‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 26 sur 42 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Délivrance de Mgr Ridel. — Départ pour la Chine. — Le cortège du missionnaire. — L'Européen ne veut pas qu'on frappe le peuple. — Syong"-to. — Passage dangereux. — La mitre de l'évêque. — Un bon vieillard. — Arrivée à N.-D. des Neiges.

'heure de la délivrance avait sonné ; mais, pour le missionnaire, la délivrance était l'exil ; son cœur était brisé. Les satellites vinrent le féliciter de l'heureux succès de son affaire et du bonheur qu'il devait ressentir de retourner dans son pays. Mais, comme il ne semblait pas prendre part à la joie qui se manifestait autour de lui, l'un des chefs lui dit :

— Tu n'as pas l'air content de retourner dans ton royaume; dis-moi, aurais-tu commis quelque crime contre ton gouvernement?

— Non, répondit-il simplement, je n'ai commis aucun crime.

Hélas ! pauvres gens, ils ne pouvaient comprendre les angoisses de son âme, les angoisses d'un évêque exilé ! Chassé de force de Corée, il n'abandonnait pas pour cela sa mission ; mais quand reverrait-il ses enfants ?

Un douloureux sacrifice attendait encore MgrRidei sur le seuil de sa prison. Le préfet de police ordonna

d'ouvrir toutes les caisses de l'évêque et de mettre de côté les livres en caractères chinois et coréens, même ceux d'Europe où se trouvaient quelques caractères chinois et coréens.

Le triage fait, on apporta du feu, et l'on y jeta tous ces livres.

Tous les manuscrits y passèrent ; et cependant il y avait plusieurs ouvrages nouvellement traduits et dont il n'existait pas d'autres exemplaires. Heureusement pour les ouvrages principaux, des précautions avaient été prises ; on avait eu soin de laisser en Chine un exemplaire des livres les plus importants. Grâce à cette sage mesure, la grammaire coréenne et le dictionnaire coréen-français, dont nous parlerons plus tard, furent sauvés de ce désastre.

Le lendemain, 1 1 juin, le vicaire apostolique de Corée revêtit les habits neufs de grosse toile qu'on lui avait apportés et s'achemina vers la Chine.

Le cortège traversa d'abord la rue principale de Séoul; c'est un véritable boulevard se prolongeant à perte de vue -, de chaque côté se trouvent des maisons en terre couvertes de paille, si petites, si basses, qu'on se demande si ce ne sont pas des habitations de castors. C'est à travers le treillis qui sert de porte à la chaise à porteurs où il était enfermé que le missionnaire put jouir de ce spectacle.

Les environs de la capitale sont d'un aspect charmant : des collines légèrement ondulées, puis, dans le fond, de hautes montagnes parmi lesquelles le Sam-Hah-San ; partout des champs, partout de la verdure, puis des bois, des forêts, de grands arbres que Ton conserve avec soin. Un peu plus loin, on pénètre dans un défilé creusé dans les rochers, qui,

d'après sa correspondance 273

couverts d'arbres, s'élèvent à pic de chaque côté. C'est la grande route, que la nature seule se charge d'entretenir.

Le cortège qui devait accompagner Mgr Ridel jusqu'à la frontière de Chine, se composait de quatre porteurs et de deux satellites. Par derrière venaient les mulets chargés de bagages et conduits par deux jeunes coréens. Enfin, un mandarin militaire, monté sur un petit cheval, fermait la marche et surveillait la caravane.

Durant les premiers jours, le fonctionnaire de la capitale, se drapant dans sa dignité, se montra froid, taciturne ; mais peu à peu il se dérida. Dès lors, chaque fois qu'il entendait les exclamations ou les éclats de rire des satellites et des porteurs, il demandait invariablement : « Qu'est-ce qu'a dit l'Européen? » Un porteur se détachait, et lui rapportait mot pour mot le sujet de l'entretien et de l'hilarité commune.

Le mandarin avait sans doute ses qualités, mais il n'était pas cavalier; de plus, par son peu de courage, il faisait mentir le dicton du pays : « Brave comme un Coréen, habile comme un Japonais. » Le missionnaire s'en aperçut vite, et pour délivrer son guide de cette situation critique, il lui proposa de changer de monture. Après une courte hésitation, l'offre fut acceptée avec une satisfaction visible. L'évêque monta donc le petit cheval coréen, et continua sa route avec tous les airs d'un mandarin du pays en mission pour son gouvernement, et paraissant surveiller ceux qui étaient chargés de le conduire.

La méprise était complète pour tout le monde, et les porteurs disaient : « Quand l'Européen est à cheval, personne ne le reconnaît.»

274 M°R RIDEL

Ce voyage de bourgade en bourgade fut long et semé d'incidents.

Dans toutes les localités que l'évêque traversait, à peine avait-on connaissance de son arrivée, que la foule accourait compacte. C'était un spectacle curieux, de voir tout un peuple échelonné dans les rues, dans les cours des mandarinats, avide de contempler et d'entendre « le grand homme de l'Occident». Parfois les satellites s'armaient de leurs bâtons pour écarter la foule. Mais l'ascendant du vénérable missionnaire sur ses gardiens était immense ; il commandait aux satellites de ne pas frapper, et le mandarin ne manquait jamais de s'écrier : « Ne frappez pas, ne frappez pas, l'Européen ne veut pas qu'on frappe le peuple. »

Ce peuple en effet, de par l'ordre de Jésus, était son peuple, il était heureux de le voir et de lui parler. Il lui montrait alors la grandeur de Dieu et la beauté de la religion chrétienne. Tous, après l'avoir entendu, s'en retournaient étonnés, ravis, se redisant entre eux :« Oui, c'est un bien grand noble, un vrai grand homme. » Ces pauvres coréens ne croyaient pas si bien dire, car le pieux évêque avait une noblesse et une grandeur qu'ils ne pouvaient soupçonner.

Nous sommes obligés de laisser de côté bien des détails que Mgr Ridel a racontés avec une simplicité pleine de charme.

Jetons cependant un coup d'œil sur le long chemin qu'il parcourut, et choisissons en passant deux ou trois scènes des plus curieuses.

A dix lieues de Séoul est situé Syong-to, l'ancienne capitale de la Corée sous la dynastie des Kaoli. A mesure qu'on approche de cette ville, tout annonce un lieu célèbre : de vastes tombeaux remarquables par leurs

D APRES SA CORRESPONDANCE 2y5

formes et leur antiquité, des ponts en pierre, œuvres de géants, et dont les ruines rappellent la splendeur de la cité des Kaoli. Syong-to est la ville la plus commerçante de la Corée. Là sont exposés tous les produits de l'industrie et de l'agriculture coréenne, là sont encore tous lés objets venus d'Europe par la Chine.

Au sortir de Syong-to, le chemin se déroule entre des montagnes tantôtnues, tantôt couronnées d'arbres ; au fond des vallées, de fertiles rizières ; çà et là des villages, des hameaux dont toutes les maisons se ressemblent.

Près de Pong-San, la route devient dangereuse ; deux ou trois voyageurs n'oseraient pas s'y aventurer seuls, on se réunit en caravane pour se défendre du tigre qui est le roi des montagnes. Au milieu de ce défilé sur le sommet d'une montagne, il y a une pagode dédiée au diable du tigre : « En y arrivant, dit Mgr Ridel, je vois un homme qui s'approche de la pagode; il récite une prière en s'inclinant fréquemment et en se frottant les mains ; il prie pour tout le monde, chaque voyageur a sa prière spéciale, j'ai aussi la mienne, et je ne suis pas peu surpris de l'entendre dire : « Faites que Paik-Myengi (i) traverse heureu- « sèment le défilé, préservez-le du tigre, accordez-lui « un bon voyage, sans accident, ô vous, protecteur « des voyageurs ! faites. » Peu à peu la forêt devient touffue, les fourrés plus épais; quelle variété d'arbres, d'arbustes, de plantes de toutes sortes ! Mais, de fait, ce doit être un vrai repaire de tigres; nous voyageons longtemps dans ce pays enchanté. »

(i) Traduction coréenne des prénoms de Mgr Ridel :. Félix- Clair.

Nous avons dit que Mgr Ridel, en sortant de prison, reçut un costume neuf pour remplacer ses vêtements pourris, mais on ne lui avait pas donné de chapeau.

« Je marchai ainsi plusieurs jours la tête exposée au soleil. En traversant un ruisseau, le mulet qui portait mes bagages fit un faux pas, et mes caisses de rouler dans l'eau. Arrivé sur le rivage, je voulus les ouvrir. Mes compagnons vinrent examiner ce que j'emportais. Entre autres choses, j'ouvris une boîte en carton qui contenait la mitre précieuse que m'avait donnée Mgr Bécel, évêque de Vannes. Ils en admiraient la beauté, mais ne savaient pas quel en était l'usage.

« A quoi sert cette chose ?

« C'est un ornement dont l'évêque se couvre la « tête dans les cérémonies du culte. »

« Tiens, dit le mandarin qui m'accompagnait, tu « n'as point de chapeau, et tout le monde en fait la « remarque, mets donc celui-là sur ta tête, tu seras à « l'abri du soleil , et personne n'aura plus rien à « dire.

« Ce conseil fit rire les assistants qui tous répétèrent :

« Oh ! oui, il est bien beau, et ce serait très curieux si l'Européen le mettait sur sa tête.

« Je ne pus m'empêcher de rire à mon tour, ils voulaient même me l'imposer immédiatement. »

« Tas de monstres, leur dis-je en bon français, « voulez-vous bien vous taire ! »

« Qu'est-ce que tu dis ? »

« Je dis que j'avais un chapeau coréen à moi, et « qu'on me l'a dérobé à la capitale avec bien d'autres « choses. C'est un semblable qu'il fallait me ('donner.

« Quant à celui-ci, comme il ne peut figurer avec mes « grossiers habits, il n'y a qu'une chose à faire, c'est « de le renfermer dans la caisse. »

« C'est ce que je fis solennellement sans opposition de leur part. »

On touchait au terme du voyage et la caravane se reposait sur le sommet d'une montagne. « J'examinais, dit Mgr Ridel, une de ces petites pagodes si communes sur les grandes routes de Corée, pendant que les porteurs se rafraîchissaient dans une maison voisine.

« Tout à coup, je vois sortir de cette cabane un vieillard à cheveux blancs qui criait : « Comment? il « est ici ; mais c'est un saint ; moi qui depuis si longce temps désire voir ces hommes ! » Puis, m'apercevant, il accourt vers moi aussi vite que ses jambes le lui permettent, me prend, me presse les mains, et s'écrie : « Oh ! comme j'ai entendu parler de vous ! « comme il y a longtemps que je désirais voir votre « visage ! Un grand bonheur m'était réservé sur mes « vieux jours ; je puis mourir maintenant, j'ai vu la « figure d'un de ces hommes vénérables qui s'impo- « sent tant de peines et de fatigues pour venir nous « enseigner une belle doctrine. Ce sont des saints ; j'ai « vu la figure d'un saint. »

« J'étais stupéfait de ce préambule, je serrai vivement et affectueusement la main de ce bon vieux qui ne cessait de parler. Se tournant vers les porteurs qui assistaient à la scène, il leur dit : « C'est un homme « comme il n'y en a pas chez nous ; il n'est venu ici « que pour nous instruire ; ce n'est pas du tout, -comme « le prétendent quelques-uns, pours'emparer de notre « pays ; leur but est uniquement de nous enseigner

a une belle doctrine. Et nous autres, Coréens, nous « les maltraitons ; à la capitale on les a pris, on les a « misa mort; quel malheur pour notre pays, où l'on « tue ainsi des hommes qui ne veulent que notre « bien ! Quelle fureur ! quelle injustice ! jamais ils « n'ont fait de mal à personne. Oh ! que notre gou- « vernement est cruel et aveugle ! » Les porteurs le regardaient ébahis, et souriant semblaient dire : c'est vrai. »

« Il me raconta qu'il était de l'île Gyn-To (au sudouest de la Corée) où il avait vu autrefois les navires européens.

« Il avait soixante-douze ans et désirait connaître « la religion. Je l'encourageai et lui dis : « La doctrine « que nous enseignons est la seule véritable, elle nous « apprend à connaître Dieu, notre Père, et à l'honorer, « à faire le bien, à éviter le mal, et cela nous procure « la vie éternelle. Je ne puis vous instruire, mais vous « trouverez des hommes qui la connaissent ; ils vous « l'enseigneront, car Dieu veut vous sauver. Je ne suis « pas libre, le gouvernement m'a arrêté et me chasse « du pays ; je suis forcé de m'en aller sans faire le bien « que je voudrais. »

« Oh ! quel malheur pour notre pays ! ajoutait le « bon vieillard, les larmes aux yeux ; quelle fureur a « donc le gouvernement, de rejeter ainsi ce qui ferait « notre bonheur ? » Puis encore me prenant les mains; « Venez, dit-il, entrez un instant dans ma maison. « Ce sera pour moi, pour ma famille, une bénédic- « tion ; j'ai un peu de vin, vous devez avoir besoin « de vous rafraîchir. »

« Je ne le puis ; d'abord je ne bois pas de vin, et de « plus voilà notre mandarin qui arrive, je serais désolé

« d'être la cause d'un malheur pour vous. Soyez « calme et tranquille ; je vous ai vu, vos paroles m'ont « fait du bien au milieu des maux qui m'accablent ; je « ne vous oublierai pas et je prierai Dieu pour vous. « Faites en sorte de trouver des chrétiens pour vous « instruire. »

« Le mandarin arrivait, je m'écartai pour ne pas compromettre cet homme, qui cependant, tout en s'éloignant, ne cessait de faire mon éloge. »

Au moment de mettre le pied sur la terre chinoise, le cœur de l'exilé est vivement ému.

« Je me retourne, dit-il, pour contempler encore une fois ce beau pays, ma chère mission ; quel coup d'œil ! quel splendide panorama ! C'est comme un sourire de la Corée que je suis forcé de quitter. Du fond de mon cœur, embrassant tout le pays, je lui envoie ma plus tendre bénédiction, en disant : « Au revoir, que ce soit à bientôt. »

Le 12 juillet, Mgr Ridel était de retour à Notre- Dame des Neiges, où les chrétiens réservaient au généreux confesseur de Jésus-Christ un accueil digne de leur foi et de leur piété.

A deux kilomètres du village, un cortège s'était formé. En tête s'avançaient les cavaliers, le fusil en bandoulière. Cinq chariots ornés de feuillage et de guirlandes venaient ensuite, portant des enfants qui tenaient dans leurs mains des oriflammes et des drapeaux. Un sixième véhicule, préparé avec plus de soin encore, attendais l'évêque. A peine.y est-il monté que la procession se déroule et marche au son de la musique. Aussitôt le canon tonne, les pétards éclatent ; les hourrahs et les vivats se mêlent au bruit des cymbales et au chant des litanies. Les païens accourus

pour contempler ce spectacle ne pouvaient contenir leur admiration.

A l'entrée du village, le prélat revêt le rochet, la mosette et l'étole, et, sous un dais porté par quatre chrétiens, il se dirige vers l'église.

A son arrivée, les missionnaires entonnent la belle antienne : Sacerdos etponti/ex. « O prêtre, ô pontife, orné de toutes les vertus, pasteur qui vous dévouez pour votre peuple, venez et priez Dieu pour nous. » Alors, comme pour répondre à cette pieuse invitation, le pontife gravit les marches du sanctuaire, et bientôt de ses mains naguère chargées de chaînes, il prend l'Hostie sainte, toute rayonnante dans sa gloire, et bénit le peuple pieusement prosterné.

Ainsi se termina ce long voyage. Un évêque venait d'être séparé violemment de ses missionnaires, mais il en retrouvait trois autres, tout disposés à secourir leurs frères restés en Corée, lorsque le moment de la Providence serait venu.

*) ($$) fol») fo'ift (#■#) fr»6) (#'»)<«•») ft^h

ig &») fr-*) fe»? fr*) £*■») £*+? <•'») £+■*)

Page 1