‹ Mgr Ridel, évêque de Philippolis, vicaire apostolique de CoréeChapitre 8 sur 42 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Le costume ae deuil. — M. Ridel se rend dans son district. — Le collège Saint-Joseph. — Un inte'rieur coréen. — Isolement du missionnaire. — Le maître de langues. — Bacheliers coréens.

<p^e§j|*[!3s e devoir accompli, les missionnaires se revêtent de leurs habits de deuil. Pour le Core'en, l'homme en deuil est un homme mort. Il n'a le droit de rien voir, de rien entendre qui puisse le distraire de sa douleur. En voyage, au lieu de la coiffure ordinaire, il se sert d'un immense chapeau en paille dont les rebords descendent à la hauteur des e'paules. Il tient à la main une sorte d'éventail en toile grise fixé sur deux bâtonnets, afin de se couvrir le visage lorsqu'il rencontre quelqu'un. Le vêtement de deuil est en grosse toile jaune, et assez ample pour se mettre par-dessus l'habit ordinaire; il ne laisse apercevoir que les pieds de celui qui le porte. Ce costume présente aux missionnaires un déguisement facile, complet, et sans lequel il leur serait impossible de séjourner en Corée.

Ainsi vêtu, le missionnaire doit fuir toute société; à peine peut-il lever les yeux vers le ciel, et, si on l'interroge, il est du meilleur ton de ne pas répondre. En route, dans les auberges, il se retire seul dans une chambre ou s'isole dans un coin, et ne communique

avec personne. Autre avantage précieux dans une contrée où l'inventeur de la brosse attend encore son brevet : avec cet habit, on ne craint pas la boue, car tous les deux sont de la même couleur. La pluie, on ne la craint pas non plus, puisque le chapeau qu'on a sur la tête est un véritable toit. Enfin, ajoute plaisamment M. Ridel, lorsque le devoir appelle d'un bout du district à l'autre, on peut franchir les plus hautes montagnes ensevelies sous la neige, passer à travers la solitude des forêts, sans crainte de la dent des tigres affamés; car, emmaillotté dans cet habit, on n'a plus l'apparence d'un homme, mais d'une maison ambulante.

Ces préparatifs terminés, Mgr Berneux serre encore une fois sur son cœur ses chers missionnaires et les bénit. Hélas! cette étreinte paternelle et cette bénédiction devaient être pour plusieurs les dernières.

M. Ridel prit le chemin de Pan-Tja-Ri, petit village chrétien situé à quarante lieues de là. Pendant cinq mois, il y étudiera la langue et les usages de sa nouvelle patrie.

A peine en chemin, il s'aperçoit que son séjour prolongé au fond des barques, que les fatigues de la retraite et le manque d'air lui ont enlevé toutes ses forces. Il se résigne donc à faire usage d'une chaise à porteurs pour se rendre à son poste.

En Corée, on appelle chaise à porteurs une espèce de civière sur laquelle le voyageur se place en se croisant les jambes. Ce véhicule n'est d'abord qu'incommode, mais bientôt il devient insupportable; en retour, on l'a toujours à sa disposition.

Depuis son départ de Chang-Haï, le missionnaire n'avait aperçu ni une fleur ni un brin d'herbe. Aussi

ce fut avec une sorte d'enivrement qu'il vit se lever le soleil au delà des montagnes. Il ne se lassait pas d'admirer dans le lointain les forêts sombres et immobiles, et, tout près de lui, ces gouttelettes de rosée étincelantes comme des diamants, qui pendaient de chaque feuille, de chaque tige de verdure. Bientôt la fatigue et la douleur ne lui firent apercevoir que des sentiers étroits embarrassés de broussailles. Après quatre journées de marche, qui furent plutôt quatre journées de supplice, on fit halte au collège Saint- Joseph.

Que le nom de collège ne trompe pas le lecteur. Un collège, en France, c'est de nos jours une maison spacieuse, pleine de soleil l'hiver, d'ombre l'été, entourée d'un vaste enclos. C'est le mouvement et la vie; la vie en pleine floraison. Dans la Corée, c'est une misérable cabane en terre, recouverte de paille, chaude l'été, froide l'hiver, ouverte aux vents et à la pluie. Jardin, mobilier, bibliothèque sont ici choses inconnues. On étouffe même la vie, car le moindre mouvement pourrait devenir suspect. C'est ainsi que les élèves de Saint-Joseph, l'espoir de la mission, en s'adonnant à l'étude, font le rude apprentissage de la vie apostolique.

Pour se rendre du collège au village Pan-Tja-Ri, M. Ridel fait usage d'une monture d'un nouveau genre, ridicule en France, royale en Corée : « On dressa, dit-il, un siège sur le dos d'une vache. Cet animal me servit de voiture à travers les coteaux et les vallées, de bateau pour passer les torrents, peu profonds à l'ordinaire, mais très larges. Le sixième jour, j'atteignis le terme de mon voyage. »

Vous avez vu, sans doute, disséminées çà et là sur les

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landes de Bretagne, de misérables huttes recouvertes de chaume, aux portes boiteuses, aux lucarnes mal jointes, dont l'intérieur est enfumé et boueux. Eh bien, rabattez encore de la beauté et de la solidité de ces masures, et vous vous formerez une idée assez juste des habitations villageoises de la Corée. De petites ouvertures, fermées par une boiserie en treillis et recouvertes, faute de verre, d'une feuille de papier, servent à la fois de portes et de fenêtres. Grâce à l'adresse du charpentier coréen, les habitants, bien qu'entassés dans leurs étroites chambres, ne courent aucun danger d'asphyxie : le vent y a son entrée libre.

Pénétrons une minute dans la demeure de notre missionnaire. Nous n'admirerons pas sans intérêt les détails de son palais. Ne riez pas, car il habite chez un richard dont l'habitation vaut bien trente francs. On peut avoir une habitation pour quatre francs. Avec trois mille francs, on est très riche. Laissez donc à la porte vos sandales, autrement votre ignorance des usages étonnerait tout le monde. Prenez garde de vous heurter les pieds aux aspérités du sol et de vous briser le crâne contre la charpente, car les dalles, les planchers, les plafonds sont inconnus des architectes coréens.

Maintenant, accroupissez- vous, les jambes croisées ; voici une natte qui vous servira de siège et, lorsque la nuit viendra, de lit. L'heure du repas sonne-, ne vous dérangez pas, vous avez déjà votre chaise, et voici que l'on met devant chacun de vous une petite table ronde, haute d'un pied. Ici, chacun a la sienne. On y place deux écuelles : l'une remplie de. riz, c'est le pain du pays; l'autre pleine de bouillon, car en votre honneur il y a fête au logis. Puis, sur cinq ou six petits plateaux,

vrais joujoux de bébés, fument des feuilles de guimauve, de courge, de racines inconnues en Europe. Ce n'est pas tout, il y a abondance aujourd'hui. Les Coréens font un grand usage de salaisons. On nous sert donc du poisson sec, légèrement gâté, avec des herbes de toute espèce confites dans la saumure et qui n'ont pour le palais d'un Européen que de l'âcreté et de l'amertume.

Peut-être vous demandez-vous aussi comment un appartement si mal clos conserve une chaleur si douce, malgré la bise qui souffle à travers les fissures des portes et des fenêtres ? Il y a même dans toute la partie supérieure de la salle comme une vapeur bleuâtre, dont le nez et les yeux sont également affectés. Auraiton dans ces montagnes trouvé le moyen de faire de la fumée sans feu, car il n'y a pas apparence de cheminée? Si vous n'étiez pas si porté à faire de l'Europe le berceau de toutes les inventions, vous auriez déjà deviné que notre appartement est chauffé par un calorifère. Il est vrai que la fumée sort parfois en bouffées abondantes à travers les fentes du sol, mais quelle est la chose du monde qui n'a pas ses inconvénients ?

Dans cette vie de dénuement, de travail, de privations de toutes sortes , le sacrifice le plus pénible pour M. Ridel, c'est la continuelle réclusion à laquelle il est condamné. Pendant six mois, il est enfermé dans une cachette sans jamais respirer le grand air. Cependant, si, par hasard, les païens sont loin du village, et s'il n'y a aucun danger pour les chrétiens qui l'ont accueilli, il peut, du fond d'un ravin, jeter les yeux sur l'azur du firmament, et respirer pendant quelques minutes un air frais et pur.

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Pour rompre la monotonie d'une pareille existence, il n'a que la prière et l'étude. « Étudier, écrit-il à l'un de ses amis avec cette gaîté qui ne le quitte jamais, étudier, c'est bien simple : on écoute, on entend, on comprend et on parle. Le plus difficile, c'est d'assouplir sa langue et son gosier, c'est d'arriver à cette prononciation rude, saccadée, toujours aspirée.

« Oh ! quels bons maîtres que le zèle des âmes et l'amour de Dieu ! Sous leur direction, pas n'est besoin de grammaire ni de dictionnaire. On vient à bout de tout. D'ailleurs, malgré toutes ces misères qui souvent sont de véritables douleurs, il est impossible qu'un homme, qui porte si haut le sentiment de sa mission sublime, puisse se décourager, surtout quand il se voit en face du dévouement et de l'héroïsme de ces braves chrétiens. Beaucoup d'entre eux ont connu les grandeurs, mais il les ont foulées aux pieds, parce qu'elles présentaient trop d'obstacles à leur salut. Malgré le prestige et le rang qu'ils avaient à la cour, ils sont venus dans ces montagnes vivre misérablement du fruit de leur travail. Pour gagner le ciel, les fatigues, les privations, les souffrances, le dénuement et la mort même leur paraissent faciles à endurer. »

La modestie de M. Ridel l'empêchait de s'apercevoir qu'en faisant le portrait de ces chrétiens héroïques, il reproduisait avec fidélité la physionomie de celui qui terminait ainsi sa lettre :

« Au fond du cœur, je sens toujours le même amour pour ceux que j'ai quittés, mais non abandonnés. Au ciel, au ciel nous nous retrouverons ; que rien ne nous arrête. Pourquoi tous les hommes ne font-ils pas tous leurs efforts pour servir Dieu, pour gagner le Ciel?.! . . Pour nous, cher ami, ô ami mille fois cher, servir Dieu,

aller à Lui, entraîner toutes les âmes, que ce soit le mobile de toutes nos actions, de toutes nos pensées, de tous nos soupirs. Dieu ! le Ciel ! voilà tout. Le reste n'est que boue, fumée, néant. »

Un apôtre aussi affamé d'amour de Dieu et du salut des âmes ne connut pas de difficultés ni d'obstacles insurmontables. On verra sans doute avec plaisir comment il fut initié aux secrets de cette langue qu'il parlera bientôt comme la langue du pays natal, et dont il exposera les principes avec une précision et une clarté qui feront l'admiration 'des savants de l'Europe.

« Quand j'arrivai à Pan-Tja-Ri, les chrétiens venaient successivement me considérer, et s'en retournaient muets comme ils étaient venus. J'aurais pu me comparer au lion du Jardin des Plantes. Quelques jours se passèrent de la sorte, lorsque, un matin, je vis un vieillard très bien habillé entrer dans ma chambre ; il me salua et me regarda attentivement. Puis, portant la main à son nez, il me dit : HKo. Je devinai tout de suite qu'il voulait m'apprendre un mot; je répétai HKo; il paraît que je prononçai mal, car il reprit immédiatement : HKo avec une forte aspiration. Je m'efforçai de l'imiter en allongeant le cou et en faisant la grimace; j'échouai encore sans doute, car il répéta plusieurs fois la malheureuse syllabe. Enfin, avec un air de découragement, il mit le doigt sur l'œil en me disant : Noun; je répétai Noun,et le vieux triomphant prononça cette autre syllabe qui est comprise dans tous les pays : Ah ! Puis il me dit : Ip, en me montrant la bouche; je répétai Ip. Posant la main sur son oreille, il me dit : Koui; je répétai Koui. Le vieux était satisfait; il appela le maître de la maison, et lui

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parla quelques moments à haute voix. Dans la conversation, je compris les mots : HKo, Ip, Koui. Il lui expliquait la manière de m'instruire. Puis il continua sa leçon en me donnant les mots de tout ce qui pouvait se voir et se toucher; je les prononçai et, pour ne pas les oublier, je les inscrivis sur un cahier avec la traduction.

« Bientôt, tout le monde connut la méthode, et tous venaient m'indiquer de nouveaux mots; je ne pouvais suffire à les inscrire, encore moins à les apprendre. Les tout petits enfants eux-mêmes avaient pris cette habitude, et je vis une petite fille de deux ans qui passait devant ma porte, tenant une feuille d'herbe à la main. Elle s'arrêta devant moi et me dit : Namoal. J'entendis fort bien, et je mis le mot namoul sur mon cahier, et en regard la traduction : herbe. Il en résulta une petite erreur, comme pour bien d'autres mots; plus tard je fus bien étonné, lorsqu'on me servit à manger un plat de namoul, c'est-à-dire, suivant ma traduction, un plat d'herbes. J'en fis la remarque, et après bien des explications, j'appris que namoul ne voulait pas dire herbes, mais bien légumes (i).

« Le vieux précepteur revint souvent me donner des leçons; c'était un mandarin qui avait été ambassadeur en Chine. Pour vivre en chrétien, il avait quitté la cour et s'était réfugié sur ces montagnes. »

Tant de zèle, tant d'ardeur au travail ne furent

(i) La même aventure arrivait en même temps à l'un des confrères de M. Ridel. En prenant sa leçon, il fut assez surpris de voir que tous les objets de provenance europe'enne se traduisaient par un seul mot. Il montrait son couteau, et le maître lui disait : Mollao ; sa montre, Mollao ; un bénitier, toujours Mollao, et le bon missionnaire étonné écrivait ce mot qui. signifie : Je ne sais pas.

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pas stériles. Sept mois après son arrivée en Corée, M. Ridel commençait l'administration de son district. Déjà il pouvait entendre quelques confessions.

Avant de quitter les chrétiens qui l'avaient accueilli avec une si touchante cordialité, le missionnaire voulut aller jusqu'au village voisin remercier le vieillard qui s'était dévoué pour l'instruire. C'est là qu'il fut témoin d'une scène qui ne manquera pas d'intérêt pour nos écoliers de France.

« Je venais d'arriver chez les Nam, quand j'entendis du côté du chemin le son de deux flûtes. Les enfants sortirent tout joyeux. C'était un jeune homme qui venait d'obtenir aux examens son diplôme de bachelier. Il s'en allait selon la coutume, précédé de deux musiciens, qui jouaient en son honneur, et faisaient ainsi connaître son succès. « Va le chercher, dit à un esclave « le fils du vieux mandarin, nous allons amuser le Père.» On me fit alors passer dans un appartement d'où je pouvais tout voir sans être vu.

«En Corée, le nouveau bachelier, jusqu'à son retour chez lui, est à la disposition de tous les anciens bacheliers qu'il rencontre sur sa route; il doit se soumettre à leurs caprices sans manifester le plus léger mécontentement. Quand il a subi ces épreuves, on l'invite à dîner, et il peut ensuite continuer son chemin.

«Celui que je voyais eut à répondre à une foule de questions, ce fut un véritable examen. L'examen terminé, on lui ordonna de danser, de pirouetter au son des flûtes, de tirer de l'arc à droite, à gauche. Après cet exercice, on lui fit avec de l'encre de Chine une moustache à gauche. Tout cela aux grands éclats de l'assistance, surtout des enfants, qui étaient accourus de loin à ce spectacle. Enfin, on lui banda les yeux et

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on lui commanda de se laver, mais l'eau qu'on lui servit était encore de l'encre de Chine. Les spectateurs ne pouvaient se contenir, mais le jeune homme demeura impassible. On lui permit alors de se laver, et on le déclara bon bachelier. »

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