CHAPITRE II
La Corée entre en relation avec les peuples de l'Occident. — Troubles à l'inte'rieur. — Attaque de l'ambassade japonaise. — Exigences du gouvernement japonais. — Proclamation du roi de Corée, — Mgr Ridel arrive à Marseille. — Séjour à Balaruc. — Pèlerinage à Lourdes. — Arrivée à Vannes.
endant que Mgr Ridel faisait route vers la France, de graves événements se produisaient en Corée. Il ne sera peut-être pas sans intérêt de les raconterici brièvement. Au commencement de l'année précédente, le roi et la reine de Corée avaient envoyé au Japon de nombreux courriers, avec mission de s'instruire sur les coutumes des barbares d'Occident, et de faire connaître ensuite s'il/y aurait avantage pour le gouvernement coréen de continuer sa politique d'exclusion, ou d'entrer dans une voie nouvelle, en signant des traités avec les nations étrangères. Les envoyés, choisis parmi les familles nobles, étaient, il faut le croire, gens intelligents, car leurs rapports plus ou moins véridiques favorisaient les intentions des jeunes souverains. Ces rapports favorables encouragèrent le roi, et expliquent la fermeté dont il fit preuve pour vaincre l'obstination des lettrés. Ces partisans de l'ancien régime,
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habitués à ne voir que la Corée, regardaient comme barbare tout ce qui n'était pas coréen.
Le 2 avril (1882), l'ambassade coréenne, qui, tous les ans, porte à Pékin le tribut, revenait à Séoul par la voie de mer et s'embarquait à Tien-tsin sur la canonnière chinoise Ching-Haï. L'ambassadeur était accompagné du commodore Schufeldt, qui devait poser les préliminaires du traité coréen-américain, et de M. Hughes, dont la mission était d'organiser le service des douanes dans plusieurs ports de la Corée.
Six semaines plus tard, le traité de commerce entre l'Amérique et la Corée était signé. (1)
(1) Les traités conclus entre la Corée et les nations de l'Europe ne diffèrent pas sensiblement de ce traité coréen-américain. A cause de cela, nous en publions ici, d'après le Mainichi Shimbun de Yokohama les principaux articles :
Article ier. — La Corée est une dépendance de l'empire du Milieu ; mais pour l'exercice de sa politique étrangère, elle jouit d'une liberté absolue... Le président des Etats-Unis n'interviendra pas à l'avenir dans les questions concernant ce vasselage.
Article 3. — Les deux pays nommeront chacun un agent diplomatique, qui fixera sa résidence dans la capitale, et des consuls généraux ou vice-consuls qui résideront dans quelques-uns des ports.
Article 5. — Les citoyens américains résidant en Corée, seront protégés corps et biens par le gouvernement coréen. Tout sujet coréen qui commettra un crime contre un Américain, sera arrêté par les autorités coréennes et puni d'après les lois du pays. Les citoyens américains coupables de crime envers un sujet coréen, seront jugés et punis par le consul américain ou autre fonctionnaire autorisé à cet effet, conformément aux lois des Etats-Unis d'Amérique.
Article 7. — Les citoyens américains peuvent résider et trafiquer dans les ports ouverts au commerce et dans les localités énumérées dans le traité; ils peuvent acheter, bâtir, prendre à bail et occuper des maisons et des magasins; ils peuvent faire le commerce sur toute espèce de produits, objets manufacturés, à l'exception toutefois des marchandises prohi-
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Le traité américain conclu, en 1 883 ce fut le tour de l'Angleterre ; l'Allemagne, l'Autriche, la Russie et l'Italie vinrent ensuite successivement réclamer le même avantage. Les délégués de ces puissances furent reçus avec les plus grands honneurs par le gouvernement coréen, qui s'empressa d'accueillir favorablement leur demande.
La France négociait depuis 1882, mais le traité qui devait l'unir à la Corée ne fut conclu qu'en 1886, et ratifié seulement en 1887(1).
Ces honneurs prodigués par le roi à des étrangers étaient un fait inouï dans les annales du royaume et causèrent de graves mécontentements.
bées. Les Américains établis sur les territoires accordés, paieront une redevance calculée d'après une taxe fixée par les autorités coréennes, ils pourront obtenir des concessions territoriales à perpétuité. Si, avec l'approbation du gouvernement coréen, ils louent des terrains en dehors des limites du traité, ils seront soumis à la juridiction locale; là, il leur sera interdit d'importer des marchandises, de faire le commerce et d'acheter des terres.
Article 12. — Toute facilité sera accordée aux nationaux des deux contrées pour étudier la langue, les sciences et l'industrie du pays allié.
Article i3. — Comme c'est la première fois que la Corée entre en relation avec une nation étrangère, dans cinq années, lorsque l'un et l'autre peuple et les fonctionnaires se seront bien familiarisés avec la langue et les usages de chaque nation contractante, les deux Etats tiendront une nouvelle délibération pour remédier aux inconvénients que la mise à exécution du traité aura signalés.
Article 14. — Dans les lettres officielles, les autorités coréennes emploieront le chinois; les autorités américaines se serviront de l'anglais et du chinois.
(1) Voici à propos des tardives démarches de la France en Corée, quelques détails assez piquants. La Chine étant suzeraine de la Corée, les délégués des puissances étrangères avant de traiter avec le gouvernement de Séoul, venaient à Pékin, demandaient au Tsong-Ly-Yamen une lettre pour le Ma-Taotay (commissaire chinois résidant à Séoul). Celui-ci présen-
Les partisans de l'ancien régime avaient à leur tête le beau-père du roi lui-même. Cet homme, on ne l'a pas oublié sans doute, avait exercé la régence pendant la tutelle du jeune prince ; par ses édits sangui-
tait alors aux Coréens, de la part de la Chine, les envoyés des légations européennes et leur faisait octroyer participation au traité américain.
M. Bourrée, successeur de M. Patenôtre, délégua M. Dillon, consul français, à Tien-tsin, et le pria de demander au Tsong- Ly-Yamen la pièce ordinaire pour le Ma-Taotay ; mais le ministre chinois ne voulut rien donner, à moins qu'on ne s'engageât d'avance à ne pas parler de missionnaires aux Coréens .
Notons en passant que le ministre chinois venait de recevoir la visite de M. Wade, ambassadeur de Londres à Pékin Jalouse Albion toujours.
Furieux, M. Bourrée se rend lui-même au Tsong-Ly-Yamen et dit au ministre : « Il ne s'agit pas de faire un traité avec la Corée. Quand on en sera là, je verrai ce qu'il y aura à faire. Pour le moment, il ne s'agit que d'une pièce que vous'avez donnée aux deux autres légations. Ou vous allez me la donner ce soir, ou ce soir, je télégraphie à mon gouvernement. La pièce fut accordée aussitôt.
Les détails de cette affaire étaient si étranges que M. Bourrée se disait en revenant chez lui : « Il y a du diable là-dedans, s'il se remue, tant mieux, c'est qu'il a peur. »
Lorsque M. Dillon fit à In-Tchyen les premières ouvertures pour obtenir un traité de commerce, les Coréens se récrièrent, disant que la France n'était pas dans les mêmes conditions que les autres gouvernements, puisqu'elle avait fait la guerre à la Corée, qu'elle devait auparavant donner satisfaction pour la prise de Kang-hoa. En second lieu, les plénipotentiaires coréens motivaient leur refus sur l'intention qu'ils attribuaient à la France de vouloir favoriser surtout les missionnaires. Mais le Ma-taotay qui était chrétien, répondit aux Coréens : « vous avez tort de faire exception pour la France, c'est une puissance aussi respectable que les autres. Les Américains avec qui vous avez traité ont rejeté toute clause contraire à la religion, aucune puissance ne l'acceptera et encore moins la France. Pourquoi vouloir la lui imposer? » L'à-propos de ces remarques étouffa aussitôt une discussion qui aurait pu entraver les négociations. M. Dillon revint en Chine, avec une dépêche officielle, par laquelle le gouvernement coréen promettait de faire un traité avec le gouvernement français.
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naires contre les chrétiens, par ses excès, il s'était rendu si odieux, que le premier acte du roi à sa majorité fut de le bannir delà cour.
Les derniers événements lui fournirent l'occasion d'assouvir sa haine contre le roi et de prendre sa revanche : elle fut éclatante et terrible comme on devait s'y attendre, mais plus cruelle et plus sauvage encore qu'on ne l'aurait supposé.
« Les résultats en sont effrayants, écrit Mgr Blanc. La majesté royale découronnée, sans force, sans pouvoir, n'ayant plus personne sur qui s'appuyer ; l'armée désorganisée, ne reconnaissant aucun chef; les Japonais chassés, leurs maisons incendiées et pillées, une douzaine de cadavres trainés dans la boue, tous les membres influents de la famille des Min bannis ou massacrés ; un grand nombre d'innocents mis à mort comme suspects, voilà une partie du bilan de cette épouvantable révolution. »
Pendant que les soldats saccageaient le palais, insultaient le roi et le menaçaient de mort, la foule ameutée poussait des clameurs atroces. « Ajoutez à cela, raconte M. Mutel, les coups de fusil, le tambour, la trompette, le tonnerre, la pluie battante, c'était sinistre au-delà de ce qu'on peut dire. Il m'a été donné d'entendre ce vacarme, j'en avais le sang glacé dans les veines. »
Les missionnaires et les chrétiens, qui se montrèrent à cette occasion les sujets fidèles du roi n'eurent pas trop à souffrir. La rage des sectaires s'était surtout portée contre la famille royale et les Japonais.
Ces derniers firent preuve d'une remarquable bravoure, et, s'ils avaient été plus nombreux, ils auraient eu facilement raison de cette foule d'énergumènes.
Quand ils se virent trop inférieurs en nombre, ils se réunirent, placèrent au milieu d'eux leur chef, M. Hanaboussa, et opérèrent en bon ordre leur retraite. Ils arrivèrent ainsi à In-tchyen, et s'embarquèrent sur les deux premières jonques qu'ils trouvèrent. Après avoir couru les plus grands périls, cette poignée de braves fut rencontrée par un aviso anglais qui les recueillit à son bord et les ramena au Japon.
A la nouvelle de ces monstrueux attentats, tout le Japon s'émut et réclama une prompte vengeance de l'outrage fait à son ambassadeur et du meurtre de ses enfants. M. Hanaboussa retourna en Corée, et cette fois, à la tête d'une force imposante, se rendit à la capitale où le roi et le régent l'attendaient.
Les exigences du gouvernement japonais étaient dures, mais justes.
Il demandait :
i° La punition des coupables ;
20 Payement d'une indemnité de 5o.ooo yen (1) aux familles des victimes, et de 5oo.ooo yen au gouvernement japonais pour frais de préparatifs de guerre ;
3° L'entretien des troupes japonaises pourla défense de la légation ;
40 L'ouverture d'un nouveau port et la liberté de circuler autour de ces ports dans un rayon de dix lieues ;
5° Enfin, l'envoi d'un ambassadeur coréen, porteur d'une lettre autographe du roi faisant des excuses à S. M. le Mikado.
A son arrivée à la capitale, le ministre japonais fut
(1) Le yen équivaut à environ 4 fr. 5o de notre monnaie.
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l'objet des prévenances hypocrites du régent, mais au milieu des fêtes il n'oublia pas le but de sa mis-1 sion, et devant sa fermeté le gouvernement coréen céda.
M. Hanaboussa avait à peine quitté la Corée, que le diplomate chinois qui avait dirigé les négociations avec la Corée, vassale de la Chine, et les puissances étrangères, pénétra à son tour dans la capitale. Lui aussi fut reçu magnifiquement par le roi et le régent. Quelques jours plus tard, au milieu d'un festin auquel ces deux personnages assistaient, il signifia au régent qu'il avait ordre de l'arrêter et de le conduire à Pékin pour y être jugé. Cet ordre fut tout de suite exécuté, et la Corée ainsi délivrée de ce monstre de cruauté (1).
L'ordre étant rétabli dans le royaume, le roi reprit toute son autorité. Après avoir sévèrement châtié les complices du régent, il lança à son peuple une proclamation où on lisait ce qui suit :
« Notre pays ratifia, au printemps de 1876, l'accord amical intervenu entre nous et le Japon et promit d'ouvrir trois ports au commerce. Maintenant, nous avons conclu d'autres traités avec l'Amérique, l'Angleterre et l'Allemagne.
« C'était certainement une innovation, et il n'y a pas lieu d'être étonné du mécontement exprimé à cette occasion par notre peuple. Mais les relations internationales entrent maintenant tout à fait dans les usages, et il n'y a aucune difficulté à établir des rapports en s'appuyant sur les vrais principes et la bonne foi.
« Nos traités d'amitié et de commerce seront réglés
(1) Voiries Missions catholiques, tome XIV, page 336.
d'après la jurisprudence internationale. Quant à la religion, nous ne pouvons la laisser prêcher à l'intérieur, des lois particulières s'y opposent.
« Maintenant que nous entretenons des relations amicales avec les nations de l'Occident, j'ordonne que l'on enlève, en dehors de la capitale, comme incompatibles avec le nouvel ordre de choses, toutes les bornes routières notifiant aux étrangers qu'il leur est interdit de passer outre. Vous, étudiants et peuple, comprenez bien cela.
« Cet ordre promulgué par l'autorité du gouvernement, doit être affiché dans les principales localités, dans toute la longueur et la largeur du pays. »
On conçoit la peine et l'inquiétude qu'aurait éprouvées Mgr Ridel s'il avait appris avant son départ de Hong-kong les dangers auxquels était exposée sa mission ; mais grâce à Dieu, les lettres qui contenaient le récit de ces événements ne lui parvinrent qu'à Marseille, en même temps que celles qui annonçaient le rétablissement de l'ordre et le châtiment des coupables.
Après un repos de quelques jours à Marseille, l'évêque de Corée se rendit à Balaruc, où les médecins lui conseillaient d'aller prendre les eaux. Là, l'air vif et pur, les promenades au bord de l'étang du Thau, les soins vigilants de ceux qui l'assistaient, lui procurèrent un soulagement qui fit concevoir pour l'avenir de sérieuses espérances. Malheureusement les membres demeuraient paralysés, et de temps en temps encore des douleurs aiguës se faisaient ressentir. Mais nul auprès de lui ne s'en apercevait, chez le vaillant apôtre la douceur et la gaieté étaient constamment à l'ordre du jour.
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« C'est un vrai plaisir de soigner un malade si gai et si aimable, écrivait le missionnaire qui l'accom-1 pagnait. Voici d'ailleurs comment Sa Grandeur raisonne sur son état : Que je guérisse ou que je ne guérisse pas, j'ai tout à gagner des deux côtés et rien à perdre. Si je guéris je ferai la volonté de Dieu en retournant dans ma mission; si je ne guéris pas, je vivrai en rentier, encore par la volonté de Dieu. Donc je ne puis qu'être content, puisque je n'ai pas cherché mon mal et que d'une façon comme d'une autre je ferai toujours la volonté de Dieu. »
Assurément, saint Louis de Gonzague et saint François de Sales n'auraient pas raisonné d'une autre manière.
Avant de revoir sa famille, le pieux missionnaire voulut accomplir le vœu qu'il avait fait en 1876, lorsqu'il faillit périr avec M. Blanc sur les côtes de la Corée. Sa première visite sur la terre de France fut donc pour Marie à son sanctuaire de Lourdes.
Au commencement de novembre, Mgr Ridel était de retour à Vannes. Ah ! si l'affection, le dévouement, la sollicitude la plus tendre avaient pu lui rendre la santé ! « Il en fut entouré le jour, la nuit, à tout instant par une famille heureuse et fière de le posséder. La présence de cet apôtre à son foyer, c'était son bonheur, n'était-ce pas aussi sa gloire? (1) »
(1) Oraison funèbre prononcée par M. l'abbé Mainguy.