CHAPITRE I
Premières années — Débuts dans la vie apostolique
Charles Jean Seghers naquit à Gand (i), le 26 décem- Premières bre 1839, de Charles François et Pauline Seghers. Il fut baptisé dans la vieille église de S. Martin-Akkergem. Onze ans plus tard, le 30 mai 1850, il reçut p(^ur la première fois l'Eucharistie, et fut confirmé par S. G. Mgr Delebecque, Evêque de Gand.
Tout jeune encore, il perdit les auteurs de ses jours. Ce coup le frappa au cœur, et c'est avec l'émotion la plus vive qu'il parle, plus tard, de l'impression d'abandon et de délaissement qu'il ressentit, eu se voyant orphelin à l'âge où l'enfant s'attache si vivement aux joies du foyer (2). xAimé comme un fils par les sœurs et les frères de son père, il retrouva chez eux, et chez une amie de sa mère (3), la tendresse que la mort de ses parents lui avait ravie.
(1) La maison qui le vit naître, porte actuellement le n'' 69 du Fossé S*« Elisabeth.
(2) Lettre à M. l'abbé J. D. B . 4 juin 1879.
(3) Madame D. B. — « Vous savez quels efforts votre mère a faits pour me faire oublier la perte de la mienne, dans un temps où je me trouvais tout seul au monde ; c'est ce qui me l'a rendue toujours chère, et je n'fublierni jamais la bonté avec laquelle elle m'attirait, comme si elle avait voulu me persuader que j'avais dorénavant à regarder votre mère comme la mienne. » — Mt-me lettre a M. l'abbé J. D. B.
Le jeune orphelin reçut une éducation des plus soig'nées. Il fit ses Imnianités au collège S'" Barbe.
x\yantaclievé sa rhétorique en 1857, obéissant à l'appel de Dieu, il entra an séminaire de Gand, le 1 octobre 1858. Il reçut la tonsure, le 18 juin 1859, puis, les années suivantes, les ordres mineurs, le sous-diaconat et le diaconat, à la cathédrale de S. Bavon, de la main du même Evéque qui lui avait conféré, quelques années auparavant, le sacrement de la Confirmation.
Cependant le pieux séminariste se sentait vivement attiré à la vie apostolique ; et le 9 août 1862, le jour même où il avait reçu le diaconat, il quittait sa ville natale pour entrer au Séminaire Américain de Louvain, afin de se préparer aux missions. Quelques mois plus tard, le 31 mai 1863, il recevait des mains du vénérable Cardinal Sterckx, Archevêque de Malines, l'ordination sacei-dotale.
Départ pour Au mois de mai 1863, l'Evêque de Vancouver avait jeté
les missions • n , , t ■ • . . '• ^
un en de détresse; les mniistres protestants menaçaient
d'envahir son territoire : l'un d'entre eux , ayant à sa disposition de pui.ssants moyens de propagande, venait de partir pour l'Angleterre. 11 avait conçu un plan, d'après lequel la Colombie Britannique serait partagée en trois ou quatre diocèses, pour lesquels il voulait faire nommer des évoques. Le territoire de \'ancouver devait entrer dans cette combinaison. Mgr Demers avait écrit à Rome, afin que l'on prévint l'exécution de ce projet, en donnant du renfort aux missionnaires catholiques. Il s'était adressé en même temps à Mgr De Neve pour avoir des jjrêtres (i). Le vénérable recteur du Sérai-
(1) Lettre de^Mgr Demers à iMgr De Neve, 10 Mai 18(53.
naire Américain jela les yeux sur Seg-hers, et lui demanda de S6» consacrer à ces missions. Celui-ci se mit à la disposition de ses supérieurs, les estimant mieux en état que lui-même de juger des besoins des divers diocèses (i). Il ne s'inquiétait point des privations qu'il pourrait avoir à endurer : « il s'attendait à peine à trouver du pain à manger; » (2) mais il y avait beaucoup de bien à faire : — cela suiïisait à son zèle.
Il s'embarqua pour A'ancouver, le 14 septembre 1863 ; après un voyage de deux mois, à travers rAtlanti(|ue, puis par Panama et le Pacifique, il arriva à Victoria le 19 novembre suivant.
Le diocèse de Vancouver traversait une ère de difficultés. Ses meilleures forces étaient les Pères Oblats et les Sœurs de S"" Anne, de Montréal; celles-ci avaient en la ville épiscopale une école prospère. Or, les Pères Oblats devaient quitter, pour se concentrer dans leurs nouvelles et immenses missions du continent, et les Sœurs également song-eaient à partir. Et cependant, c'était trop peu déjà des forces dont on disposait, pour tous les travaux qu'il eût fallu entreprendre parmi les Blancs et les Indiens.
La population blanche de Victoria se divisait en deux classes : l'une comprenait les habitants étal)lis à demeure, q\ii trouvaient leur subsistance soit dans le commerce, soit dans l'agriculture ; l'autre catégorie était une population flottante, qui passait quelques mois de l'année à Victoria, et employait le reste du temps à travailler dans les mines d'or du continent, ou dans quelques mines de cuivre et de charbon dans l'ile même.
Situation du diocèse de Vancouver
Ù) Lettre de M. Segliers à Mgr Ba Neve, 1 septembre 1863. (2, Lettre de Mgr Demers h Mgr De Neve, 14 mai 18(3(5.
Le rêve de ces colons était d'accumuler une certaine fortune, pour rentrer ensuite chacun dans sa patrie. « Ils ne pensent qu'à l'or, écrivait M. Seghers (i),ils" ne parlent qu'argent. Le dollar est leur idole. Les Blancs sont d'une telle immoralité, que parfois nous tremblons pour Victoria, et redoutons des châtiments. Ce sont là les grands obstacles que notre ministère doit surmonter. »
Les catholiques étaient surtout des Irlandais, des Français, des Allemands, outra quelques Italiens, et des Américains du Sud parlant Espagnol. Le reste de la population était des épiscopaliens, des méthodistes, des presbytériens et des Juifs. Tous avaient bonne opinion des prêtres catholiques; et la lutte acharnée des ministres protestants contre l'Evêque et son clergé avait souvent pour conséquence de concilier à ceux-ci l'estime plus entière, et les sympathies plus vives de la population.
« Quant aux Indiens qui habitent près de la ville, corrompus, comme ils le sont, par les Blancs, ils peuvent être considérés comme perdus sans remède, en même temps qu'ils sont, au point de vue temporel, les plus malheureux des êtres. Notre influence se borne à leurs enfants. » [-2)
La corruption des Indiens était profonde , en efiPet . Quelqu'argent, ou un peu de whisky était pour eux le prix de la honte de leurs femmes et de leurs filles. Et ce qui est plus pénible, c'est que cetto manière de faire de l'argent, ou de se procurer de l'alcool, fut bientôt connue des Indiens qui habitent le Nord de l'île; on voyait parfois ceux-ci venir
(1) Lettres à Mgr De Neve, 16 décembre 1863 et avril 1864.
(2) Lettre de M. Seghers à Mgr De Ncve, 16 décembre 18'j3.
en canot à Victoria, pour amener leurs femmes dans ce repaire d'infamie !
Aussi beaucoup de prêtres désespéraient-ils des missions indiennes ; ils trouvaient ces sauvages si profondément dégradés, si inintelligents, qu'ils les croyaient incapables de conversion. Mais de pareils découragements ne pouvaient entrer dans le cœur de M . Seghers, et dès les premiers jours, il sentit un ardent désir de sauver ces âmes, qu'il aimait d'autant plus qu'elles étaient plus malheureuses et plus abandonnées; et ce fut son vœu le plus cher, de pouvoir se consacrer tout entier à la rude entreprise d'évangéliser les Indiens.
Dès la première entrevue, Mgr Demers fut frappé des ^^^^^^- '1^^^ qualités du jeune missionnaire, et il en écrivit dans les termes les plus élogieux à Mgr De Neve, exprimant la confiance que « son cher Seghers » serait « le prêtre selon le cœur du Seigneur, l'ouvrier actif et zélé dans sa vigne, n'ayant en vue, que la gloire de Dieu, l'honneur et le triomphe de la Religion (i). »
M. Seghers se mit à l'œuvre aussitôt ; et le Dimanche suivant, il fit, à la Cathédrale, une instruction fort goûtée; on fut frappé de la correction de son accent anglais, non moins que de l'aisance avec laquelle il se mouvait dans ce milieu tout nouveau pour lui (2).
Mgr Demers le chargea de la direction du Couvent et de l'école. Sous la conduite du zélé prêtre, la communauté des Sœurs de S'^-Anne devint bientôt un modèle de régularité, d'observance et de paix. Il avait un art tout particulier d'inspirer aux Sœurs l'amour de la règle et de la vie
(1) Lettre à Mgr De.'Neve, 19nov. 1863.
(2) Ibid.
religieuse. L'école prit un remarquable développement : elle arriva bientôt à compter jusqu'à cent élèves, dont une trentaine de pensionnaires. Elle faisait à Victoria un bien inappréciable. En même temps qu'il dirigeait cette maison, M. Seghers remplissait les fonctions d'assistant, ou vicaire, à la Cathédrale.
M. Segliers Bientôt le zèle du missionnaire le jeta dans une vive
songe à quitter Vancouver perplexité : le diocèse venait d'être divisé par l'érection du
vicariat apostolique de la Colombie Britannique. Le nouveau vicariat avait un territoire quatre fois plus étendu que celui qui restait à Vancouver ; les besoins étaient immenses. A Vancouver il y avait quelques prêtres ; Mgr d'Herbomez, le nouveau vicaire apostolique, n'en avait presque pas. De plus, on attendait à Victoria le R. M. Morrison, qui venait d'être nommé coadjuteur de Mgr Deniers, et qui comptait amener des auxiliaires. Le généreux missionnaire se demanda -si son devoir n'était pas de quitter son poste, pour offrir ses services à Mgr d'Herbomez. « Je serai inutile à \'ancouver, » écrivait-t-il à Mgr De Neve (i), auquel il s'ouvrit de ses perplexités. Le vénérable prélat lui répondit qu'il eut à consulter son Evéque ; et alors seulement le jeune prêtre découvrit ce que .son humilité l'avait empêché de reconnaître : son Evoque ne consentirait jamais à son départ. D'ailleurs les événements vinrent imposer la solution : M. Morrison refusa la mitre qui lui était offerte, sa santé ne lui permettant pas de se consacrer aux travaux d'un si lourd apostolat. Les prêtres qu'il devait amener ne vinrent pas davantage. M. Seghers .se décida donc à rester, et à prodiguer encore ses soins au couvent et à la paroisse de Victoria [i) .
(l)Lettreda 11 avril 1864.
(2) Lettre de M. Seghers à Mgr De Neve, 8 août 18S4.
Il était attaché également à la personne de l'Evêque, en qualité de secrétaire. Mais il lui rendait surtout des services signalés lorsque le vénérable prélat se trouvait oblig'é, pour les affaires de son diocèse, de s'éloigner de sa ville épiscopale, et même d'entreprendre de longs voyages. Ce fut le cas dès le mois de mai 1(S(54, puis encore au mois de décembre de la même année. Mgr Demers, qui avait su apprécier les admirables qualités de son prêtre, n'avait pas hésité à lui confier l'administration temporelle du diocèse.
Au mois de mai 1865, M. Seghers se trouve de nouveau chargé de ce lourd fardeau. L'Evêque venait de quitter pour faire des collectes dans le sud de l'Amérique, lorsque des difficultés sans nombre surgirent : la situation des Pères Oblats donnait bien des soucis ; d'autre part, le projet d'ériger un hôpital sous la direction des Sœurs de la Miséricorde, après avoir semblé toucher à son exécution, se trouvait menacé d'échouer. La population entière avait contribué, et promettait de contribuer encore, lorsqu'une crise dans les affaires vint tarir la source des générosités. M. Seghers fut obligé d'écrire à l'Evêque, qui se trouvait alors en Californie, pour le prier de revenir au plus tôt (i). Mgr Demers rentra au mois de juin, remettant à plus tard la suite du voyage projeté.
M Seghers avait montré dans son administration les plus brillantes qualités.
« Mon absence, écrivait l'Evêque, peu de temps après sou retour, a mis mon cher Seghers à une dure épreuve, qu'il a soutenue avec courage, prudence et capacité. Si jeune encore.
M Seg-hers
administrateur
du diocèse
Appréciation de Mgr Damer s
(1) Lettre de M. Seghers à Mgr De Neve, 25 mai 1865.
il a été cliarg-é du soin de la catliédrale et des affaires temporelles de la mission, sous un vicaire général français, et conséquemment, ne parlant que peu la langue anglaise. » (i)
« Quant à mon Segliers, écrivait-il encore, car il est à moi maintenant, il s'est très bien acquitté de sa besogne pendant mon absence ; il s'en est acquitté comme un vétéran. Cette épreuve et ce noviciat l'ont aguerri, l'ont mis en rapport avec le peuple de la ville, et l'ont fait connaître davantage. Il a beaucoup à faire, mais le travail semble être sa vie. Du reste, il est l'idole de tout le monde. » (â)
(1) Lettre de Mgr Deniers à Mgr De Neve, 25 juillet 1865.
[2) Lettre de Mgr Deniers h Mgr De Xeve, sans date : (i)robablement novembre 1805).