‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 9 sur 38 · III. — ALASKA · texte numérisé non relu

III. — ALASKA

Le pays. Le vaste champ d'action de Mg-r Seghers ne comprit

pa.s .-seulement l'Orégon et Vancouver; il s'étendit jusqu'aux dernières limites Xord-Ouest du continent américain. Le g-rand missionnaire fut le pionnier de la Foi dans le territoire d'Alaska ou Amérique Russe. Cette gigantesque presqu'île s'étend du 55" au 72" de latitude Nord, et des Montag-nes Rocheuses à la Mer de Behring. Elle est traversée de l'Est à l'Ouest par le Youkon, un des plus beaux fleuves du monde.

Les hautes montagnes de la Californie et la chaîne des Montagnes Rocheuses viennent se rejoindre vers le 03'" L X , puis, s'inclinant au Sud-Ouest, elles forment les montagnes de l'Alaska et les îles Aléoutiennes. A mesure que la chaîne descend dans l'Océan, les îles deviennent moins nombreuses et moins élevées. A l'extrême Est, Unimak avec son magnifique volcan Shishaldin s'élève à 9000 pieds, puis Unalaska à 5691, Atka à 4852, Kyska à 3700 et Attu, la dernière vers l'Ouest, à 3084. Les plus hauts sommets de la chaîne, dans la péninsule, sont : le mont S' Elle 19500 pieds, Cook 16000, Crillon 15900, Fairweather 15500. Dans le reste de la presqu'île les montagnes sont moins élevées ; on a les collines de Schaktohk et d'Ulukuk, près de la baie de Norton; celles de Youkon et Romanzoff, près du fleuve; enfin de Kaiyuh et Nowikakat à l'Est et au Sud de la rivière ; une chaîne de collines peu élevées borde la côte arctique.

L'Alaska comprend un vaste système éruptif : on y compte

jusqu'à 61 volcans, la plupart dans la péninsule d'Aliaska et dans les îles Aléoutiennes. Près de Sitka se trouve l'Edgecuiube ; son immense cratère, en forme d'entonnoir, ne mesure pas moins de 2000 pieds de diamètre; sa profondeur est de 400 pieds. Par un de ces contrastes que la nature affectionne, ces volcans se dressent au milieu de nombreux et g-ig-antesques glaciers ; plusieurs de ceux-ci sont plus grands que les plus grands des Alpes. A Lijnn-Channel se trouve un glacier d'une épaisseur de 1200 pieds à sa partie inférieure. Un autre, près du mont Fairweather, s'étend à 50 milles en mer. Là, il se termine brusquement en un rempart de glace de 300 pieds de hauteur sur 8 milles de large. Ou retrouvera dans le corps de l'ouvrage l'admirable description que Mgr Seghers a faite d'une de ces mers de glace.

Bien que la latitude de l'Alaska corresponde exactement à Climat,

celle de la presqu'île Scandinave, son climat est celui du Spitsberg, plus rapproché de dix degrés du pôle. Les lignes isothermiques de — 5" et — 10", qui passent au Sud et au Nord du Spitsberg, viennent traverser le centre de l'Alaska, comprenant entre elles la plus grande partie de la vallée du Youkon. Cette différence remarquable de température relative entre l'Alaska et d'autres pays de même latitude, a sa cause principale dans les courants d'eau chaude partis des régions équatoriales, qui, dans l'Océan atlantique, longent les côtes de la Norvège pour aller se briser précisément contre les rochers du Spitsberg, tandisque, dans l'Océan pacifique, ils meurent avant de passer le détroit de Behring, donc à plus de quinze degrés au Sud des latitudes qu'ils atteignent sous nos longitudes. Aussi voit-on la ligne des glaces flottantes descendre dans le Pacifique jusqu'au 58° de latitude, tandis que, au Nord de l'Europe, elle ne s'abaisse pas au dessous du 75°. Les froids, dans ce pays, dépassent tout ce que nos imaginations européennes peuvent se représenter, on y a sig-nalé des températures de 60" sous zéro.

MgT Seghers a voyag-é alors que le mercure était g-elé et, les jours suivjuits, le thermomètre à alcool coutinuait à descendre.

Population. Les populations de l'Alaska sont de différentes races. Voici

comment on croit pouvoir les diviser :

Les habitants des îles Aléoutiennes au Sud-Ouest de la Péninsule; leur type, leur couleur, et spécialement leur langue montrent une grande affinité avec la race japonaise. Cette population est fort importante : l'île d'Uualaska compte environ 6000 habitants; Kodiak est jjIus peuplée encore. Sitjca compte de 3 à 4000 âmes. Les îles i)lus méridionales ne sont guère explorées. Il paraît que les habitants soient d'origine chinoise. Toutes ces populations sont fort perverties par les Blancs avec lesquels elles ont été en contact, et les maladies s^'philitiques j font de terribles ravages.

Un autre groupe est formé d'Esquimaux. Ils habitent tout le territoire septentrional et se répandent au-delà du détroit de Behring jusque dans la Sibérie. Ces peuplades ont une langue particulière, subdivisée en dialectes suivant les diverses tribus. Leur type est absolument différent de celui des insulaire-!. Ils sont petits, fort bien proportionnés : les femmes et les enfants surtout ont le visag-e très régulier.

La harrabarra, l'habitation de ces sauvages, est un taudis bâti de poutres ou de troncs recouverts d'une épaisse couche d'argile. Cette habitation s'enfonce de trois à sept pieds sous terre et ne s'élève que de six ou sept pieds au dessus du sol. Une ouverture, au sommet, laisse pénétrer l'air et la lumière, et sert au dégagement de la fumée. L'entrée est un tunnel de dix à quinze pieds de longueur, à peine assez large pour livrer un passage commode à un chien. On s'imagine quelle opération c'est de pénétrer dans ces habitations, au sein d'une obscurité profonde, en rampant sur les pieds et les mains. A l'intérieur de la barrabarra on est parfaite-

ment à l'abri du froid; néanmoins le séjour de ces cavernes est affreux, surtout pour l'Européen. Il y règ-ne une odeur infecte : la fumée, l'air eorrom})U par tant d'haleines, et ce qui pis est, l'affreuse puanteur que répandent quatre baquets de bois, disposés aux quatre angles de l'habitation et remplis d'urines destinées à la préparation des peaux et à d'autres usages, tout cela rend l'air méphitique au point de faire venir les larmes aux yeux et de couper la respiration. Le missionnaire doit s'y habituer, car souvent il lui faut passer dans ces endroits des heures entières pour instruire les sauvages; mais lorsqu'il est obligé d'y passer la nuit, il est heureux de quitter parfois cette caverne et d'aller respirer l'air froid et vif du dehors. En été, les sauvages abandonnent leurs tanières, se contentant, pour tout abri, de huttes de branchages ou d'un canot renversé. A cette époque, ils trouvent du gibier en abondance ; mais en hiver, ils ne mangent guère que du poisson gelé ou séché.

Un dernier groupe d'habitants est celui qui occupe l'intérieur du pays : ils ressemblent beaucoup aux liabitants des Montag-nes Rocheuses.

Ils sont de haute stature, d'un teint brun, féroces et fort attachés à leurs superstitions. La chasse est leur unique ressource et leur fournit le vivre et le vêtement. Toujours en route, ils ne creusent point de cavernes comme les Esquimaux. Ils s'habillent de peaux, et s'en font des vêtements capables de les préserver des rudes froids d'un hiver polaire.

Ces sauvages vivent sous des chefs, qui sont d'ordinaire les meilleurs chasseurs. Ceux-ci dirigent la chasse, et pratic^uent les superstitions qui doivent faire trouver le gibier. Le pouvoir du chef est d'ailleurs fort limité, et restreint à trois ou quatre familles. Déterminer le nombre de ces indig-ènes est chose impossible, car le pays est presque entièrement inexploré. Le fait est que, partout où l'on voyage, on en trouve des groupes plus ou moins nombreux.

Totems.

Férocité.

Parmi plusieurs tribus, existe un usage fort remarquable. Chaque famille a son symbole distinctif, appelé totem. Parmi les Thlinkets, par exemple, le corbeau, le loup, la baleine, l'aigle, etc. symbolisent chacun une famille. Ces emblèmes sont tracés sur les maisons, les canots, les ustensiles de ménage, et même sur les vêtements.

Devant les maisons et sur les lieux de sépulture, on trouve souvent des pieux immenses, couverts de sculptures; ce sont les monuments généalogiques de la famille. L'enfant prend le totem de sa mère ; l'on verra, par exemple, au pied d'un poteau, une baleine, plus haut un corbeau, puis un loup et un aigle ; ce qui signifie que l'arrière-grand-père du côté de la mère, de l'occupant de la maison appartenait à la famille Baleine; le grand-père aux Corbeaux, le père aux Loups, tandis que l'occupant lui-même est de la famille Aigle. Ces pieux ont de deux à cinq pieds de diamètre et jusqu'à soixante pieds de hauteur.

Autrefois l'entrée de la maison était une ouverture dans ces monuments ; mais cet usage s'est perdu et les totems maintenant sont plantés à côté de la porte.

Ces populations semblent n'avoir qu'à un degré bien infime les sentiments d'humanité. Ainsi, d'après une coutume, les habitants d'une loge doivent sortir de chez eux pendant cinq jours, quand un cas de mort se produit dans l'habitation. Bon nombre d'entre eux, pour éviter cet inconvénient, n'hésitent pas, lorsqu'il y a maladie grave, à placer le patient hors de la loge, l'hiver comme l'été, et à l'abandonner sans secours sous une misérable tente de toile. Si c'est en hiver, le froid a vite fait de tuer le malade, et ses compatriotes abandonnent son cadavre à la voracité des chiens.

On pourra se faire une idée de la férocité de certaines de ces peuplades, par le récit suivant de M. Duncan, cité par le R. Sheldon Jackson i) : « L'autre jour, nous fûmes invités à être témoins d'une

(1) Sheldon Jackson. Alaska. New- York, Dodd. Mead. 1880.

scène horrible. Un vieux chef avait froidement ordonné de porter un esclave à la côte, de l'assassiner et de jeter son cadavre à l'eau. Ses ordres furent promptenient exécutés. La victime était une pauvre femme. On attribue plusieurs motifs à la cruelle action du chef. Tout d'abord, de conjurer le malheur qui s'attache à sa fille, souffrante depuis quelque temps d'une blessure au bras. D'après une autre version, le chef désespérait de la guérison de la malade : aussi a-t-il fait tuer l'esclave afin qu'elle aille dans l'autre monde préparer les quartiers de la mourante. Je n'ai pas vu le meurtre; mais immédiatement après, je vis les gens sortir en courant de leurs demeures, aux environs de l'endroit où le corps avait été jeté, puis se grouper à bonne distance, dans l'attente de ce qui allait arriver. En ce moment apparaissaient deux bandes de misérables furieux, conduites chacune par un homme tout nu. Ces gens poussaient des cris invraisemblables, et les deux hommes nus se rendaient horribles autant qu'ils le pouvaient, avançant dans une posture rampante et faisant des bonds, comme deux chevaux emballés, projetant l'un après l'autre les deux bras, et les tenant étendus pendant quelque temps dans une posture de défi. De plus, les secousses successives de leur tète, faisant flotter leurs longs cheveux noirs, leur donnaient l'air le plus féroce. Pendant quelque temps, ils firent mine de chercher le corps, et lorsqu'ils arrivèrent près du cadavre, ils se mirent à crier, et à sauter tout à l'entour, comme des loups furieux. Finalement ils le traînèrent hors de l'eau, et le déposant sur le rivage, ils le mirent en pièces à coups de dents. Les deux groupes les entouraient, cachant ainsi cet horrible travail. Après quelques minutes, la bande s'ouvrit, et chacun des cannibales apparut avec la moitié du corps dans les mains. Se séparant de quelques mètres, les deux bandes commencèrent, au milieu de cris affreux, leur ignoble festin, dévorant tout crus les morceaux du cadavre.... » « Un jour, dit le même Duncan, je vis des centaines de Tsimpseans dans leurs

Idées reli<:^ieuses.

Chamanisme.

canots ; ils venaient de quitter le rivage. On me dit qu'un groupe de cannibales était à la recherche d'un corps à dévorer. S'ils ne trouvaient pas de cadavre, probablement ils saisiraient le premier vivant venu, de sorte que tout le peuple des environs était monté dans les embarcations pour échapper à la mort. Ces Indiens brûlent leurs défunts ; mais je suppose que, prévoyant ces occasions, ils ont soin de mettre quelque cadavre en réserve pour satisfaire ces êtres inhumains. »

Il est des tribus, parmi lesquelles les vieux et les faibles sont mis à mort. Ceci se fait en leur passant une corde au cou, pour les traîner parmi les pierres. Si la mort ne s'en suit, les malheureux sont lapidés ou frappés d'un coup de lance, et laissés en pâture aux chiens. Il arrive que des vieillards demandent à être tués. En ce cas, ils sont pris, étourdis au moyen de drogues diverses; puis, au milieu de démonstrations superstitieuses, ils sont saignés à mort.

Quant aux idées religieuses, les Indiens d'Alaska reconnaissent l'existence d'esprits bons et d'esprits malfaisants. Comme les bons esprits n'inspirent pas de crainte, les Indiens n'y font guère attention. Ils s'appliquent surtout à apaiser les esprits méchants, de sorte que leur religion se réduit au culte du démon. Leur culte est le Chamanisme. Ses pratiques consistent à faire des offrandes aux esprits mauvais, pour prévenir le mal qu'ils pourraient causer. Il en est qui disent que c'est la vieille religion de la race Tartare avant l'introduction du Boudhisme, et c'est aussi celle des Sibériens. Celui qui est chargé des rites de cette religion, s'appelle un Chaman: il est à la fois le sorcier et le médecin de ces tribus. Le Chaman a pouvoir, non seulement sur les esprits, mais, par ceux-ci, sur les maladies et sur les éléments; il est maître du succès et des revers, de bénédiction et de malédiction. L'honneur qu'on lui rend, dépend du nombre d'esprits, sur lesquels s'étend son action, et ce pouvoir, employé à propos, contribue dans une larg-e mesure à faire la fortune du Chaman.

Pour chacun des esprits, il a un nom et certains chants. Parfois les esprits de ses ancêtres viennent à son secours et augmentent sa puissance.

Au jour fixé pour l'exhibition du pouvoir du Chaman, les parents de celui-ci, qui rempliront l'office d'un chœur de chantres, sont obligés de jeûner; bien plus, ils doivent employer une plume par manière d'émétique, et se délivrer ainsi entièrement du grossier matériel de la nourriture. La cérémonie commence au coucher du soleil et dure jusqu'à l'aurore. Tous ceux qui veulent y prendre part, se réunissent dans la loge du Chaman, où ils se mettent à chanter avec accompagnement d'un tambour. Revêtu de ses oripeaux, un masque sur la figure, le Chaman court autour du feu allumé au centre de la loge. Il tient les yeux fixés sur l'ouverture de la porte ; à la mesure du tambour, il fait de brusques mouvements des jambes et du corps, ('es mouvements deviennent de plus en plus convulsifs, les yeux roulent dans les orl)ites, au point qu'on n'en distingue plus que le blanc. Tout à coup, le Chaman s'arrête, regarde attentivement le taml)our en poussant de grands cris. Les chants se taisent et tous les regards sont dirigés sur le devin, toutes les oreilles sont tendues pour entendre les oracles inspirés. Les esprits de différentes classes apparaissent au Cliaman sous différentes formes ; en cliangeant de masque, il se met en rapport avec l'esprit auquel chaque masque est consacré. Il est admis que cet esprit inspire pour le moment tous les oracles du Chaman inconscient.

Bancroft, cité par Sheldon Jackson, parle en ces termes du Chamanisme : « D'épais nuages sombres, chargés de mal, sont suspendus sur le sauvage durant sa vie entière. Des génies murmurent dans la rivière qui coule; dans les branches des arbres qui bruissent, on entend la respiration des dieux ; des lutins dansent dans le crépuscule vaporeux, et des démons se cachent dans les ténèbres. Tous ces êtres sont hostiles à l'homme, et

Mgi Sfsheis

doivent être apaisés par des dons, des prières et des sacrifices. Le culte religieux de certaines tribus comprend des pratiques qui donnent le frisson par leur atrocité. Ici, par exemple, (sur la côte du Pacifique , il est un rite de sorcellerie, pratiqué par les Haidahs, une des nations septentrionales. Lorsque la saison du saumon est passée, et que les provisions d'hiver sont mises en mag^asiu, commencent les fêtes et les conjurations d'esprits. Le chef, qui semble être le principal sonner et n'avoir g-uère de pouvoir que par ses nipports avec les puissances surhumaines, s'en va dans la retraite la plus isolée et la plus sauvag-e qu'il puisse découvrir dans les moutag-nes ou les bois, et se laissant à demi mourir de faim pendant quelques semaines, il se met dans uu état de frénésie religieuse. Alors les Nawloks — des êtres terribles d'une nature mystérieuse — consentent à communiquer avec lui par la ■swx ou de quelqu'autre manière. Pendant cette période d'observance, le chef est appelé Taamish, et malheur au pauvre Haidah auquel il arriverait de le regarder en ce temps; si même le Taamish ne tue sur le champ l'indiscret, les voisins le feront sans aucun doute, du moment que la chose viendra à leur connaissance ; et si la victime essaie de cacher l'affaire, et refuse de faire des aveux, les tortures les plus cruelles viennent s'ajouter à son triste sort. Enfin le démoniaque inspiré retourne à son villag-e, revêtu seulement d'une peau d'ours ou d'une couverture déchirée, avec une espèce de chapelet sur la tête et un bandeau rouge d'écorce d'aune au cou. Il se jette sur la première personne qu'il rencontre, la mord et avale une ou plusieurs bouchées de chair vive, prise n'importe où il p3ut planter les dents. Il court ensuite à un autre, puis à un autre encore, prolongeant ce révoltant repas, jusqu'à ce qu'il tombe dans une torpeur occasionnée par cette grande quantité de chair avalée coup sur coup et à peine mâchée. Pendant plusieurs jours, il reste dans un état comateux « comme une bête de proie gorgée », selon l'expression de Duun.

Le même observateur ajoute que l'haleine du Taami>h semble, pendant ces jours, une exhalaison du tombeau. La victime de ces férocités n'ose opposer aucune résistance aux morsures ; il en est même parfois, qui viennent s'offrir volontairement au supplice, et qui sont fiers de leurs plaies. »

Ce qui " disting-ue le chamanisme de tous les cultes connus, est un manque complet de dogmes. Cette espèce de magie n'est basée que sur quelques traditions toujours confuses et souvent contradictoires. Il en résulte que les chamans, ministres de ce culte, n'émettent point de préceptes, ne font jamais d'instructions (i).

Dans tous les pays barbares, les fardeaux les plus lourds et la dégradation la plus profonde sont le partage de la femme : ainsi eu

(1) Il ne manquera pas d'intérêt de comparer ce que nous disons ici des chamans, avec les observations du célèbre amiral Russe, Wrang-el, au sujet des chamans Sibériens. — Le Nord de la Sibérie ^w M. de Wrangel. Paris. Amyot 1843,

« N'est point chaman qui veut; il faut, suivant l'expression des Tcliouktchas, avoir reçu l'inspiration, pour devenir ministre de ce singulier culte. Les chamans véritables n'appartiennent pas à une caste particulière et ne forment point un corps constitué dans un but déterminé : chacun d'eux s'instruit et se perfectionne lui-même dans l'art des devins.

« De très jeunes gens, à imagination vive et facilement intlammable, entendent raconter aux vieillards de merveilleuses histoires sur la puissance des Esprits et le pouvoir dont ils ont investi leurs délégués, les chamans; ces histoires, ils les écoutent avec avidité et les retiennent avec soin. Ainsi préparé, et l'imagination déjà disposée aux hallucinations, le jeune homme visite les chamans, assiste avec le frémissement d'une secrète horreur aux mouvements convulsifs qui les agitent lorsqu'ils reçoivent lïnspiration, et contemple avec nu respect craintif ces hommes que le mystère entoure et que la crainte accompagne. Il éprouve un vif désir d'entrer à son tour en rapport avec les puissances invisibles et surnaturelles, se voue au célibat, recherche la solitude et se nourrit d'aliments irritants, qui portent la flamme dans son sang déjà échauffé. Ces visions tant souhaitées, ces Esprits infernaux, revêtus de formes bizarres, ne sont bientôt plus, pour le néophite, des êtres imaginaires ; non, il les voit devant lui et reçoit leurs oracles. C'est ainsi que se forment les chamans, sans qu'il y ait de leur part la moindre hypocrisie. Reste alors à consacrer le nouveau chaman, à l'initier à la danse mystérieuse ainsi qu'à l'art de tirer du boubm (le tambour des chamans) des sons particuliers. C'est toujours pendant la nuit que se fait la consécration. »

est-il en Alaska. Dès la première enfance, ces malheureuses sont habituées à toutes les misères et à toutes les oppressions. Le fait (le faire périr les enfants du sexe féminin est commun parmi plusieurs tribus, surtout parmi les Mahlemuts et parmi les peuplades qui vivent le long- du Youkon. Nombre de mères Indiennes, pour sauver leurs filles de la malheureuse existence qui les attend, les emportent dans les bois, leur remplissent la bouche d'herbes ou de mousse, et les abandonnent à lamort. Aussi, parmi bien des tribus, le noml)re des femmes est h celui des hommes dans la proportion de 1 à 5. Le Révérend Kirby, missionnaire protestant, qui a pénétré jusqu'au Haut Youkon, en venant de la Colombie Britannique, parle en ces termes de la triste condition des femmes Alaskiennes : « De même que tous les peuples sauvages, les Indiens regardent leurs femmes comme des esclaves, et les obligent aux plus durs travaux, tandis qu'eux-mêmes les contemplent paresseusement, .savourant la jouissance de la pipe, et récompensant souvent leurs .services par de dures paroles et des coups cruels. Elles sont inférieures au physique, et moins nombreuses que les hommes. Le premier fait résulte probablement de la dure manière dont elles sont traitées ; le second provient, e:i granrle partie, de la pratique trop répandue de l'infanticide sur les filles. Plusieurs pauvres mères m'ont assuré avoir tué leurs enfants pour les arracher aux misères qu'elles mêmes ont endurées. »

Si elles ont été épargnées dans leur enfance, ces pauvres créatures ne fardent pas à se voir inculquer le sentiment de leur infériorité. Toutes petites encore, elles sont données ou fiancées à leurs futurs maris ; souvent aussi, lorsqu'elles arrivent à l'âge de douze ou quatorze ans, elles sont exposées en vente ; pour quelques couvertures, une mère livrera sa propre fille à l'infamie, soit pour un temps, soit à perpétuité.

A ces malheureuses incombent tous les plus durs travaux ; selon la parole d'un granrl '-hff. >< b's femmes sont faites] pour le

travail : une d'elles peut traîner autant que deux hommes ; elles confectionnent nos tentes; elles font et réparent nos habits. » (l) Comme si leur condition ordinaire n'était pas assez pénible, la plupart des esclaves sont des femmes. Les hommes, faits prisonniers à la g'uerre, sont ordinairement tués ou réservés à la torture ; les femmes sont prises comme bêtes de somme, et traitées avec la dernière inhumanité. Le maître a sur elles un pouvoir illimité; il peut les torturer et les mettre à mort, quand il le veut; parfois à la mort du maître, une ou plusieurs de ces malheureuses sont tuées, afin qu'elles aillent dans l'autre monde rejoindre le défunt.

La polyg-amie, avec toutes les horreurs qui en sont la suite, est commune parmi plusieurs tribus. Les femmes d'un même mari sont souvent sœurs; parfois la propre mère ou la fille d'un liomme se trouve parmi ses femmes. Si une femme ne donne à son mari que des filles, celui-ci continue à prendre des femmes jusqu'à ce qu'il ait des fils. Un chef des Nasses a, dit-on, quarante femmes. « Plus il a de femmes, plus il peut faire prendre de viande, faire couper de bois et faire transporter de mardi andises. »

Lorsqu'une jeune fille arrive à l'àg-e nubile, elle est éloig-née de tout le monde. On considère comme souillé tout ce qu'elle touche, et jusqu'au firmament qu'elle contemple. Au.ssi l'enferme-t-on, pour une année entière, dans une Imtte si petite qu'il est impossible de s'y tenir debout. Seule sa mère peut approcher la prisonnière, uniquement pour lui porter la nourriture. Aux environs de Sitka cependant, la période d'isolement est réduite à trois mois. Après cet emprisonnement, on brûle les habits de la captive, on la revêt d'habits neufs, et Ton donne une g-rande fête, durant laquelle une entaille est pratiquée dans la lèvre inférieure de la pauvre

(1) Rapportées par Sheldon Jackson. Alaska.

victime, parallèlement à la bouche ; on introduit dans la plaie un morceau de bois ou d'écaillé pour dilater l'ouverture. Après le mariage, la femme est, en fait, l'esclave de son mari. Souvent,

dans le Sud de l'Alaska, elle est envoyée aux mines Notre

plume se refuse à décrire toutes les horreurs de l'immoralité à laquelle elles sont livrées par la volonté de leurs tyrans.

Sont-elles paresseuses ou stériles, elles sont renvoyées; parfois aussi elles sont données en échange pour l'un ou l'autre objet que le mari convoite. Leur vie même est entre les mains du mari : « Durant notre visite, à Fort-Wrangel, en 1879, dit Sheldon Jackson, un Indien tua sa femme et apporta son corps au village pour les funérailles. Personne ne put intervenir : selon les coutumes, il l'avait achetée comme on achète un chien, il pouvait la tuer comme on tue un chien. »

Une autre horreur, fort répandue dans ce triste pays, ce sont les tortures que l'on inflige aux veuves durant les funérailles de leur mari défunt. Chez certains Indiens du haut Youkon, lorsqu'un homme meurt, sa femme est forcée à monter sur le bûcher, à se jeter sur le corps, et à y rester jusqu'à ce que ses cheveux soient consumés et qu'elle soit presque suffoquée par les flammes et la fumée. Alors elle peut descendre du bûcher; mais souvent encore, on l'oblige à tenir la main dans les flammes, pour l'appuyer ensuite sur son cœur, en signe d'inaltérable attachement. Si la douleur ou la défaillance l'empêche d'accomplir ces devoirs, elle est soutenue et poussée en avant ; ses cris et ses gémissements sont étouffés par des chants sauvages et par le bruit des tambours. Enfin les cendres sont recueillies en une pochette que la veuve portera sur elle, pendant deux ans. Pendant cette période de deuil, la femme est vêtue de haillons et traitée en esclave. Si le défunt avait plusieurs épouses, elles se rangent le long du cadavre, la tête appuyée sur celui-ci; de nouveau, elles restent dans cette j)osition, jusqu'à ce que leurs cheveux soient consumés;

alors, elles tiennent l'une main, puis l'autre, dans le feu. Les cendres recueillies sont partag-ées entre elles. Il n'est pas rare que ces malheureuses se suicident, pour échapper à leur affreux destin.

Les corps des hommes, on l'a vu, sont brûlés en g-raude cérémonie. Mais dans certains districts, où le bois est rare, on estime que la femme ne vaut pas la dépense d'un bûcher, et on abandonne son cadavre aux chiens, aux renards et aux corbeaux ; ou bien encore, on le jette à la mer pour servir de pâture aux poissons.

Le tableau est sombre. Nous en avons emprunté les principaux traits à l'ouvrag-e de Sheldon Jackson. Ajoutons les paroles du capitaine Morgan, citées dans le même ouvrag-e : « J'ai lu tout ce que mon frère, Sheldon Jackson, a publié concernant l'Alaska, et je ne sache pas qu'il ait commis une seule erreur. Il ne dit pas assez ; il ne vous a pas décrit la moitié de la dégradation des Indiens" du Nord, et je ne saurais dire où la souffrance a pu atteindre un degré plus élevé que chez les fenniies, qui sont des esclaves et des bêtes de somme. La peinture que notre frère a faite, n'est pas assez forte : vous rougiriez à l'idée que la famille humaine ait pu descendre aussi bas. »

Une grande plaie morale de l'Alaska, qui vient s'ajouter à Influences

toutes les misères nées sur ce sol, sont les mineurs. Partout où ils "'^'''^''*

se sont établis, on constate les effets désastreux de leur séjour. Nous avons eu l'occasion déjà de dire les misères morales qu'ils ont causées dans les îles. Il faut en dire autant des postes de la frontière orientale, Reliance et Stewart, par exemple. L'immoralité de ces aventuriers est extrême; on les voit entraîner avec eux de mallieureuses créatures, qu'ensuite ils abandonnent avec leurs enfants, et hélas! il n'est pas rare de retrouver ces pauvres petits exposés dans la campagne à la voracité des bêtes féroces. Le Père Tosi, auquel nous empruntons ces derniers détails,

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