CHAPITRE XV
Le dictionnaire coréen-français. — La grammaire coréenne. — Mgr Ridel défend aux Anglais et aux Allemands de traduire ses ouvrages. — Nouvelles de la mission.
[USQu'ici les orientalistes connaissaient fort peu la littérature coréenne. Le dictionnaire coréen-français est le premier ouvrage sérieux qui ait paru sur une langue aussi inconnue que le peuple qui la parle.
Dès son arrivée dans sa mission, Mgr Ridel se fit du langage coréen un objet d'étude spéciale et approfondie. Il s'acquit même dans le royaume une réputation universelle. Et il arrive souvent aujourd'hui, lorsque l'on converse avec un Coréen, que l'une des premières questions soit celle-ci : Connaissiez-vous l'évêque Ni (i) ? Il parlait coréen comme nous.
Outre le point de vue lexicographique, l'œuvre du savant prélat revêt un caractère intéressant qui pique la curiosité. Il décrit la faune, l'ichthyologie, la flore, les sciences et les arts de la Corée avec une couleur locale qui lui donne un cachet particulier et pittoresque.
(i) Nom core'en de Mgr Ridel.
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Il suffit d'en feuilleter quelques pages pour y découvrir de curieux détails sur les mœurs et les institutions d'un pays où presque à chaque pas l'étranger se trouve en face de l'inconnu.
« De plus, au moment où les regards de l'Europe se tournent plus que jamais vers la Corée, la publication d'un dictionnaire géographique de ce pays était du plus heureux à-propos. Cette pensée ne pouvait échapper à Mgr Ridel. Rédigé d'après le traité de géographie le plus en vogue et sur les documents officiels du gouvernement coréen, ce travail contient les noms et la position des provinces, des villes, des montagnes, des cours d'eau ; l'indication des divisions administratives civiles et militaires.
« La composition d'un pareil ouvrage n'a pas duré moins de quinze ans, durant lesquels aux résultats de la veille venaient patiemment s'ajouter ceux du lendemain. C'est le fruit non d'un travail isolé, mais d'une active et minutieuse collaboration, où les découvertes particulières ne furent enregistrées qu'après avoir subi l'épreuve du contrôle commun et passé au crible d'une critique sévère » (i).
Quelques mois après la publication du dictionnaire coréen-français paraissait la grammaire coréenne.
Dans l'introduction, qui n'est en aucune façon la partie la moins importante du livre, l'auteur discute les points de ressemblance entre le coréen et le chinois. D'après lui, c'est vers la fin du xne siècle avant Jésus-Christ, quand la Corée était occupée par les troupes chinoises, que l'influence de la langue des conquérants commença à se faire sentir, et depuis cette
(i) Echo du Japon, 18 décembre 1880.
époque, un grand nombre de mots chinois ont été introduits dans la langue.
Chose digne de remarque, l'alphabet coréen n'est composé que de vingt-cinq lettres, et l'on se demande comment une nation qui possède de tels avantages en ce qui concerne les caractères d'écriture, s'impose de sa propre volonté, l'étude des hiéroglyphes de la Chine, et considère avec un profond dédain sa langue nationale. Ainsi, les correspondances épistolaires se font toujours en chinois, si les deux correspondants sont un peu instruits. Les enseignes de boutiques, les livres de comptes, etc., sont aussi ordinairement en chinois. Les lettrés du pays n'aiment pas et affectent de ne savoir pas lire les livres en caractères coréens. Ils disent qu'ils n'y trouvent aucun goût et les laissent aux enfants ; les livres qu'ils lisent sont des livres chinois; la langue qu'on étudie est non pas le coréen, mais le chinois; les systèmes philosophiques qui trouvent des adeptes sont les systèmes chinois, et, par une conséquence naturelle, la copie étant toujours au-dessous du modèle, les savants coréens sont très loin d'avoir égalé les savants chinois.
Dans la langue coréenne les plus grandes difficultés proviennent des formes honorifiques. Le coréen y attache la plus grande importance et ne voudrait pas manquer d'observer la distinction entre les supérieurs, les égaux et les inférieurs dans la conversation. On peut imaginer quelle énorme complication doit exister quand chaque temps d'un verbe varie suivant le rang de la personne dont on parle. L'auteur s'est donné la peine d'expliquer ces règles en un langage très clair, et d'offrir à l'étudiant un certain nombre d'exemples très bien choisis.
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Les autres parties du discours ont été traitées avec le même soin et sont du plus grand intérêt pour ceux qui voudraient étudier le coréen.
Un appendice nous donne quelques informations sur la méthode coréenne de mesurer le temps, sur les poids et les mesures. Enfin la grammaire se termine par une série d'exercices progressifs sur les parties du discours, qui vont du simple au composé, du facile au difficile, de manière à suivre et à diriger les progrès de l'étudiant. Dansles choix des sujets, passant, d'après le conseil du poète, du grave au doux, du plaisant au sévère, rien n'a été négligé pour joindre l'agréable à l'utile.
Ces récits entremêlés de détails qui fournissent des renseignements curieux sur la vie domestique, sociale ou politique, sur les mœurs et les institutions d'un peuple encore peu connu, contribuent à rendre l'étude à la fois attrayante et instructive.
En un mot, le dictionnaire français-coréen et la grammaire coréenne sont bien l'œuvre qu'on pouvait et qu'on devait attendre d'un homme de la trempe de Mgr Ridel, qui ne cessait d'étudier la langue coréenne dont il possédait cependant une connaissance si exacte.
A notre époque, où les moindres découvertes de l'esprit humain reçoivent partout des encouragements, on ne saurait trop applaudir au succès qui a couronné les longs et persévérants labeurs du vénérable prélat et de ses dévoués collaborateurs.
« Une telle publication démontre, une fois de plus, que les missionnaires ne se désintéressent nullement de ce qui touche au progrès bien compris, et qu'ils savent, même sur le sol le moins hospitalier et au milieu
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des difficultés de tout genre, consacrer une part de leur temps à doter la science de trésors ignorés (i). »
Les louanges qui saluèrent de toutes parts l'apparition des livres dont nous venons de parler, parvinrent jusqu'à leur humble auteur et le consolèrent dans son exil. Il se félicita de ce succès, mais avec quelle modestie !
» Le dictionnaire coréen-français a paru, écrivait-il à ses missionnaires, on lui décerne les plus grands éloges ; j'en suis tout heureux. Il est toujours utile d'avoir une bonne réputation. Mais nous, nous savons que notre œuvre est incomplète, nous en voyons toutes les imperfections. Aussi, que chacun de nous y mette des mots, et plus tard, ces mots collationnés serviront à perfectionner l'ouvrage. »
Ces deux livres, écrits en coréen et en français, fournirent encore au vénérable évêque l'occasion de manifester son patriotisme. Les ministres protestants de la Chine lui offrirent de les traduire en anglais, de payer toutes les dépenses, et de lui donner pour sa mission une large rémunération. Les Allemands lui firent des offres encore plus séduisantes. « Non, jamais, dit-il, je ne consentirai à vendre aux autres le travail de quinze ans de ma vie. Je suis français, et je veux que les Coréens apprennent la langue de France et non pas celle des nations étrangères. »
En même temps, les bonnes nouvelles qu'il recevait de sa mission mettaient le comble à sa joie. L'horizon s'éclaircissait de plus en plus, et la protection dont le divin Maître entourait les ouvriers du saint Evangile devenait de plus en plus plus manifeste.
(i) Echo du Japon.
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Une des dernières lettres que Mgr Ridel ait écrites de l'extrême Orient nous donne sur sa mission d'intéressants détails et nous montre les progrès de la foi dans ce pays.
« Pour réjouir votre cœur si catholique, je vais vous dire quelques mots de ma mission.
« Un missionnaire (i) a échappé d'une manière providentielle à un accident qui aurait entraîné encore de grands malheurs. Reconnu par les satellites, il a été jeté en en prison, puis, au bout de deux jours, relâché sur l'ordre spécial du gouverneur de la province. C'est là un véritable progrès.
« Deux chrétiens, arrêtés comme tels, ont été incarcérés ; sur leur refus d'apostasier, ils ont enduré la torture, mais ils sont demeurés fermes dans la confession de leur foi. Au bout d'un certain temps, le mandarin les a simplement renvoyés. C'est la première fois que des chrétiens aient été ainsi acquittés.
« Au mois de mai dernier(i88i), le Régent a donné l'ordre aux bonzes d'offrir des sacrifices aux mânes des néophytes mis à mort depuis 1866, et de réunir leurs ossements pour les brûler. Les bonzes ont recueilli des ossements épars sur les places d'exécution, disant : « Nous ne voulons que les ossements des « chrétiens et non ceux des voleurs. » Au moment des sacrifices, ils s'écrièrent : « Venez, venez, âmes des (( chrétiens; mais vous, âmes des voleurs, retirez- « vous, ce n'est pas pour vous.
» Les bonzes avaient reçu trois mille ligatures pour cette besogne; afin de la terminer plus vite, ils recueillirent tous les ossements qu'ils trouvèrent, sans
(1) M. Liouville.
distinguer entre les ossements humains et les restes d'animaux, et au lieu de les brûler, ils les enfouirent en terre. L'opération a duré six jours, ce qui fait qu'il y a eu six sacrifices solennels. Le Régent, irrité de la manière dont les choses se sont passées, a fait arrêter quatorze bonzes, les a fait rouer de coups et envoyer en prison ; peu à peu on les a relâchés, en ne retenant que les deux principaux.
« Naturellement, chacun dans le pays, commente à sa façon cet acte du Régent et de sa femme Est-ce un remords de conscience pour avoir versé tant de sang innocent ? Est-ce la crainte superstitieuse des malheurs que pourraient lui causer les âmes vengeresses ?I1 n'est pas facile de connaître son sentiment. Quoi qu'il en soit, nous n'avons qu'à y gagner, car il est maintenant déclaré publiquement que les chrétiens tombés dans les persécutions précédentes sont des victimes innocentes ; en effet, jamais personne n'a eu l'idée d'offrir un sacrifice d'expiation à un voleur, à un assassin, à tout autre malfaiteur public.
« Telles sont les nouvelles venues de Corée. Dans ce pays on parle beaucoup de la religion catholique, nous y avons des adversaires acharnés et des défenseurs ardents; c'est presque un moment décisif. Qu'en sortira-t-il ? Nous sommes entre les mains de Dieu, que Notre-Seigneur nous prenne sous sa protection toute spéciale. »
Le royaume de Corée, qui jusqu'alors s'était tenu, par une méfiance excessive,en dehors du mouvement civilisateur, rompait avec ses traditions séculaires. Les Etats-Unis venaient d'entamer les négociations qui devaient se terminer par un traité de commerce et d'amitié.
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Le doute n'e'tait plus possible. L'aurore de ce beau jour que les missionnaires attendaient depuis si lonptemps apparaissait enfin. L'Eglise de Corée, allait à son tour sortir glorieuse de ses catacombes, et la croix, librement arborée, dominant les remparts et les palais de la capitale, annoncerait bientôt la victoire de Jésus-Christ.
Mais l'œuvre de MgrRidel était accomplie sur cette terre. Dieu voulait que son fidèle serviteur goûtât toutes les amertumes de la croix sans jamais prendre part aux joies de son triomphe. Néanmoins, le moment de recevoir l'éternelle récompense n'était pas encore arrivé. Auparavant, la divine Providence lui réservait une longue et douloureuse épreuve, sans doute, afin qu'il fût pour nous, pendant sa maladie, un modèle achevé de patience et de résignation.