'ordre d'arrêter

l'évêque et tous les pères. Les traîtres de 1866 ont été requis pour rechercher les chrétiens. Les satellites doivent venir ici aujourd'hui. »

— « Eh bien, voilà le moment d'être vraiment chrétiens; tout ceci arrive par la volonté de Dieu, il n'y a nullement de notre faute. Nous allons être pris ; comptons sur le secours de Dieu qui ne nous fera pas défaut, etdisposons-nous à mourir pour sa plus grande gloire; c'est le chemin le plus direct pour aller au ciel. «

— « Oh ! je n'ai pas peur de mourir, moi qui suis si vieux ; mais l'évêque qui ne fait que d'arriver ; mais les chrétiens qui n'ont pas encore reçu les sacrements ! quel coup ! c'est la fin de la mission en Corée ! »

Une lettre de M. Blanc nous fait connaître comment arriva ce malheur. Les courriers de Mgr Ridel avaient déjà franchi la frontière et pensaient arriver à Séoul sans encombre, lorsque, traversant une petite ville, ils furent soupçonnés de vol. Le gouvernement coréen, comme tous les gouvernements peu solides, est très défiant. Le secret des correspondances, la liberté individuelle sont choses absolument inconnues. On arrête un homme sous le plus futile prétexte. Les courriers furent donc arrêtés et fouillés. La nature des paquets, les caractères européens des lettres qu'ils portaient ne laissèrent pas d'équivoque. Ordre fut aussitôt donné de les mettre à la torture. Les pauvres Coréens cruellement torturés dévoilèrent leur secret et dirent où était l'Européen auquel ils devaient remettre ces lettres. Voilà comment les satellites coréens furent mis sur la trace du vicaire apostolique et découvrirent sa résidence.

Mgr Ridel, certain d'être arrêté, se hâta de prendre

toutes les mesures que comportait une pareille situation. Il fit avertir ses missionnaires de ce qui arrivait, brûla tous les papiers compromettants, confia à un chrétien sûr le peu d'argent qui lui restait pour les besoins de la mission ; puis il attendit les ténèbres pour fuir. La nécessité le pressait de s'éloigner, mais affronter le grand jour, c'eût été courir au-devant du péril. Il ne se faisait cependant aucune illusion sur son sort. « C'était une grande faveur pour moi, nous dit-il, j'allais être déchargé du fardeau qu'on m'avait imposé ; j'allais avoir le bonheur de confesser Notre- Seigneur et de mourir pour sa gloire; c'était mon passeport pour le ciel et la bienheureuse éternité. J'étais prêt et dispos, calme et sans trouble, je m'abandonnai entièrement au bon plaisir de Dieu et je priai pour mes chers missionnaires et nos pauvres chrétiens. »

Vers quatre heures de l'après-midi, on vint l'avertir que des satellites gardaient la rue; il était impossible de fuir.

Bientôt un grand bruit se fait entendre, les portes s'ouvrent, les croisées sont brisées, et une multitude envahit la maison. A peine les satellites l'ont-ils reconnu que cinq d'entre eux se précipitent sur lui, le saisissent par les cheveux, la barbe et les bras, « en criant, hurlant, pour se donner du courage » puis, sans lui laisser le temps de prendre sa chaussure, ils l'entraînent dans une autre chambre, où se trouvaient les personnes de sa maison également captives.

L'un des chefs se présente et lui adresse la parole :

« Je sais qu'il y a quatre autres Européens, et j'espère bien que vous allez leur écrire et leur donner l'ordre de se présenter d'eux-mêmes.

d'après sa correspondance 237

« Que savez-vous s'il y a des Pères ? » répond le missionnaire.

« Oh ! nous le savons bien. Du reste, l'évêque va venir avec nous. Je sais que vous vous servez d'un livre pour réciter des prières; confiez-le moi, je m'en chargerai, et vous le remettrai plus tard. »

« Mais comment savez-vous tout cela ? »

« Oh ! c'est moi qui ai arrêté Mgr Berneux et Mgr Daveluy; je les ai bien connus et les autres Pères aussi. Le Père a-t-il des montres?

« Oui, j'en ai trois.

« Vous avez aussi du vin de raisin ? Oh ! c'est très bon, le vin de raisin ; ce sera pour nous. »

Le prisonnier montra ses caisses. — « C'est bon, on va prendre soin de tout cela. »

« Pendant ce temps, continue Mgr Ridel, je tâchai de me recueillir en pensant à la prise de Notre Seigneur au jardin des Oliviers. Je me sentis heureux de marcher sur les traces de notre divin Maître; j'étais content d'être prisonnier à cause de Jésus. Mais j'éprouvai une bien grande douleur en pensant à mes chers missionnaires et à nos chrétiens.

« Les jours précédents, pour me préparer à la fête de saint François, j'avais fait mes méditations sur la douceur et la fermeté de ce grand saint; je résolus de l'imiter autant que je le pourrais. Le bruit continuait dans ma maison ; les satellites, et les employés surtout criaient, riaient, plaisantaient, bouleversaient tout. Quelques-uns m'injuriaient malgré les remontrances de leur chef. Enfin, celui-ci m'avertit qu'il était temps de partir. Deux employés me saisissent, et je sors accompagné de toute une troupe de saiellites ; mon pauvre vieux Coréen, dans la même posi-

tion que moi, venait par derrière, ainsi qu'un jeune homme qui se trouvait par hasard à la maison au moment de l'arrestation.

« Les voisins, attire's par le vacarme, étaient aux portes pour nous voir passer, mais une fois sortis du quartier, personne ne fit plus attention à nous ; il était nuit, d'ailleurs. »

Pour la première fois le missionnaire put examiner à l'aise les rues de la capitale et les traverser sans crainte d'être reconnu. Il a raconté les observations qu'il fit à ce moment. Elles sont pleines d'intérêt et dévoilent un calme et un sang-froid admirables.

« Je vis les habitants qui fourmillaient comme toujours à cette heure, les marchands ambulants qui criaient, les enfants qui couraient, chantaient, s'amusaient, les femmes qui, couvertes de longs voiles aux vives couleurs, circulaient en silence. Je vis des cortèges de grands nobles ; ils étaient précédés de valets qui couraient, poussant des cris perçants pour avertir le peuple de faire place. Je vis aussi de pauvres petits enfants abandonnés, assis au milieu de la rue, transis de froid, ils cherchaient à exciter par leurs larmes la pitié des passants. La capitale offre vraiment à cette heure une physionomie étrange ; tous ces habits de mille couleurs, plus ou moins propres, toutes les lanternes, chacun portant la sienne, qui vont, qui viennent et se croisent, donnent aux rues un aspect singulier. Je pus remarquer tout cela, malgré la pression de mes deux geôliers qui me tenaient étroitement serrés et me secouaient d'une belle façon. Mon esprit était néanmoins tout occupé du malheur de ce pauvre peuple qui ne connaissait pas Dieu. J'étais venu pour répandre la lumière de la foi, pour lui en-

d'après sa correspondance 239

seigner le chemin du ciel, et je me voyais arrêté dès le début. Du moins je m'offris généreusement à Notre- Seigneur afin de mourir pour le salut de ces infortunés. »

On arrive au tribunal.

A Séoul, le tribunal se compose de deux Cours distinctes -, elles sont situées, l'une à la droite et l'autre à la gauche du palais du roi. Pour ce motif on appelle la première le tribunal de droite, la seconde, le tribunal de gauche. Dans la première les juges entendent les témoins, examinent la cause et par les tortures arrachent des aveux à l'accusé. La seconde Cour est composée des juges qui portent la sentence (1).

(1) Dans les villages de la Corée, les anciens sont les juges naturels pour toutes les causes qui sont du ressort du tribunal civil. Si les parties n'acceptent pas leurs décisions, elles comparaissent devant le mandarin qui, dans les cas ordinaires, juge sans appel. Suivant la gravité de la cause, on peut recourir au gouverneur de la province, au ministre et enfin au roi.

En province, les procès commencent toujours près du tribunal vulgairement appelé tribunal des voleurs, et de là, suivant la gravité du cas, sont renvoyés au gouverneur de la province, ou, à la capitale, au tribunal des crimes. Le tribunal des crimes a juridiction sur les gens du peuple et sur les nobles qui ne sont pas dignitaires, pour les crimes de toute espèce, excepté ceux de rébellion et de lèse-majesté. Un tribunal spécial, appelé keumpou, dont les membres sont nommés directement par le roi, a seul droit de juger les fonctionnaires publics, et peut seul connaître des actes de rébellion et de lèsemajesté, quels que soient les coupables. Dans ce dernier cas, la famille du condamné est enveloppée tout entière dans sa punition, et ses parents sont tous destitués, ou exilés, ou mis à mort.

Aucun mandarin ne peut, de sa propre autorité, faire exécuter une sentence d'exil ou de mort. Les gouverneurs de province eux-mêmes n'ont ce droit qu'avec certaines restrictions, et presque toujours, quand il s'agit de la peine capitale, ils font approuver leur sentence par le ministre de la justice. Mais en échange, les juges ne répondent pas d'un coupable qui meurt sous les coups dans les interrogatoires, ce qui est assez fréquent,

Mgr Ridel paraît d'abord devant le tribunal de droite. En entendant ses réponses aux juges qui l'interrogent, on se croirait transporte' aux premières anne'es du christianisme. Il a raconté ses différents interrogatoires, ses souffrances pendant de longs mois de prison, sa délivrance, son retour en Mandchourie. Ce récit est simple, sans apprêt, et cependant parfois sublime; on dirait une page détachée des Actes des martyrs.

Le juge est assis sur une natte; les soldats se rangent des deux côtés, et le prisonnier s'avance au milieu d'eux; la lumière de deux lanternes jette sur toute cette scène une lueur blafarde et sinistre.

L'interrogatoire commence.

Connaissant la susceptibilité des Coréens pour tout ce qui regarde l'étiquette, Mgr Ridel avait résolu d'employer la forme polie du langage entre égaux et, dès le début, il dit à son juge : « Mon intention est de vous parler selon les règles de la courtoisie ; mais comme je suis peu expert en la langue coréenne, s'il m'échappe quelque expression peu correcte, je vous prie de n'y pas faire attention.

et souvent ils prennent ce moyen d'en finir le plus vite possible, afin d'éviter les procès en règle.

Les mandarins civils étant à la fois préfets, juges de paix, juges d'instruction, percepteurs, inspecteurs des douanes, de la police, etc., il semble qu'il leur est impossible de suffire à une pareille tâche. Et cependant il n'y a guère de vie plus fainéante et plus inoccupée que celle qu'ils mènent. Ils passent leur temps à boire, à manger, à fumer, à faire des parties de plaisir. Leur tribunal n'est ouvert que trois ou quatre fois par semaine, pendant quelques heures, et les affaires s'expédient à l'aide de quelques phrases ou de quelques coups de bâton, souvent sans entendre ni les parties intéressées, ni les témoins. {Voir l'introduction à l'histoire de l'Eglise de Corée, par M. l'abbé Dallet, pages lviii et lix.)

Les assistants le regardent ébahis, et le juge lui demande :

Comment t'appelles-tu ?

Je m'appelle Ni.

Ton prénom ?

Pok-Myengy (ce qui veut dire Félix-Clair).

Depuis quand es-tu venu?

Je suis venu à la 7e lune.

Par quelle route ?

Par Tschang-San (cap le plus à l'ouest de la côte de Corée).

Pourquoi es-tu venu ?

Pour prêcher la religion catholique et enseigner aux hommes à se bien conduire.

En as-tu instruit beaucoup ?

Arrivé depuis si peu de temps, je n'ai pas eu le loisir d'instruire beaucoup de personnes.

Quels sont ceux qui t'ont amené?

Comme la réponse à cette question causerait du dommage à plusieurs personnes, c'est pour moi un devoir de n'y pas répondre.

Où sont ceux que tu as instruits ?

Je connais peu le pays, j'ignore où habitent ceuxque j'ai vus-, de plus, par le même motif que j'exposais tout à l'heure, vous comprenez que je ne puis donner le nom d'aucun de ceux qui ont eu des rapports avec moi.

Es-tu Père ?

Oui, et de plus je suis évêque.

Ah ! c'est sans doute le Père Ni d'autrefois qui s'étant échappé est devenu l'évêque Ni ?

Vous avez dit vrai, c'est ainsi.

Eh bien ! ajoute-t-il, qu'on l'emmène et qu'on le traite bien.

« On me conduit au corps de garde, raconte toujours Mgr Ridel. Là, au lieu de me laisser en repos, on m'accable d'une foule de questions ; j'y réponds aussi bien que possible. Enfin peu à peu tous se retirent ; deux satellites seulement demeurent. Vers minuit, ils me passent un petit morceau de bois carré qui doit me servir d'oreiller ; je fais ma prière et je m'endors facilement.

« Le lendemain, je fis mon oraison par morceaux; à chaque instant on m'adressait la parole; je récitai aussi mon office ; on m'avait remis mon bréviaire que je conservai et récitai jusqu'au 16 mars. Au commencement, c'était difficile ; mais bientôt tout le monde sut que, quand je lisais ce livre, il était inutile de m'adresser la parole. »

Deux jours après son arrestation, le missionnaire fut conduit à la prison de Keum-pou, réservée aux accusés nobles et aux criminels d'État. Là, on le mit aux « ceps ».

Les ceps sont des entraves composées de deux pièces de bois superposées, longues d'environ quatre mètres et large de quinze centimètres. A la pièce inférieure se trouvent des échancrures dans lesquelles on place le pied à la hauteur de la cheville ; lorsque les pieds des patients sont ainsi placés, on abaisse la partie supérieure qui se meut au moyen d'une charnière placée à l'une des extrémités, tandis qu'à l'autre elle se ferme au moyen d'un cadenas ; cet instrument en coréen s'appelle « Tchak-ko ». Ainsi retenus les prisonniers ne peuvent s'échapper. Quelquefois on retient de cette manière les deux pieds du captif.

« Quand on me présenta l'instrument, on fut obligé

de me donner une leçon. Les deux satellites avaient presque honte de me mettre dans cette position ; pour adoucir un peu la chose ils me dirent : c'est une coutume ici, quand pour la première fois on reçoit un hôte, on lui fait passer les pieds dans cet instrument.

« Malgré les ceps je pus me coucher sur le dos, et avec un peu d'adresse, me mettre aussi sur le côté. Fatigué que j'étais de cette nouvelle vie, je pus dormir quelques heures. »

La compagnie dans laquelle Monseigneur se trouve lui impose une torture plus cruelle que l'instrument de gêne. Deux scélérats couverts de haillons, dévorés par la vermine, sont étendus près de lui, s'agitent sans cesse et ne lui laissent aucun repos.

Le missionnaire pensait qu'il était ainsi placé à côté des bourreaux qui seraient chargés de l'exécuter, tant leur figure était repoussante. Il sut plus tard que ces misérables étaient des mendiants attachés à la police secrète.

Les propos qu'il entendait dans sa prison ne lui laissaient guère d'illusion sur son sort.

Pendant la journée du 3i janvier, on ne parla que d'exécution pour le lendemain. La nuit suivante se passa tout entière dans l'attente de la mort. On devine aisément quelles pensées, quelles visions revenaient à l'esprit du missionnaire, pendant cette nuit, dans ce cachot, si loin de sa patrie terrestre, si près du ciel. Sans doute, la vue anticipée des récompenses éternelles fortifiait son âme ; mais pouvait-il oublier, lui, dont nous connaissons l'affectueuse tendresse, pouvait-il oublier sa famille, la France et sa chère Corée ?

Le lendemain matin, il inscrivait cette note sur

son Ordo : « Récité l'Office jusqu'à None, dans quelques instants je vais probablement mourir. Je suis tout à Dieu. Vive Jésus ! dans quelques instants je serai au ciel. » En effet, pendant que le missionnaire écrivait ces lignes, des menaces de mort, des cris féroces, poussés par les soldats dans le voisinage de la prison, arrivaient jusqu'à lui et semblaient annoncer que sa dernière heure était proche. A ce moment où la nature a le droit de faiblir, son visage était rayonnant, et sa voix faisait vibrer les échos de la prison. Croyant toucher au port, il entonnait le Laudate Dominant et Y Ave maris Stella.

Page 1