‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 10 sur 38 · LXXXVIII · texte numérisé non relu

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a recueilli lui-même une demi-douzaine de ces abandonnés ; dans l'école de Holy Cross, il ne s'en trouve pas moins de quatorze (i).

Ajoutons à ces difficultés que rencontrent les missionnaires, les obstacles qui naissent des missions russes et surtout des ])rotestants.

Appartenant jusqu'en 18(57 à la Russie, l'Alaska avait vu débarquer sur ses côtes et pénétrer dans l'intérieur des popes russes, originaires pour la plupart des pays voisins, du Kamschatka et des îles Aléoutiennes.

Ceux-ci avaient compris leur mission comme des fonctionnaires, n'ayant guère à cœur que de toucher leurs appointements. Ils faisaient croire que le Christianisme se répandait dans le pays, baptisaient les Indiens sans leur donner la moindre instruction religieuse, et les laissaient pratiquer en paix toutes leurs superstitions (-2).

Lorsque l'Alaska fut achetée par les Etats-Unis, la convention porta, entre autres clauses, que les popes devaient évacuer le

(1) Civilta Cattolica, 1893. Alaska, par le P. Tosi.

(2) L'Amiral \Vrang-el fait la même observation au sujet des Popes missionnaires en Sibérie : ils baptisent les ii. fidèles sans aucune garantie de c jnversion sincère. « L'un des chefs ïchouktchas, vieillard vénéré, réunit ses fils pour leur déclarer qu'il était las de vivre, et finit par les supplier de le délivrer de lexistence. Ces paroles du vieillard firent beaucoup de peine à ses enfants: mais, convaincus qu'en acquiesçant au désir de leur père, ils accompliraient un saint devoii', ils eurent TatTreux courage de l'égorg-er! Quelles mœurs! Tous les moyens de persuasion ont été vainement employés jusqu'à présent au])rès des Tchouktchas baptisés pour les décider à renoncer à ces coutumes sanguinaires: les chamans oiit réussi à les maintenir. Ces espèces de sorciers, dont un certain nombre accompagne les Tchouktchas dans toutes leurs expéditions, sont cause (lu'une autre coutume non moins horrible n'a point encore été abolie : celle des sacrifices humain-.

Un assez grand nombre de Tchouktchas ont reçu le baptême, mais ne sont chrétiens que de nom. La plupart des convertis n'ont renoncé aux pratiiiues du chamanisme que par des motifs d'intérêt : quelques livres de tabac, ou d'autres objets de cette importixnce, suffisent pour les décider à se faire l)aptiser.

Les Tchouktchas baptisés n'ont point renoncé à la polygamie, et tous ont plusieurs femmes qu'ils épousent pour un temps plus ou moins long. »

territoire clans un délai fixé. Des ministres protestants furent envoyés, mais ils ne parvinrent à grag-ner les sympathies ni des indigènes ni des rares Blancs fixés dans le pays.

Le territoire né comptait, il y a quelques années, pas moins de trente-quatre écoles, ou plutôt missions protestantes, toutes dans la partie méridionale, c'est-à-dire dans les endroits les plus fréquentés et d'accès plus facile. Que toutefois on ne se fasse pas illusion; ces trente-quatre écoles, — sauf deux : celle de Sitka et celle d'Ounalaska, — manquent entièrement d'élèves. Aussi les ministres travaillent-ils des pieds et des mains pour obtenir une loi qui force 'les Indiens à leur envoyer leurs enfants. Les missionnaires catholiques n'ont pas besoin de ces moyens : la vérité et la grâce de Dieu sont plus puissantes que toutes les lois.

Outre la vérité et la grâce, deux éléments concourent au triomphe de la Foi : l'indolence des Schismatiques et les divisions des Protestants. Les missionnaires n'ont pas besoin de prêcher en ce sens, cette prédication se fait d'elle-même. Plus d'une fois les sauvages se plaignirent que les prêtres russes ne pouvaient songer à eux, puisqu'ils avaient leur famille à entretenir, et que tout leur zèle consi.stait à amasser des peaux pour s'enrichir.

Quant aux Protestants, les sauvag-es observent (|ue leur doctrine manque d'unité, et que l'on ne sait qui d'entre eux il faut crojre. Vu jour, une tribu sauvag-e s'avisa d'envoyer quatre de ses membres à divers ministres, établis dans un rayon de cent à deux cents milles, pour les interroger sur les vérités de la Foi, et voir si leurs réponses concordaient. Ils firent la même chose pour les missionnaires catholiques. Plus tard, un des délég-ués, rencontrant le Père Tosi, lui dit : « Votre religion est la vraie, car tous vous enseignez la même chose, tandis que les Protestants sont tous des menteurs. » Et il raconta l'enquête qu'ils avaient faite.

Les missionnaires trouvent en Alaska la plus grande liberté

d'action . La situation des Indiens de ce pays devant le gouvernement est, en effet, différente de ce qu'elle est ailleurs. En général, le gouvernement regarde les Indiens comme ses pupilles. Il les confine dans des Réserves. En Alaska, les Réserves n'existent pas, la nature du pays et la manière de vivre des Indiens ne s'y prêtant en aucune façon. Les indigènes circulent le long des côtes dans leurs canots, comme il leur plaît. Ils trouvent aisément leur subsistance soit par la pêche, soit en travaillant pour les colons blancs. Cependant les difficultés qui s'opposaient à l'Evangélisation de ce pays étaient immenses. Aussi de noml)reuses tentatives restèrent sans succès pendant vingt-cinq ans ; — jusqu'au jour où le sang d'un grand missionnaire fut versé sur cette terre abandonnée.

Essais (révan- Déjà dans le courant de 1862, un prêtre de l'Athabasca,

gélisation.

le Père Seguin, avait franchi les derniers contreforts des Montagnes Rocheuses, et pénétrant dans le territoire d'Alaska, il s'était établi au confluent du Youkon et de la rivière Porcupine. Il y avait fondé une mission sous le vocable de S' Jean l'Evaugéliste, mais des difficultés de toute nature vinrent l'assaillir, et son évêque, Mgr Faraud, voyant d'une part l'inutilité des efforts du missionnaire, d'autre part le besoin urgent qu'il avait de ses prêtres, ne tarda pas à le rappeler. En 1867, M. Mandart, envoyé par Mgr Deniers, fit un voyage dans le Sud du pays.

En 1870, le Révérend Père Petitot traversa à son tour les montagnes, et acquit la certitude que cette fois les missionnaires catlioliques pourraient compter sur- la protection de l'autorité.

M. Mercier, l'agent de 1' « Alaska commercial Conqiany », lit lui-même des démarches auprès de Mgr Faraud pour demander l'envoi de prêtres dans ce territoire. L'Evêque conniiuni(iua la demande à son coadjuteur, Mgr Clut. Celui-ci ne voulut i)as laisser à d'autres le soin d'explorer le pays : en 1873, il partit luimême avec M. Lecorre.

Ils loiig-èreut le Youkoa sur uue grande partie de son cours. M. Lecorre arriva ainsi jusqu'à S' Michel sur la mer de Béhriag ; là seulement il apprit que le territoire d'Alaska était sous la juridiction de l'évêque de Vancouver, et il quitta le pays pour rentrer dans les limites du vicariat apostolique auquel il appartenait, sans laisser rien de stable en Alaska.

Pendant que M. Lecorre explorait le centre de la presqu'île, Mg-r Seg'hers, à peine nommé au siège de Vancouver, faisait son premier voyage à Sitka, Kodiak et aux îles Aléoutiennes.

Les peuplades de la côte, gâtées par le contact des Blancs, étaient inaccessibles aux influences de la Religion. M. Lecorre raconte, qu'à peine arrivé chez les sauvages d'Unalakleet, il se vit entouré d'Indiens armés jusqu'aux dents et se donnant des contenances orgueilleuses et narquoises. Deux d'entre eux vinrent heurter les missionnaires, gesticulant et criant : ils étaient ivres de cette exécrable boisson que d'indignes trafiquants leur vendent. « A cette vue, je compris, ajoute-t-il, que nos efforts pour la conversion de cette tribu seraient sans résultat. » Les populations de l'intérieur sont demeurées plus accessibles. La défiance, il est vrai, fait le fond de leur caractère, mais ils sont tout yeux et tout oreilles quand on leur parle de religion, et quand ils donnent leur confiance, ils la donnent tout entière.

Tous les ennemis du catholicisme, schismatiques et protestants, ont répandu à plaisir les plus incroyables calomnies contre la Religion; à tel point que quelques uns d'entre les indigènes dirent un jour à M. Lecorre, que les catholiques étaient les meurtriers de Notre Seigneur, puisqu'ils étaient seuls à porter sur eux la croix, comme signie de leur cruauté.

Le même prêtre se trouvait un jour chez un Russe, nommé Alexis. Son hôte reçut une lettre d'un de ses compatriotes, homme riche et influent, qui lui conseillait tout simplement de couper les vivres aux missionnaires et de les laisser mourir de faim.

La race de ces fanatiques n'était pas éteinte : Mgr Seghers devait tomber victime de leur haineuse opposition à l'apostolat catholique. Un malheureux se trouverait sur son chemin, et employerait, comme un docile instrument, l'esprit troublé d'un serviteur qu'il exciterait contre le missionnaire. Mais la Providence avait ses vues : la mort de l'apôtre serait la source du salut pour l'Alaska.

Il fallait, pour entreprendre l'Evang-élisation d'un semblable pays, toute l'énergie et la force de volonté d'un homme comme Mgr Seghers. Convertir au Christ les milliers d'indigènes de l'Alaska, fut le rêve de sa vie; ce sera devant Dieu et devant les hommes son plus beau titre de gloire, d'avoir ouvert ce pays à l'Evangile.

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