‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 7 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Population de la Corée. — Aspect du pays. — Climat. — Productions. — Les savants. — Vasselage de la Corée vis-à-vis de la Chine. — Relations avec le Japon. — Relations avec les puissances européennes. — Introduction du christianisme en Corée. — Le district de M. Ridel. — Lettre des missionnaires au Souverain Pontife.

.vant de suivre M. Ridel dans ses courses apostoliques, il nous paraît utile de dire au moins quelques mots sur ce pays encore si peu connu.

La Corée est une grande presqu'île située au nordest de la Chine. Elle confine avec les provinces de Leao-tong et de la Mandchourie,et s'étend du côté du Japon, dont elle est séparée par une mer semée d'îles. On évalue à douze millions le nombre de ses habitants, et sa superficie, à la moitié de celle de la France. Le pays est couvert de montagnes. « En quelque lieu que vous posiez le pied », écrit un missionnaire, « vous ne voyez que des montagnes. Presque partout vous semblez être emprisonné entre les rochers, resserré entre les flancs de collines, tantôt nues, tantôt couvertes de pins sauvages, tantôt embarrassées de broussailles ou couronnées de forêts. Tout d'abord vous n'apercevez aucune issue; mais cherchez bien, et vous finirez par

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découvrir les traces de quelque étroit sentier qui, après une marche plus ou moins longue et toujours pénible, vous conduit sur un sommet d'où vous découvrirez l'horizon le plus accidenté. Vous avez quelquefois, du haut d'un navire, contemplé la mer, alors qu'une forte brise soulève les flots en une infinité de petits monticules aux formes variées. C'est un peu le spectacle qui s'offre à vos regards. Vous apercevez dans toutes les directions des milliers de pics aux pointes aiguës, d'énormes cônes arrondis, des rochers inaccessibles, et plus loin, aux limites de l'horizon, d'autres montagnes plus hautes encore, et c'est ainsi dans presque tout le pays. La seule exception est un district qui s'avance dans la mer de l'Ouest, et se nomme la plaine de Nai-Hpo. Mais par ce mot de plaine, n'allez pas entendre une surface unie et développée comme nos belles plaines de France, c'est simplement un endroit où les montagnes sont beaucoup moins hautes et beaucoup plus espacées. Le sol, d'ailleurs fertile, y est coupé par un grand nombre de canaux, et ses produits sont si abondants que le Nai-Hpo est appelé le Grenier de la capitale (i). »

Ces montagnes, celles du sud surtout, recèlent des mines abondantes d'or, d'argent et de cuivre. Mais le gouvernement coréen, craignant sans doute d'exciter la convoitise de ses puissants voisins, en interdit toute exploitation sous les peines les plus sévères.

Quoique la Corée soit sous la même latitude que Malte et la Sicile, en hiver le thermomètre descend souvent, dans le nord, au-dessous de 25° centigrades.

Dans les vallées, on récolte du riz, du blé, du seigle,

(i) M. Dallet, Introduction à l'Histoire de l'Église de Corée ; tome I, page 3.

du millet, du tabac et des le'gumes de toute espèce, mais très fades; on retrouve encore là presque tous les fruits de France ; la flore y est aussi très varie'e. Au printemps, les coteaux et les champs sont émaillés de primevères, de Ms, de pivoines, de muguets, d'églantines, d'azalées, etc. Mais presque toutes les fleurs manquent de parfum, comme les fruits de saveur.

Le gibier abonde en Corée; en retour, les ours, les sangliers, les tigres surtout font, chaque année, de nombreuses victimes. Cependant les missionnaires les redoutent encore moins que les insectes et la vermine qui sont, dans ce pays, une véritable plaie d'Egypte. « En certaines localités, il est physiquement impossible de dormir à l'intérieur des maisons pendant la chaleur, à cause des cancrelats; les habitants préfèrent coucher au grand air, malgré le voisinage des tigres. Le cancrelat ronge la superficie de la peau, et y fait une plaie douloureuse et longue à guérir. Ces animaux se multiplient avec une rapidité prodigieuse, et le proverbe coréen dit : « Quand une femelle de can- « crelat ne fait que quatre-vingt-dix-neuf œufs en une « nuit, elle a perdu son temps (i). »

Comme les Chinois, comme les Japonais, les Coréens sont en possession d'une certaine culture littéraire. Nous trouvons chez eux le même respect pour la science, la même vénération enthousiaste pour les philosophes en renom. Les savants sont considérés comme les précepteurs du peuple, et consultés sur toutes les matières difficiles. Les plus hautes dignités leur sont accessibles; s'ils y renoncent, leur crédit n'en est que plus grand près du roi et des ministres.

(i) M. Dallet, Introduction à l'Histoire de l'Église de Corée; tome I, page 8.

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M. Ridel nous fournira plus tard l'occasion de parler du langage coréen. Il serait difficile de dire ce qu'est la littérature de ce peuple, car les anciens livres sont tombés dans un oubli complet, et presque tous ont disparu. Aujourd'hui on n'écrit plus de livres nouveaux. Quelques romans, quelques recueils de poésie, des histoires pour les enfants et les femmes; c'est à peu près tout.

Les Coréens, placés entre la Chine et le Japon, luttèrent longtemps pour leur indépendance. Malheu reusement, vers la fin du onzième siècle, des guerres intestines favorisèrent leurs puissants voisins. Depuis cette époque la Corée est vassale de la Chine, elle paye tribut au Céleste Empire et ses rois reçoivent l'investiture de l'empereur.

En i636, deux partis se disputaient le pouvoir à Pékin : les Min et les Mandchoux. Le roi de Corée prit parti pour les Min qui furent vaincus. Les Mandchoux envahirent la Corée et vinrent à Séoul dicter leurs lois. Ils rendirent le tribut plus onéreux et obligèrent le roi à se reconnaître non plus le vassal, mais le sujet de l'empereur.

Depuis i636 le peuple coréen a eu le bon sens de ne pas renouveler des luttes trop inégales, il a même toujours affecté de se faire aussi petit que possible et de mettre en avant sa faiblesse et la pauvreté du royaume. Par ce moyen, la paix s'est conservée, et l'histoire des derniers siècles se borne à des intrigues de palais.

Quelques années avant l'invasion chinoise, au commencement du dix-septième siècle, les Coréens avaient vu leur pays saccagé par les armées de Taiko-Sama, empereur du Japon. A la suite de cette expédition, ils

s'étaient reconnus tributaires de l'empire du Soleil-Levant. Le tribut fut payé jusqu'en 1868. A ce moment, la Corée profita d'une révolution qui éclata au Japon pour secouer le joug. Elle refusa de reconnaître le Mikado et de payer le tribut. Tout entier à la guerre civile et aux grandes réformes qu'il accomplissait dans son administration, le gouvernement japonais remit à des jours meilleurs le soin de sa vengeance.

En 1875, M. Hanabousa, ambassadeur du Mikado, concluait avec le gouvernement coréen un traité qui supprimait le tribut, mais ouvrait deux ports au commerce japonais.

Les premiers rapports officiels de la Corée avec une puissance européenne datent de l'an 1846. Auparavant, Lapérouse en 1787, les anglais Brougthon et Maxwel en 1797 et 1816, avaient exploré les côtes de ce pays ; mais leurs tentatives de négociations furent inutiles. A la mort de Mgr Imbert, en 1846, l'amiral Cécile proposa au nom de la France, de conclure un traité avec le gouvernement coréen, il fit parvenir au roi ses propositions ; elles restèrent sans réponse.

Le commandant Lapierre vint l'année suivante, à la tête de la frégate la Gloire et de la corvette Victorieuse. Mais la tempête jeta ses deux navires à la côte, et les équipages abordèrent en naufragés dans une petite île coréenne.

En 1866, l'escadre française arrivait en Corée pour venger le massacre de deux évêques et sept missionnaires français. Nous verrons ce que valent les bulletins de l'amiral Roze, commandant de cette expédition à laquelle M. Ridel prit une part très active.

Nous l'avons déjà dit, le gouvernement coréen veut conserver à tout prix l'indépendance du pays et n'y

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autoriser le séjour d'aucun étranger ; c'est un dogme social. Seuls des prêtres catholiques ont bravé cette défense. A la fin du seizième siècle et au commencement du dix-huitième, des tentatives isolées eurent lieu sans grand résultat. Plus tard, de 1794 à 1 801, le P. Jacques Tsiou, le premier prêtre du séminaire épiscopal de Pékin, exerça le saint ministère dans ce pays inhospitalier et couronna par le martyre une vie pleine d'oeuvres et de mérites.

En 1812, les néophytes coréens supplièrent le Souverain Pontife de compatir à leur abandon et de leur envoyer des pasteurs. Cette lettre fut remise au vicaire de Jésus-Christ dans sa prison de Fontainebleau. Il ne pouvait que prier et attendre de la miséricorde de Dieu des circonstances plus favorables.

Ce n'est qu'en 1837 que les premiers prêtres européens pénètrent en Corée. Mgr Imbert, avec deux missionnaires ses compagnons, parvient alors jusqu'au centre du pays. Il triomphe d'abord des préjugés, désarme les haines et commence à recueillir les premiers fruits de son apostolat. Tout à coup le gouvernement s'effraye et décide de sévir. Les missionnaires sont recherchés ; leurs têtes sont mises à prix. Tous ceux qui les recueillent risquent dépérir comme eux. Mgr Imbert et ses deux prêtres, MM. Maubant et Chastan, se livrent aux satellites ; ils sont mis amortie 21 septembre 1839.

Six ans plus tard, nouvelle tentative. Mgr Ferréol et M. Daveluy reprennent la tâche des martyrs.

En 1857, Mgr Berneux, successeur de Mgr Ferréol, MM. Pourthié, Petitnicolas et Féron arrivent à leur tour. Enfin nous venons de voir au prix de quels dangers et de quelles fatigues les nouveaux venus

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apportent à leurs frères le secours de leur intelligence et de leur dévouement.

Nous les avons laissés dans la demeure de Mgr Berneux. Quinze jours s'étaient déjà écoulés dans la prière et le recueillement; il fallait songer au départ.

La veille de la séparation, avant de se partager le royaume, ils proclament Marie Reine et Gardienne de la Corée. A partir de ce moment, la ville de Séoul, où demeure le vicaire apostolique, devient le district de l'Immaculée Conception. Le district du vénéré coadjuteur Mgr Daveluy porte le nom de la Nativité. A M. Féron échoit le district de l'Assomption ; à M. Joanno, celui de l'Annonciation ; à M. Landre, celui de la Visitation; à M. Calais, celui de la Purification. MM. Pourthié et Petitnicolas sont chargés du collège Saint-Joseph; M. Ridel obtient en partage le Tchyoung-Tchyeng-to, appelé district de la Présentation. Mais bientôt la maladie ayant éprouvé les missionnaires et la mort réduit leur nombre, Mgr Daveluy et M. Ridel furent obligés de se partager tout le sud de la Corée. Et c'est surtout dans le Kyeng- Syang-to, que notre apôtre eut à déployer tout son zèle. Ce district est de beaucoup le plus populeux et le plus accidenté. Voici la description qu'en fait Mgr Daveluy :

« Le Kyeng-Syang est au sud-est. Si je ne craignais un faux jugement, j'appellerais cette province l'Auvergne de la Corée. Il y a dans beaucoup de ses habitants un caractère de simplicité charmante. Mais là encore, montagnes, rochers, neige, rien ne manque. Figurezvous une route entre deux chaînes de montagnes ; tout est escarpé, la neige recouvre quelques buissons semés cà et là. Un rocher sévère fait le fond du

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tableau. La route n'est qu'une se'rie de roches et de pierres que l'on parcourt à grand'peine et non sans avoir le cœur gros. Tout est glace et vous remplit d'effroi. Mais, d'autre part, la vue est bien réjouie par mille tableaux d'une charmante aspérité'. Ici, c'est un ruisseau qui roule le'gèrement sous la glace son petit filet d'eau ; plus loin, il a grossi et se forme en un torrent dont les eaux bouillonnantes font retentir les e'chos des rochers. Au milieu de ces eaux sont des roches de toutes grandeurs qui forment autant d'îles, étonnent le voyageur et multiplient les cascades à l'infini. Tout cela se parcourt au milieu du silence le plus complet. On n'entend que quelques cris d'admiration, ou bien les cris redoublés des serviteurs portant ou relevant une pauvre bête qui n'en peut plus. Oui, c'est une belle horreur, une sauvage beauté, et là, au milieu des montagnes, des rochers, des cascades et des glaces, que se trouve tout ce que la nature, au jour de sa plus horrible fécondité, a pu semer sur la terre. »

Cette province a aussi un caractère à part. Les habitudes y sont beaucoup plus simples, les mœurs moins corrompues, et les vieux usages plus fidèlement conservés. En retour, c'est dans cette contrée que le boudhisme a le plus de sectateurs. Ils sont très attachés à leurs superstitions et difficiles à convertir ; mais lorsque la grâce les a touchés, ils sont inébranlables dans leur foi.

Avant que la petite Eglise de Corée, se dispersât dans tout le royaume confié à sa sollicitude par le vicaire de Jésus-Christ, Mgr Berneux voulut qu'elle protestât de son amour et de son attachement inébran-, lable à la chaire de saint Pierre. Il écrivit donc en son

nom et au nom de tous ses missionnaires, ces lignes si touchantes :

Très Saint Père,

Nous avons été accablés d'une douleur indicible, quand, par les lettres récemment apportées de France, mes confrères et moi nous avons appris ce que des hommes aveugles, poussés par une rage impie, ont osé contre Votre Sainteté et contre la Chaire apostolique.

Pardonnez-nous la liberté que nous prenons d'écrire à Votre Sainteté, dans un moment où elle est agitée de terribles angoisses et abreuvée de tant d'amertumes. L'amour filial nous force de déposer à vos pieds l'expression de la tristesse qui remplit nos cœurs, et l'assurance des prières que sans cesse nous offrons à Dieu, à l'Immaculée Vierge Marie. Du fond de ces lointaines régions, nous ne pouvons, comme l'ont fait unaniment, dit-on, tous les évêques de France, élever la voix pour défendre les droits du Saint-Siège ; mais nous ne cessons d'élever vers le ciel nos mains et nos cœurs, priant que le Seigneur se lève, qu'il dissipe vos ennemis, et que dans sa miséricorde il devienne votre bouclier et votre défenseur.

Au milieu de toutes ses peines, Votre Sainteté aura certainement éprouvé quelque consolation en apprenant que la liberté absolue, non seulement d'embrasser, mais même de prêcher la foi, a été assurée dans l'empire chinois par le triomphe des armées française et anglaise, de sorte qu'à l'avenir il n'y a plus à craindre de persécution.

Quant à la mission de Corée, personne ne semble

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s'en occuper ; mais le gouvernement de ce pays sait parfaitement bien ce qui s'est passé en Chine, et comme il tremble de voir les Européens leur déclarer la guerre, nous avons pour l'avenir une espérance sérieuse de paix et de tranquillité, et par conséquent, de succès abondants. La persécution qui s'était élevée l'année dernière a complètement cessé. Le champ que nous avons à cultiver fleurit de nouveau, et cette année, nous avons donné le baptême à près de 800 adultes.

Prosternés aux pieds de Votre Sainteté, les baisant avec un filial amour, le Vicaire apostolique et les missionnaires de Corée demandent humblement la bénédiction apostolique.

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