‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 25 sur 42 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

Second interrogatoire de Mgr Ridel. — Mgr Ridel dans la prison des voleurs. — La solennité de Pâques. — Un jeune chrétien prisonnier volontaire pour Jésus-Christ. — La prison est un long martyre. — Anniversaire du sacre de Mgr Ridel.

e 16 mars, on apprêta une chaise à porteurs devant le cabanon du missionnaire; c'était celle qui servait à porter les cada- TXk vres :

— Evêque, commanda le chef des satellites, monte là-dedans.

— Pour aller où ?

— Tu le sauras bientôt, monte vite.

On le conduisit au tribunal.

C'est une grande cour au fond de laquelle se trouve une chambre où siègent les juges.

Ils étaient assis sur des nattes à fleurs, appuyés sur des coussins de soie, et revêtus de tous les insignes de leur dignité ; bonnets ou mitres en crin avec des volants qui pendent de chaque côté, .grands habits de soie bleue, retenus par une ceinture richement ornée d'écaillés de tortue ou de pierres précieuses.

En arrivant, on remit le prisonnier aux mains d'un bourreau qui, après l'avoir attaché avec une longue

corde rouge, celle qui sert à lier les plus grands criminels, le mena devant les juges.

« Mets-toi à genoux », lui dirent les satellites.

Il resta debout.

Alors de tous les côtés, les satellites, les bourreaux crièrent : « A genoux !... » même immobilité. Le juge alors : « Assieds-toi à ton aise. »

Et satellites et bourreaux de redire avec une figure souriante comme si l'ordre venait d'eux : « Assieds-toi, assieds-toi. »

Il s'assit sur la paille, en croisant les jambes suivant la coutume coréenne, et l'interrogatoire commença.

Après plusieurs questions sur son nom, son âge et séjour en Corée, le juge lui demanda :

— Quel est ton pays ?

— Poul-lan-sya.

— Ecris cela.

« On me fait passer, dit le missionnaire, du papier avec un pinceau, et j'écris : Poul-lan-sya, en coréen. » Le juge regarda et dit :

— Ecris-le aussi dans ta langue.

« J'écrivis : France.

« En ce moment je sentis comme un nuage me passer sur le cœur : Pauvre pays ! ma France ! et tout à la fois j'éprouvais un sentiment de fierté.

— As-tu une dignité dans ton pays ?

— Je n'ai point de dignité : je n'exerce aucune fonction.

— Quand tu retourneras, ton gouvernement te donnera-t-il de grands emplois, des honneurs ?

— Quand je suis venu en Corée, c'était pour y vivre et y mourir. Quand bien même je retournerais dans mon pays, je n'y aurais aucune charge.

d'après sa correspondance 259

— On m'a fait voir ton passeport, d'où l'as-tu obtenu ?

— Je l'ai obtenu de la cour de Pékin ; elle en donne à tous les missionnaires afin qu'ils puissent circuler sans être arrêtés.

— Quel est le cachet qui est dessus?

— Je pense que c'est le cachet du gouvernement chinois.

— EstTce toi qui l'as demandé ?

— Non ; c'est le ministre de France résidant à Pékin qui l'a demandé pour moi.

— Comment s'appelle-t-il ce ministre ?

— Il s'appelle Louis de Geoffroy.

— Comment dis-tu ?

— Louis de Geoffroy.

« Alors, tous les assistants, prêtant l'oreille, essaient de répéter, et j'entendis les plus habiles qui disaient en pinçant les lèvres avec force grimaces : « Nuise So-Poa », je répétai encore ce mot en appuyant sur chaque syllabe. Le juge essaya bien inutilemeut une fois d'articuler ce mot ; il y aurait perdu sa dignité en insistant. »

Après cette interruption le juge reprit :

— Pourquoi, étant sorti une première fois, es-tu revenu ?

— Le batelier voguant sur la mer, et surpris par la tempête va se mettre à l'abri dans quelque port ; puis, la tourmente passée, il se remet en mer ; ainsi j'ai fait.

Le juge se met à sourire en disant à demi-voix : « Oh ! ce n'est pas la même chose. Qu'es-tu venu faire ?

— Prêcher une belle doctrine.

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— Quelle doctrine ?

— La religion catholique, qui enseigne à honorer le Maître du ciel, Dieu.

— Qu'est-ce que Dieu ?

— C'est le créateur du ciel et de la terre, c'est Lui qui a cre'é le premier homme d'où nous sommes tous descendus. Tout homme doit honorer ses parents ; à plus forte raison doit-il honorer Dieu, le Père de tous les hommes ; c'est Lui qui gouverne tout l'univers.

— Qui a jamais vu Dieu ?

— Dieu a parlé aux hommes : c'est Dieu lui-même qui a donné les dix commandements que tous les hommes doivent observer. En outre, les preuves de l'existence de Dieu sont partout, et nos livres chrétiens, que vous avez pu voir, en donnent beaucoup.

— Qu'est-ce qu'a de bon cette doctrine ?

— Elle apprend à aimer Dieu par-dessus tout, et tous les hommes comme soi-même ; elle apprend à faire le bien, à éviter le mal, à régler ses mœurs, à supporter patiemment les maux de cette vie, avec l'espérance d'un bonheur éternel après la mort.

— Quand tu mourras où iras-tu ?

— Chaque homme, après sa mort, paraît devant Dieu et subit un jugement sur le bien ou le mal qu'il a fait pendant sa vie : les bons s'en vont au ciel ; les méchants en enfer.

— Mais toi, où iras-tu ?

— Personne ne peut répondre de soi.

— Mais enfin, que penses-tu, ou espères-tu aller ?

— J'espère, avec la miséricorde de Dieu, obtenir le ciel.

— Ne crains-tu pas de mourir ?

— Tout homme craint la mort.

d'après sa correspondance 261

— Mais actuellement, si l'on te mettait à mort, n'aurais-tu pas peur ?

— Je n'ai peur que d'une chose : du pe'ché. Si, en ce moment, on me mettait à mort pour la cause de Dieu, je n'ai nullement peur.

— Et alors, où irais-tu ?

— Au ciel, en présence de Dieu.

■ — Combien de temps ?

— Toute l'éternité.

— Mais les corps sont en terre ?

— ■ Oui, les corps vont en terre où ils pourrissent, mais l'âme ne meurt pas. De plus, un jour les corps ressusciteront tous et se réuniront à l'âme dans le lieu où celle-ci était avant la résurrection, et cela pour toujours.

— C'est assez, dit alors le juge, qu'on l'emmène. Les bourreaux délièrent aussitôt le prisonnier, et le

conduisirent au corps de garde des satellites.

Les deux juges restèrent en délibération jusque bien avant dans la nuit, le missionnaire étendu sur la terre nue, la tête appuyée contre la muraille, dormait profondément.

Trois jours plus tard, le 19 mars, un satellite vint à lui, et d'un air embarrassé, lui dit :

« Le juge a donné l'ordre de vous mettre dans un autre appartement, où il y aura moins de bruit. » On conduisit l'évêque dans un étroit cabanon réservé d'ordinaire aux voleurs. En y entrant, la première personne qu'il rencontra fut Jean Tchoi, le vieux, qu'il croyait mort depuis longtemps. Sur le plancher on avait étendu un peu de paille fraîche, mais sans enlever celle de dessous qui était pourrie et répandait une odeur infecte.

« En entrant dans ce réduit, ajoute Mgr Ridel, je compris qu'il était urgent de ne pas enfreindre le règlement, et dans ma simplicité je demandai quelle était la règle. Un vieux païen qui jouait le rôle d'espion parmi les prisonniers m'entendit, et d'une voix rauque et brève me répondit : « La règle? la règle ? « C'est de t'asseoir sur la paille et de rester tranquille. » Après ces renseignements si nets, je m'assis à l'endroit indiqué, je pus même me mettre à genou, faire ma prière et m'endormir. Le lendemain je me réveillai avant le jour, et je vis mon bon vieux qui avait commencé sa prière, profitant des ténèbres pour être plus recueilli. »

Trois femmes chrétiennes de la capitale, arrêtées presque en même temps que l'évêque, habitaient le même cachot.

« Quand j'arrivai, dit encore le vénérable prélat, l'une d'elles était malade, atteinte de la peste, ou fièvre typhoïde, qui est en permanence dans cette prison. Elle avait vingt-six ans, et était mère de deux gentils enfants dont le dernier n'avait que six mois. Mariée à un païen pendant la persécution, elle avait instruit et converti son mari qui attendait le baptême, ainsi que son beau-père et sa belle-mère. Malheureusement, me dit-on, elle eut le malheur d'apostasier. Je la prenais en pitié, lorsque je la vis, saisissant le moment où personne ne l'apercevait, faire plusieurs fois le signe de la croix en me regardant. La nuit, elle dit à la femme chrétienne qui la soignait : Ma plus grande maladie est d'avoir eu le malheur d'apostasier. Oh ! que je suis coupable ! Et elle versait des larmes abondantes. Comme il m'était impossible de la confesser, je la fis prévenir que je lui donnerais l'absolu-

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tion. Elle s'y prépara et le matin, à un signal convenu, sans quitter ma place, je prononçai la formule. Quel bonheur pour elle ! Ce fut le meilleur remède à sa maladie qui, dès ce moment, prit une bonne tournure ; le danger disparut, et bientôt la malade entra en convalescence. Je n'pi jamais pu lui parler, mais bien des fois j'ai eu occasion d'admirer son bon caractère, sa piété, sa confiance en Dieu et la justesse de son esprit. Son mari, qui passait pour païen, pouvait non pas la voir, mais lui parler par l'ouverture qui sert à écouler les immondices ; le geôlier leur accordait cette faveur! De la sorte, nous avons reçu quelques nouvelles du dehors, mais jamais de la chrétienté. Les deux autres femmes étaient d'un âge assez avancé. Toutes les trois avaient été appliquées à la torture; ce qui les faisait le plus souffrir, c'étaient les propos obscènes des bourreaux et l'indécence avec laquelle on les avait traitées. »

Deux jours avant l'arrivée de Mgr Ridel dans ce cachot, une autre chrétienne y était morte de la peste. On ne vint que cinq jours encore plus tard enlever le cadavre ; mais il n'en restait plus que les os, les rats et les belettes l'avaient dévoré. Pendant une longue semaine les chrétiens eurent sous les yeux cet horrible spectacle; au milieu de cette atmosphère mortelle ils priaient pour celle qui avait rendu son âme à Dieu. Chacun des survivants s'attendait à suivre bientôt le même chemin. Cette espérance calmait les angoisses et adoucissait les souffrances de la plus affreuse captivité; car, mourir pour la foi, de -faim, de misère, mourir dans les entraves, n'était-ce pas le martyr? Et le martyr c'est le chemin direct de la terre au paradis.

Le jour de Pâques, on célébra dans la prison de

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Séoul une touchante cérémonie. Laissons parler le pieux évêque :

« Ce jour-là, je dis aux chrétiens que j'allais leur donner une bénédiction solennelle et spéciale pour tous les habitants de la Corée. Ce fut une bonne nouvelle; mais il fallait choisir le moment, car nous avions en notre compagnie une vieille païenne et un bonze : ce dernier nous gênait peu, il dormait toujours. Au moment favorable, les chrétiens se mettent à genoux, et religieusement recueillis, reçoivent la bénédiction.

« Quel bonheur ! c'était notre cérémonie de Pâques : tous étaient jo}reux, et le reste de la journée se passa dans une grande ferveur, preuve que les cérémonies religieuses aident la piété. »

La bénédiction d'un évêque captif dans une prison de Corée, à des chrétiens prisonniers comme lui, et qui demain avec lui peuvent mourir, n'est-ce pas une cérémonie solennelle ?

Dans leurs cachots, les chrétiens se tenaient prêts à tout événement, s'abandonnant entre les mains de la divine Providence pour ce qui les concernait, soumettant leur volonté à sa volonté sainte, s'efforçant par leurs prières et leurs exemples de gagner à Jésus- Christ les âmes des païens captifs avec eux.

Vers la fin d'avril, on amena au milieu d'eux une vieille dame arrogante et hautaine; elle était indignée qu'on la confondît avec les voleurs, mais surtout avec les chrétiens. Or, quelques semaines après son incarcération, elle fut atteinte de la fièvre typhoïde, et bientôt réduite à la dernière extrémité. Etendue sans connaissance, privée de tout secours, elle serait infailliblement morte, si ses compagnes chrétiennes, oubliant son mauvais caractère et le mépris qu'elle

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avait pour elles, ne se fussent dévouées jour et nuit pour la sauver.

Quand elle revint à la santé, elle reconnut ses torts et les regretta amèrement. Cette vengeance toute chrétienne opéra dans l'âme comme dans le corps de la malade un changement surprenant.

Les exemples de charité chrétienne forment, avec les tortures des bourreaux, la chronique des prisons de Corée.

L'entrée d'un nouveau prisonnier fait toujours sensation et cause une émotion pénible, mais il serait difficile de dépeindre les sentiments que produisit l'arrivée du jeune Pak, âgé de vingt ans. Il venait librement se constituer prisonnier pour avoir l'honneur de confesser Jésus-Christ.

« J'ai appris, avait-il dit aux juges, que vous avez arrêtéTévêque mon maître, que vous arrêtez les chrétiens, eh bien, moi aussi je suis chrétien depuis l'enfance. Mon père et ma mère ont été tués par vous en 1868 ; je n'avais que dix ans, mais j'ai retenu leurs instructions. J'adore Dieu, créateur du ciel et de la terre; c'est Lui qui nous donne et nous conserve la vie ; il a souffert pour nous ; moi aussi je veux souffrir pour Lui ; je ne désire rien tant que d'endurer vos tortures; faites-moi souffrir de la faim, de la soif; brisez-moi les jambes, les mains, ma vie est à Dieu. »

On le chassa d'abord comme un fou; mais il revint, sollicitant toujours la faveur de (souffrir pour Jésus- Christ. Il insista tellement, que le juge ordonna de le jeter en prison. Il fut mêlé aux voleurs, et eut tant à souffrir qu'au bout de quinze jours il était méconnaissable. Son courage ne se démentit jamais. Lorsque Mgr Ridel partit, le jeune Pak était encore dans le cachot.

Dans ces cachots,, presque chaque jour les prisonniers voient passer sous leurs yeux les victimes qui ont succombé sous les coups ou celles qui sont mortes de faim et de misère. Parfois la victime que l'on ramène du prétoire respire encore, alors elle revient portée sur le dos d'un valet, sans connaissance, la tête pendante et arrosant le sol de son sang.

Le ier mai, les supplices et les tortures recommencèrent avec une nouvelle violence. Pendant le jour, on apportait dans le cabanon des prisonniers la corde qui devait servir à l'exécution ; et jusqu'au soir chacun de ces infortunés pouvait se demander s'il n'était pas au seuil de son éternité.

Quels moments solennels dans la vie ! A la tombée de la nuit, un satellite entrait et disait à la victime désignée : « Viens, on va t'étrangler », ou bien : « N'aie pas peur, nous allons te faire ça de la belle manière. » Et, sans plus de formes, sans plus de procès, on introduisait le malheureux dans la chambre des cadavres, qui était contiguë au cachot du missionnaire. Quelques instants après, on entendait se mêler aux râles et aux soubresauts lugubres du mourant les railleries et les ricanements plus affreux et plus lugubres encore des geôliers et des bourreaux.

Vers la fin du mois de mai, la chaleur devint insupportable ; l'air ne circulait plus dans ce cachot infect, et le missionnaire se sentait défaillir. Le vieux Jean Tchoi dépérissait aussi, et son état devenait de plus en plus alarmant.

Tous les deux étaient encore revêtus de leurs habits d'hiver, des habits qu'ils portaient depuis cinq mois. « Nous dûmes, dit Mgr Ridel, enlever le coton qui les doublait, ce qui les rendit plus légers, mais non moins

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malpropres. Quelle situation pour un évêque ! Que de fois j'ai pensé au pape saint Marcel, condamné par Maxence à vivre dans une étable, et à prendre soin des bêtes ! Ce souvenir m'encourageait, me fortifiait. Puis, plus récemment, n'avais-je pas l'exemple de mes prédécesseurs? Trois évêques mes confrères avaient passé par cette prison construite depuis moins de cinquante ans. Peut-être avaient-ils habité le même cachot? Si ces murs avaient parlé, que de choses j'aurais apprises ! Pouvais-je ne pas penser à tant d'autres évêques enfermés en Russie, en Allemagne? Mgr de Macédo, mon ami, mon condisciple à Saint-Sulpice, avait-il été traité mieux que moi par ses geôliers ? Et maintenant que me voici chassé, exilé, n'ai-je pas encore l'exemple des évêques de Suisse et de Pologne ? Toujours et partout la persécution. Ce ne sont pas ceux qui souffrent de la sorte qu'il faut plaindre, il faut plaindre surtout leurs bourreaux, et ceux qui se laissent vaincre par la persécution.

« La prison est comme un long martyre de tous les jours. La tête se fatigue, le corps s'affaiblit, le caractère même devient difficile. Une foi vive, une. piété constante, et surtout une humilité sincère, peuvent seuls, avec la grâce du bon Dieu, soutenir la faiblesse et empêcher de succomber à l'ennui, au découragement. Si l'épreuve est pénible, le secours de la grâce se fait bien sentir. Les chrétiens qui étaient avec moi persévéraient dans la prière, la confiance en Dieu. Cependant on les entendait dire quelquefois: «Jusqu'à « quand resterons-nous donc ainsi; si l'on veut nous « mettre à mort, que ce soit le plus tôt possible. »

En d'autres moments l'espoir renaissait, alors le souvenir de leur famille, de leurs enfants, de leurs parents

se présentait comme un rêve, au bout duquel se trouvait la prison, toujours la prison, une prison sans fin.

« Le 5 juin, je célébrai l'anniversaire de mon sacre. J'en avais averti les chrétiens. Nous étions encore en fête, en fête dans un cachot. Tout à coup le prétorien chef du poste, en grand costume, se présente devant notre porte : « Prenez votre grand habit, me dit-il, et « suivez-moi. »

« Que pouvait-il y avoir de nouveau ? Je donnai une poignée de main au vieux, je bénis tous les chrétiens et sortis à la suite de mon guide, qui me conduisit dans la chambre des satellites, en dehors de la prison. On me fit entrer dans une autre prison qui était vide ; on me donna de l'eau pour me laver \ j'en avais bien besoin. Faut-il dire que j'éprouvai une véritable jouissance à me laver les mains, la figure et même les pieds ?

« Le soleil paraissait, je caressai quelques brins d'herbe qui poussaient là ; il y avait si longtemps que je n'en avais vu ! Je contemplai le ciel , je pus même voir des montagnes dans le lointain ; tout me paraissait nouveau, tout me paraissait beau. Je pouvais me promener, ce qui me fit beaucoup de bien ; mais comme je me sentais faible !

« Bientôt la nouvelle se répandit en ville que j'étais sorti de prison et qu'on me gardait dans les appartements du tribunal où l'on pouvait me voir. Dès lors, le tribunal fut envahi par une foule de curieux qui venaient comme en procession ; c'étaient des employés du gouvernement, des bourgeois, des nobles, etc., etc. Il fallait trois ou quatre gardiens pour maintenir la foule, et bientôt on fut obligé de me renfermer dans une cour, dont les murailles furent escaladées bien

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vite. Des satellites m'amenaient leurs parents, leurs amis; il me fallait recevoir tout ce monde, répondre à tous et à toutes les questions. Ce peuple de la capitale est vraiment bon ; tous me parlaient poliment et avec affabilité; même les nobles, qui se présentèrent quelquefois au nombre d'une trentaine. Le mandarin gouverneur de la prison, qui avait ses appartements dans le tribunal, m'appelait aussi, et, renfermés chez lui avec quelques-uns de ses amis, nous causions tout à l'aise. Ils y prenaient un grand plaisir; je pus leur parler de la doctrine que j'étais venu prêcher. Je me souviens d'être resté deux fois assez avant dans la nuit pour répondre à leurs questions. Il admirait l'explication de la création du monde et disait que la doctrine des dix commandements était bien belle. Par son entremise, j'eus l'occasion de voir aussi plusieurs employés de la cour qui s'adressaient à lui pour se faire présenter, ces messieurs ne voulant pas se présenter comme de simples mortels; alors nous faisions des échanges de politesse, à la coréenne. Je dus bien souvent me tromper pour l'étiquette, mais on savait bien que je ne sortais pas du palais du roi.

« Cependant la pensée de mes pauvres chrétiens prisonniers ne m'abandonnait pas. Un jour, j'en parlai au juge-chef et lui dis :

« Oh ! si je pouvais voir le vieux Tchoi Jean !

« Vous désirez le voir? C'est bien facile, vous allez « les voir, je vais les faire venir tous. »

« Aussitôt il donne l'ordre d'appeler tous les chrétiens, qui vinrent les uns après les autres ; leur vue me consola; je m'efforçais de les encourager à la patience, à la confiance en Dieu. Hélas ! j'étais mis en liberté, et eux restaient prisonniers; qui comprendra bien la

grandeur de cette épreuve ? Ma présence devait être pour eux un soulagement, et voilà que je les quitte. Le vieux Jean demeura plus longtemps. En sa présence, je demandai à ce chef ce qu'allaient devenir ces chrétiens prisonniers. Il répondit aussitôt : « Mais on va les renvoyer tous ; à quoi bon les retenir, puisqu'on renvoie leur chef? » C'était à ne pas y croire, et je vis bien que le vieux Jean n'y ajoutait pas foi.

Le vieux nous quitta, il était bien triste.

« Ah ! dit-il, je ne reverrai donc plus la figure de l'évêque! »

« Courage, lui dis-je, nous nous retrouverons certainement au ciel. » Là-dessus, il partit, retourna en prison, et je ne l'ai plus revu depuis.

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