‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 28 sur 42 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Coup d'œil sur les derniers événements de la Corée. — Captivité de M. Deguette. — Sentiments du roi et de la reine de Corée. — Les diplomates font toujours de la diplomatie. — Difficultés douloureuses pour Mgr Ridel. — Il y a du diable là-dessous. — M. Blanc et ses confrères ne veulent pas abandonner leurs chrétiens. — Lettre de Mgr Ridel au cardinal Siméoni.

endant que Mgr Ridel retourne en Chine, jetons un coup d'œil sur les événements qui viennent de se passer en Corée.

La persécution qui avait commencé par l'arrestation de l'évêque ne fut pas de longue durée. Plusieurs chrétiens succombèrent néanmoins dans les prisons de la capitale ou périrent de la main du bourreau. Beaucoup de néophytes, pour échapper aux plus mauvais traitements, durent chercher un refuge dans les profondeurs des forêts ou sur le sommet des montagnes, et vivre, pendant un hiver rigoureux, sans ressources et sans abri. Les missionnaires eux-mêmes furent poursuivis, traqués comme des bêtes fauves ; les anges seuls furent témoins de ce qu'ils eurent à endurer.

Mais Dieu, qui veillait sur son œuvre, apaisa la tempête et permit à ses apôtres de reprendre l'adminis-

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tration des districts, un instant interrompue. Sept à huit mille fidèles eurent le bonheur de recevoir les sacrements; plusieurs centaines de catéchumènes furent baptisés.

Après une campagne aussi pénible que fructueuse, les missionnaires se reposaient de leurs fatigues et la confiance commençait à renaître, lorsque, au mois de mai 1879, un traître livra M. Deguette aux satellites. Cette trahison jeta le trouble dans le pays et la désolation parmi les chrétiens.

Le prisonnier fut conduit à Séoul et remis entre les mains des préfets de police. En apprenant l'arrivée du missionnaire dans sa capitale le roi parut très irrité. Sans le prévenir,on lui mettait sur les bras une affaire épineuse que l'intervention probable delà Chine et du Japon compliquerait encore. On dit même qu'il s'écria : « Puisque vous arrêtez les Européens, pourquoi ne les avez pas tous amenés ici ! Tout le monde sait que parmi eux, il y en a un qui s'appelle Paik, et l'autre Tieng. » Puis il révoqua aussitôt les deux préfets de police.

La captivité de M. Deguette dura quatre mois. Loin de le maltraiter, les mandarins s'étudièrent à adoucir son sort. Chaque jour, par leur ordre, on lui apportait une nourriture convenable ; souvent même, ils y faisaient ajouter des douceurs inconnues dans les cachots de la Corée.

Cependant le captif tomba malade. Des remèdes lui furent administrés,et les satellites lui procurèrent tous les soins dont ils étaient capables. Ils firent transporter le missionnaire de sa cellule dans un appartement plus spacieux, et mirent à sa disposition trois chambres et une cour où il pouvait se promener à l'aise.

d'après sa correspondance 29D

Cette conduite du gouvernement coréen à l'égard d'un Européenne mécontentement du roi à la nouvelle de cette arrestation, la révocation des préfets de police, le calme relatif dont jouissaient en ce moment les missionnaires et les chrétiens, tout cela n'indiquait-il pas une transformation complète dans les idées de la cour ?

Ces dispositions n'étaient ignorées de personne. Depuis plusieurs mois, dans les villes et dans les villages on ne parlait que de la religion chrétienne. Ce genre d'entretien excitait la verve des lettrés et des beaux esprits ; à leurs objections les pauvres gens répondaient : « Puisque le roi veut bien que l'on embrasse la religion catholique, pourquoi vous y opposez-vous ? Jadis on tuait ceux qui la pratiquaient, cependant les chrétiens continuaient à l'observer, il faut donc qu'elle ne soit pas très mauvaise. » Presque partout, les mandarins évitaient de molester les chrétiens; ils savaient que plusieurs bourgades n'étaient habitées que par eux, et cependant leurs satellites, bien renseignés, traversaient ces localités sans désordre ni tracasseries. Evidemment cette absence de zèle des fonctionnaires coréens ne s'expliquait que par des ordres venus de la capitale.

« Malgré l'arrestation de M. Deguette, écrivait M. Blanc, nouvellement nommé provicaire apostolique, notre situation est relativement bonne, je suis porté à croire qu'on nous laissera tranquilles et qu'on ne mettra plus de satellites à notre poursuite. Si, en route, nous rencontrions MM. les prétoriens, nous serions arrêtés et probablement reconduits en Chine ; mais il n'y aurait pas pour cela de persécution générale. »

Après avoir examiné longuement les difficultés d'un nouvel envoi de missionnaires et les besoins pressants de la chrétienté, M. Blanc terminait ainsi :

« J'y ai bien réfléchi, je crois qu'il n'y a pas plus de danger à courir cette année que l'année dernière. Nos néophytes, au milieu des maux qui les ont accablés, ont besoin du secours d'en haut ; la grâce des sacrements fortifiera leur foi, accroîtra leur courage, adoucira leurs douleurs, et de nouvelles générations de saints et de martyrs sortiront des ruines de cette Eglise désolée. Et puis, si le divin Maître permet que nous tombions entre les mains de nos ennemis, à la grâce de Dieu ! Mais j'espère que les choses n'en arriveront pas là. »

L'avenir se présentait donc sous les plus riantes espérances. Jamais, depuis l'établissement du christianisme en Corée, la situation des missionnaires, quoique très pénible encore, n'avait été meilleure. La moindre des démarches de la part du gouvernement français pouvait, à cette heure, donner une liberté complète aux chrétiens et aux prédicateurs de l'Evangile. Malheureusement, nos ministres plénipotentiaires ne tinrent aucun compte des lettres de Mgr Ridel, et laissèrent passer sans profit ce moment favorable. En même temps, ils perdaient une occasion unique d'établir entre la France et la Corée des relations commerciales et diplomatiques.

En effet, on annonçait d'importantes réformes dans toutes les administrations coréennes. Le gouvernement, qui, jusqu'à ce jour, avait fait tous ses efforts pour conserver les anciennes coutumes et resterisolé, paraissait désireux d'inaugurer une politique différente. Le jeune roi, quoique d'un caractère très faible, sem-

blait partisan de ce progrès ; et cependant, il n'avait personne dans son entourage capable de le renseigner sur la situation del'Europe ou de 1'A.mérique. La reine semblait se donner tout entière au luxe et aux plaisirs, mais, sous ces dehors frivoles, elle cachait une grande habileté'. Elle admirait les intentions de son mari et les encourageait de tout son pouvoir. En même temps, le père du roi, qui témoignait le plus profond dédain pour toutes les améliorations que l'on désirait introduire dans les affaires de l'Etat, trouvait en elle un adversaire résolu.

Nous insistons sur ce fait, car il marque dans le chemin de la civilisation une étape importante pour le peuple coréen : et ce sera l'honneur de ces deux jeunes souverains d'avoir mis un terme à cette politique haineuse de leurs prédécesseurs, qui fatalement aurait causé la ruine de leur pays. Espérons qu'en l'ouvrant bientôt au commerce international et à la civilisation chrétienne, ils sauveront son indépendance menacée par ses redoutables voisins du nord. Car, il suffit de jeter les yeux sur une carte de l'Asie pour constater que ce petit royaume occupe une place stratégique de premier ordre, et qu'il n'est pas possible que les puissances de l'Europe, de l'Amérique, le laissent tomber sous la domination de la Chine ou de la Russie.

D'un autre côté, les Japonais, dont les relations commerciales avec la Corée ne 'dataient que de quelques années, déployaient la plus grande activité pour étendre leur influence dans ce pays. L'on peut dire que, malgré plusieurs échecs, ils réussirent dans une certaine mesure. En effet, vers la fin de 1879, ^s obtenaient des concessions importantes :

un second port ouvert, un troisième sur le point de s'ouvrir, offraient à leur commerce un excellent débouché pour beaucoup de produits dont l'écoulement n'était pas facile chez eux.

C'était donc l'heure où les nations de l'Europe, la France et l'Angleterre surtout, devaient songer sérieusement à obtenir pour leurs nationaux le libre commerce avec la Corée, tout au moins par quelques ports. Il devenait alors possible, même dans un traité de commerce, d'introduire une clause spéciale en faveur de la liberté religieuse.

Si les représentants de la France à Pékin l'avaient voulu, une ère de paix et de prospérité s'ouvrait en ce moment pour ce pays, la France retrouvait son influencent le triomphe de l'Evangile était prochain.

Mais lorsque Mgr Ridel revint en Chine, de nouvelles difficultés l'y attendaient, difficultés plus grandes, et surtout plus douloureuses parce qu'elles venaient de la France.

J'arrivai à Tien-tsen, écrit-il à M. Blanc, au mois d'octobre 1879. Aussitôt je reçois de la légation française l'ordre de ne pas me présenter à Pékin. On me défend de retourner en Mandchourie, et même de songer à la Corée. Je passe outre et je suis à N.-D. des Neiges. — Je me demande ce qu'on veut faire, et ce qu'on va faire. J'attends. Avec cela, comptez donc sur l'appui des hommes î Heureusement, il nous reste le bon Dieu ! Ah ! toujours ne mettons notre confiance qu'en lui seul ! C'est bien ma pensée. Mais dans de semblables conjonctures que faire pour le bien de notre mission ? »

En arrivant à N.-D. des Neiges, Mgr Ridel écrivait à sa famille :

« J'ai reçu des nouvelles de ma mission. Tous mes missionnaires circulent, travaillent et administrent les sacrements aux différentes chrétientés. Le courage ne leur manque pas, le travail non plus. Tout marche mieux qu'on ne l'aurait espéré. Quant à votre serviteur, il est de retour au petit village de Tcha-Kou, et dans un repos forcé.

«Tout autre peut-être se tirerait d'affaire; pour moi, je suis très embarrassé ; bien décidé cependant à tout ce qui sera possible. Je n'attends rien de ma faiblesse, mais tout du secours d'en haut. Une fois de plus je m'abandonne tout entier, sans réserve, entre les bras de la divine Providence. C'est le refuge du missionnaire. J'en ai fait mon asile et ma demeure. »

Le pieux évêque avait raison de ne s'appuyer que sur Dieu. Qu'attendre, en effet, d'un gouvernement persécuteur qui après avoir forcé les couvents, chassé les religieux, bannissait Dieu lui-même des casernes, des écoles et des hôpitaux?

Il est vrai cependant, et nous nous faisons un devoir de le dire, les instructions qui arrivaient du ministère des affaires étrangères de Paris à la légation de Pékin étaient favorables aux missionnaires. Mais les diplomates font toujours de la diplomatie : ils regardent où le vent souffle, et tâchent de deviner les vraies intentions de leurs maîtres. Ces intentions, l'un des membres les plus influents du parlement d'alors nous les a fait connaître, lorsque, deux ou trois ans plus tard, nommé gouverneur général du Tonkin, il disait en partant : « Je me servirai toujours des missionnaires et ne les servirai jamais. »

C'est pour cela, sans doute, que la légation française à Pékin, loin de s'engager dans une entreprise cléri-

cale, condamnait par le plus odieux ostracisme Mgr Desflèches, évêque du Su-Tchuen oriental, à s'exiler de sa mission (i) ; elle prétendait même défendre aux évêques de Chine d'ordonner des prêtres indigènes et à Mgr Ridel de retourner en Corée.

Par bonheur, ceux qui donnaient de pareils ordres oubliaient que les prêtres et les évêques, dans les mandarinats de la Chine et du Japon, étaient beaucoup plus libres que les religieux en France, sous un gouvernement dit de liberté.

Il eût été d'une politique habile et conforme aux

(i) Le 5 septembre 1873, deux missionnaires du Su-Tchuen avaient été assommés dans le prétoire de Kien-Kiang et leurs corps traînés par la populace à travers les rues de la ville. Mgr Desflèches songea à tirer de ce douloureux événement le meilleur profit pour la propagation de la foi. Grâce à ses démarches, grâce à son habileté, M. de Rochechouart, chargé d'affaires de France à Pékin, MM. de Roquette, premier secrétaire, de Bezauce, chancelier, négocièrent auprès du vice roi du Su-Tchuen un arrangement qui donnait une partie des satisfactions réclamées.

En 1876, malgré les traités et les promesses, une nouvelle persécution éclata dans un autre district du Su-Tchuen. Mgr Desflèches tint tête à l'orage. Mais les mandarins, jaloux de la prépondérance que l'évêque s'était acquise, formèrent le dessein de le perdre dans l'opinion et de le décourager. Ils usèrent de toutes les ressources de leur esprit : ruses, fourberies, insultes, mensonges, menaces, rien ne manqua. Le prélat tenait bon quand même. Alors les mandarins partirent pour Pékin, là, ils représentèrent que l'évêque du Su-Tchuen était un obstacle pour eux dans la direction des affaires.

Mgr Desflèches ne rencontra pas cette fois chez les représentants de la France l'appui sur lequel il avait droit de compter. Il fut obligé de céder et de partir pour Rome, où il arriva vers le milieu du mois d'août 1878. Sa justification fut facile. Le Souverain Pontife et les cardinaux lui témoignèrent la plus grande sympathie.

Un an plus tard, M. Bourrée, ministre de France à Pékin, publiait que Sa Grandeur était « la très innocente victime des mandarins ».

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intérêts de la France de fermer l'oreille aux plaintes comme aux conseils toujours perfides de la Chine, de soutenir au contraire les missionnaires et d'encourager leur zèle.

On savait, dans la circonstance spéciale qui nous occupe, qu'eux seuls, malgré les plus terribles lois, avaient franchi les frontières du royaume coréen, qu'eux seuls connaissaient les aspirations des chrétiens et les tendances de la cour. Il était donc naturel, comme nous l'avons déjà dit, que leur avis pesât dans un conseil français, autant, pour le moins, que les désirs d'un prince Kong ou les raisons d'un ministre du tribunal des Rites:

Malheureusement Mgr Ridel n'avait pas eu la bonne fortune de plaire aux membres de la légation de Pékin. N'avait-il pas demandé pour sa mission la protection du gouvernement japonais? En second lieu, on lui reprochait de n'avoir pas lui-même réclamé l'intervention de M. Patenôtre pour obtenir la délivrance de M. Deguette, mais d'avoir laissé ce soin au procureur de sa mission. Graves, très graves sujets de plaintes ! Aussi notre cher missionnaire fut-il représentée Paris comme un personnage remuant, d'un zèle intempestif, et causant à la politique des diplomates de l'Extrême-Orient des obstacles insurmontables.

Le gouvernement français chargea son ambassadeur de renouveler ses instances, auprès du Saint- Siège. Il désirait obtenir que Mgr Ridel ne retournât plus en Corée et que les missionnaires qui se trouvaient alors dans ce royaume fussent obligésd'en sortir. Pour faciliter leur retour, il promettait de mettre à leur disposition un sauf-conduit jusqu'en Chine.

Toutes ces démarches sont évidemment l'indice d'une grande inquiétude. Quelles craintes inspirait donc le séjour d'un évêque et de quelques missionnaires en Corée ? Aucun traité, aucune relation internationale n'existait entre la France et le gouvernement coréen, il était doncdifficilequ'une complication diplomatique s'élevât entre les deux nations. Il pouvait arriver, il est vrai, que l'évêque et ses missionnaires fussent pris et jetés dans les cachots de Séoul, mais alors le ministre de France à Pékin restait libre de renouveler ses démarches en faveur des prisonniers ou de refuser son intervention. La difficulté se bornait là. L'embarras n'était pas plus grand si les missionnaires succombaient. Dans ce cas, le gouvernement français aurait recours à une vieille tactique : il demanderait compte à la Corée du sang versé, s'il y voyait son intérêt ; sinon, il fermerait les yeux. Jamais les martyrs n'ont été vengés autrement. D'où venait donc cette opposition systématique à l'œuvre de Mgr Ridel ? M. Bourrée, successeur de M. Patenôtre à Pékin, nous donne une excellente réponse. Quelques mois plus tard, dans une situation à peu près semblable à celle que nous rapportons, cet habile diplomate constatait la rouerie des ministres chinois et il disait : « Il f a du diable là-dedans ; il se remue, tant mieux, c'est qu'il a peur. »

Oui, voilà le véritable auteur et la véritable cause de tous les obstacles semés sur la route du vénérable évêque de la Corée. Le démon est attaqué dans ses derniers retranchements; il a peur, et l'on conçoit sa frayeur. Il sait que l'Eglise, son immortelle ennemie, n'a pas encore achevé ses conquêtes, et que la plénitude des nations doit entrer dans son bercail. Or, de

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tous les peuples de l'Asie, la Corée seule n'a pas encore arboré la croix au-dessus de sa capitale. Mais 4a victoire de Jésus-Christ est prochaine. Satan le devine ; voilà pourquoi il se remue à Séoul, à Pékin, à Paris et à Rome.

A Rome, grande fut la surprise du cardinal Siméoni en entendant l'ambassadeur de France exprimer les désirs de son gouvernement : on lui demandait à lui , prince de l'Eglise, préfet de la Propagande, de mettre obstacle àla prédication de l'Evangile dans le royaume de Corée.

« J'ai refusé, disait plus tard le cardinal, j'ai refusé absolument. Mais pour être agréable au gouvernement français j'ai promis que Mgr Ridel ne rentrerait qu'après avoir reçu nos instructions et que si les missionnaires voulaient sortir de la Corée, la Propagande demanderait l'intervention de la France. Pour ce qui concerne l'évêque, le jour où il croira qu'il doit entrer dans sa mission, il n'en sera certainement pas empêché par le Saint-Siège. »

Les trois missionnaires alors en Corée furent informés qu'on leur obtiendrait un refuge en Chine, s'ils jugeaient à propos d'abandonner spontanément leurs chrétiens.

M. Blanc répondit au nom de ses confrères et tint le langage qu'on attendait d'eux :

« Venus en Corée pour Dieu et avec l'appui qu'il promet à ceux qui l'aiment et le servent, nous ne pouvons, outre mesure, nous arrêter à ce que peut dire et faire le gouvernement. La seule grâce que je demande chaque jour est celle de mourir sur le champ de bataille, après y avoir consumé mes forces et ma vie.

« J'ajoute que mes deux confrères sont anime's des mêmes sentiments, et ne sont pas près de quitter la Corée par voie diplomatique. »

D'un autre côté, Mgr Ridel, en apprenant la décision de la Propagande, s'empressa d'écrire au cardinal préfet et de lui demander une autorisation qui, à tout moment, pouvait devenir nécessaire. Nous citons cette magnifique lettre tout entière :

N -D. des Neiges, 18 mars 1880.

« Eminence,

« La mission de Corée s'est fait remarquer jusqu'ici par la foi de ses fidèles, leur courage et leur attachement à la religion catholique, même au milieu des cruelles persécutions qui ont ensanglanté cette pauvre chrétienté.

« Le plus grand malheur que puissent redouter les chrétiens de ce pays, c'est de se voir privés de leurs pasteurs.

« Un grand nombre le comprend. Sans parler des efforts tentés autrefois pour obtenirdes missionnaires, ne les a-t-on pas vus, ces dernières années, entreprendre de longs voyages, supporter les plus dures fatigues et s'exposer à tous les dangers pour introduire de nouveau les pères dans leur pays.

« Ceux-ci, une fois rentrés, se sont empressés de réunir les chrétiens, de les instruire, de réveiller la foi dans ces âmes privées depuis si longtemps de secours religieux.

« La grande difficulté était de modérer l'ardeur de ces chers néophytes, dont l'empressement pouvait compromettre la sécurité du missionnaire. Tous, en effet,

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voulaient voir le père, l'entendre et recevoir aussitôt les sacrements, afin d'y puiser la foi, la force et le courage. • •

« Cet élan se continue. Le missionnaire n'a de repos ni jour ni nuit, et, maigre' la persécution, malgré les menaces et les dangers, un certain nombre de païens reconnaissent la vérité de la religion, abandonnent leurs pratiques superstitieuses, s'instruisent et reçoivent le baptême. Tous les chrétiens regardent le missionnaire comme un ange envoyé de Dieu pour les consoler, les soutenir, guérir leurs misères, et les conduire au ciel, où ils ont le désir et le ferme espoir de parvenir.

« Est-ce dans de telles conditions que des pères abandonneraient leurs enfants, que des pasteurs quitteraient leurs brebis, "que des missionnaires laisseraient leurs néophytes ?

« Mes collaborateurs qui sont en Corée succombent sous le poids de leur ministère, mais loin de se plaindre ils portent leur croix avec résignation, même avec joie, et se félicitent de la part d'héritage que Notre- Seigneur leur a départie.

« Je suis persuadé qu'ils sont loin de songer à quitter le pays, tant que leurs forces leur permettront de mener cette dure existence.

« Ceux qui se préparent à partir, connaissent les souffrances, les délaissements et les dangers qui les attendent. Ils n'ont cependant qu'un désir, aller au secours de leurs frères pour vivre et mourir suivant le bon plaisir de Dieu, au milieu de ces chers chrétiens. C'est dans ces circonstances que je reçois de Messieurs les directeurs de notre séminaire de Paris, une lettre qui me communique l'ordre de Votre Eminence.

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« Toujours disposé à obéira la sacrée Congrégation, je courbe humblement la tête et me soumets avec résignation et bonheur, car au fond de mon cœur je ne trouve qu'un sentiment, faire en tout et toujours la sainte volonté de Dieu. Or, ici je n'ai aucun doute, c'est bien la volonté de Dieu, puisque c'est un ordre de Rome.

« Jusqu'à présent, j'ai différé avec prudence, maintenant j'attends avec patience. Je ne peux prévoir le moment de mon retour, mais l'heure favorable peut se présenter bientôt.

« Ne pas profiter de cette occasion, serait une calamité pour la mission de Corée. Aussi pour éviter autant que possible tout retard préjudiciable aux intérêts de mon vicariat, je m'empresse d'avertir Votre Eminence, que;j'ai l'intention de rentrer en Corée dès qu'une voie s'ouvrira. Néanmoins, avant de mettre à exécution mon projet, j'attendrai les instructions que la Sacrée Congrégation voudra bien me donner. J'ai tout lieu de penser qu'elles seconderont mes desseins.

« Il me semble inutile d'exprimer ici toutes les raisons graves qui m'appellent au poste qu'on a bien voulu me confier. Qu'il me suffise de dire que la pauvre Eglise de Corée commence à peine à se relever des ruines qu'ont amoncelées la persécution et la privation de tout secours spirituel ; que l'abandonner de nouveau, ce serait l'anéantir. Ces infortunés chrétiens ont droit comme les autres, et même plus que les autres parce qu'ils sont plus malheureux, à notre dévouement et à l'affection de Votre Eminence, dont la sollicitude s'étend à tous les missionnaires.

Voyez donc, je vous prie, ces pauvres chrétiens-

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coréens prosternés à vos pieds; leur évêque, leurs missionnaires se joignent à eux et vous conjurent d'écouter favorablement leurs prières. »

Dans la réponse du Préfet de la Propagande, on lit avec bonheur les témoignages d'estime et de confiance que le cardinal se plaît à donner au vénérable confesseur de la foi, et les éloges qu'il décerne à son zèle et à son dévouement. « Je vois en vous, lui dit-il, le bon Pasteur prêt à donner sa vie pour ses brebis. Je ne sais quels éloges donner à votre générosité ; car c'est cette même générosité qui porta les apôtres à convertir le monde et rendit les martyrs invincibles. »

« La Sacrée Congrégation de la Propagande, qui n'est pas à proximité de juger ce qui est le plus utile dans le Seigneur, ne vous ordonne ni ne vous refuse de rentrer en Corée. Elle s'en rapporte entièrement à votre jugement et à votre prudence. » (i)

C'était tout ce que la Sacrée Congrégation pouvait se permettre dans une affaire si délicate. La copie de ce document officiel fut sans doute remise à l'ambassadeur de France. Aussi, plutôt pour plaire à ce dernier que pour tracer une ligne de conduite au vicaire apostolique, le cardinal ajoutait : « Je vous recommande, toutefois, pendant que vous songez aux moyens d'effectuer votre retour, de veiller à ce qu'un

(i) « Video pastorem bonum qui animant suant ponit pro ovibus suis. Nescio quibus laudibus taritam tui animi generosita tem efferre, ea enim eadem est quœ apostolos ad mundi conversionem adduxit, atque martyres invictos effecit. »

Nihilominus hœc S. Congregatio de Propaganda fide, cum in tantâ locorum distantiâ impar sit ad judicandum quid magis in Domino expédiât, neque jubet te Coream redire, neque hanc veniam tibi concedit, sed omnia prorsus tuœ prudentiœ et arbitrio relinquit.

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zèle trop ardent ne vous fasse pas affronter des périls certains. Vous n'ignorez pas quels-dommages etquelles persécutions pourraient en résulter pour les chrétiens de cette contrée, (i) »

L'évêque de Corée comprenait mieux que personne les difficultés de sa situation et les inconvénients d'une démarche trop hâtée ; mais si une circonstance favorable se présentait d'une manière imprévue, son devoir serait nettement tracé.

(i) Oro tamen quatenus de reditu cogites, ne nimio \e\o correptus imprudenter te periculis objicias certissimis ; nam optime noscis ex hoc quot damna et persecutiones coadunari possint super illâ catholicorum communitate.

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