‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 12 sur 38 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Premières courses apostoliques — Nanaïmo et Ghemainus

Pendant les absences réitérées de son Evêque, M. Seg-hers ne s'était pas contenté de travailler pour ses paroissiens de Victoria, pour ses Religieuses et leurs élèves. Malgré le surcroît de besogne que lui imposait la confiance de Mg-r Deniers, il avait trouvé le temps de faire ses premières courses apostoliques. Déjà pendant l'été 1864, il avait visité les camps indiens des environs de Chemainus. Son cœur toujours plein du désir d'évangéliser ces pauvres sauvages, l'avait poussé, quelques mois plus tard, en février 1865, à entreprendre un voyage à Nanaïmo, une petite ville à 74 milles de Victoria. Il appelle avec raison cette course apostolique « son baptême de missionnaire ». (i)

Empêché par ses occupations de prendre le bateau à vapeur, ce qui lui eût permis de faire le voyage d'une façon moins incommode, il fut obligé de faire le trajet dans une petite chaloupe.

« L'équipage se composait d'un unique capitaine et d'un unique matelot. Le capitaine et l'équipage avaient chacun leur tour de faire la cuisine, et mon premier diner à bord se

Course apostolique il Nanaïmo

(1) Nous empruntons les détails de ce récit à une lettre écrite par M. Seghers, en date du 25 mai 1865, à.son oncle, M. J. B. Seg-hers.

composa de pommes de terie au naturel, la pelure y comprise. Les passagers étaient, outre votre .-erviteur, un jeune homme, un houime adulle, et une vache des plus belles dimensions. »

Le missionnaire dormit à bord, sur une couverture, .sous une armoire, dans un g-îte qui n'avait pas deux pieds de hauteur.

Il fut reçu à Nanaïmo comme un envoyé du ciel. Il y avait des années qu'un missionnaire y était venu. L'occasion élait belle pour faire beaucoup de bien parmi les Indiens et les prolestants, aussi bien que parmi les quelques catholiques de la pelite ville. M. Seghers en profita avec toute l'ardeur de .son zèle.

En roiite pour Apre? avoir rempli les devoirs de son ministère, il

se leva, le lundi, de bonne heure pour dire la S. Mes.se, et partit, espérant rentrer le lendemain soir à Victoria, pour être à l'autel le mercredi, jour des Cendres. Il voulait toutefois profiter de l'occasion pour revoir ses Indiens de Chemainus. Il monta dans un canot, avec deux sauvages, et après une traversée sans incidents, il arrivait, raide de froid, pour s'être trouvé si longtemps immobile dans la petite embarcation. M. Seghers était bien connu des hommes du camp, sous le nom de « le jeune prêtre ». A jieine avaient-ils eu en vue la barque qui l'amenait de Nanaïmo, qu'en foule ils étaient accourus sur le rivage ; il avait dû leur serrer la main à tous, et lorsqu'il se rendit à la hutte du chef, une vraie procession de sauvages le .suivait.

On lui avait dit, à Nanaïmo, que Chemainus est à quatorze milles de Cawichan , une localité qu'il connaissait fort bien . Mais hélas ! il s'était trompé. Chemainus est le nom d'un camj) indien, et au.ssi d'une autre localité à sept milles plus loin. Après

s'être entretenu quelrjue temps avec les Indiens, lorsque les deux sauvage.-j étaient repartis pour Nanaimo, le voyag-eur demanda la route pour Cawichan. Elol fut la réponse. Stupéfait d'apprendre qu'il n'y avait pas de route, il demande où se trouve Cawichan. « Ka Cawicluni? Où est Cawi(dian? » On lui montra la direction « Il me faut aller àpied à Gawiclian. » Les Indiens éclatèrent de rire ! Vo3^ez cette montagne. Il y a là sept pieds de neige, il n'y a pas de chemin, et Cawichan est à vingt milles. Alors il comprit qu'il devait être ailleurs, où le chemin commence. Il pria les Indiens de l'y conduire en canot. En un clin d'ceil ils furent prêts.

Jusqu'à ce moment le temps avait été assez favo- En canot

rable : bon vent propice, sauf parfois une volée de grêle. Mais, vers deux heures, se leva un vent d'une extrême violence. Deux Indiens, l'un à l'avant, l'autre à l'arrière du canot, pagayaient vigoureusement, tandis que, assis au milieu de l'embarcation, le prêtre avait charge de surveiller la voile et de la tenir au vent ; cette voile était une simple pièce de toile attachée à deux bâtons. La barquette filait, rapide. Le vent, qui soufflait du Nord et était très froid, devenait de plus en plus violent, et lorsqu'on dépassa les îlots, pour entrer en pleine mer, le canot se mit à danser sur les flots, comme une balle élastique sur le parquet. Les lames montaient à dix et quinze pieds, et se suivaient avec une effrayante rapidité. C'était merveille de voir les sauvages diriger leur barque, et tourner avec adresse la proue à la vague, qui prenait l'embarcation sur son dos pour s'écouler de dessous elle.

Soudain un coup de vent man([ue de faire chavirer la coquille de noix sur la droite. Tous se jettent à gauche pour

faire coutrepoids, juste au moment où une lame arrivait de ce côté. La barque présentait entièrement son creux à la vague, qui se précipita comme une trombe sur la pauvre embarcation, mettant les voyageurs dans l'eau jusqu'aux g<»noux.

Les deux sauvages bondirent ; le missionnaire recommanda son âme à Dieu, persuadé que l'on sombrait. Vite on jeta une bonne quantité d'eau ; les Indiens se précipitèrent avec frénésie sur leurs rames et parvinrent à se rendre maîtres de l'embarcation. Le danger avait été imminent; les pauvres sauvages tremblaient de tous leurs membres ; et lorsque ces hommes ont peur, on peut être convaincu que l'affaire est sérieuse!

Enfin on aborde. On se mettait à la recherche d'un gîte, d'une de ces huttes que les Indiens construisent pour l'époque de la pêche, lorsque voilà venir un Blanc, un Ecossais, qui dit qu'un Américain habitait dans le voisinage, et que le prêtre y .serait bien reçu. Ce ne fut pas sans émotion que M. Seghers serra la main à ses Indiens ; et tandis qu'ils faisaient bon feu dans une hutte qu'ils venaient de découvrir, il courut à la maison qu'on lui avait indiquée, et y reçut le meilleur accueil.

Il passa la nuit sur une natte avec un des ouvriers de l'exploitation ;et, le lendemain, il se levait frais et dispos. Il se prépara aussitôt à francliir les dix milles qui le séparaient de Cawichan. La chose n'était pas aisée. Durant la nuit, la neige était tombée en abondance : il y en avait plus de deux pieds, et l'on s'y enfonçait jusqu'aux genoux. On expliqua au voyageur (ju'il avait à suivre d'abord un petit .sentier, sur une longueur de trois milles ; qu'il arriverait à un large chemin taillé dans le bois. Il se met en route avec courage. Mais la neige empêchait de distinguer le sentier.

«t J'allais au travers des buissons, des taillis et de la Danslafur*^^ futaie, raconte le missionnaire. C'était un bien rude exercice. Parfois j'étais forcé de ramper sur les g-enoux pour me glisser sous les branches d'un arbre abattu; parfois il me fallait sauter par dessus un tronc qui me barrait la route, et alors je devais creuser d'abord une espèce de fossé dans la neige, pour prendre mon élan.

« Plus de qu inze fois je tombai ; et après avoir marché ainsi

jusqu'à dix heures du matin, sans rencontrer âme qui vive,

cherchant toujours le grand chemin que je devais rencontrer,

bien assuré que, si je m'égarais, j'étais condamné à mourir de

faim et de froid, j'arrivai à une ravine remplie d'eau, de boue,

de glace et de neige, qui m'empêcha de continuer. J'avais

donc perdu le sentier.... Que faire? je m'arrêtai un moment

pour reprendre haleine ; je crus distinguer les aboiements d'un

chien et le beuglement d'un bœuf; je criai de toutes mes

forces... — Rien ne me répondit; je n'entendais que le

frôlement de la neige qui tombait tout doucement en épais

flocons, et les battements de mon cœur. Il ne me restait

qu'à retourner pour essayer de retrouver le sentier perdu.

La trace de mes pas sur la neige me facilitait le retour.

Mais comme il neigeait sans discontinuer, j'arrivai à un

point où les empreintes avaient disparu. Nouvelle anxiété.

Il n'y avait pas à hésiter : je m'en allai tout droit; et,

après quelques minutes, je me trouvais encore devant une

pièce d'eau qui me coupait la route. Je retourne sur mes

pas, et de nouveau, j'arrive à l'endroit où j'avais été arrêté

d'abord. Ce jeu devient inquiétant, me dis-je, il faut qu'il

finisse, ou je suis perdu ! Je me recommande à mon Ange

Gardien, je lui promets d'offrir ma première messe en action

de grâces, et en avant! avec un nouveau courage, pour retrouver la maison où j'avais passé la nuit, afin qu'on nie remette sur la voie. J'allais, tantôt à droite, tantôt à gauche, me fVîivarit un passage à travers les taillis : la maison est dans cette direction, me disais-je, il faut que j'y arrive. Mon Ange Gardien m'a-t-il conduit, je n'en sais rien. Le fait est que j'arrivai, entre midi et une heure. »

Le voyageur prit un léger repas, et eut la chance de trouver un jeune homme qui venait d'arriver d'une maison voisine. Bien que protestant, il s'offrit à conduire le mi.ssionnaire jusqu'à quatre milles de là.

Tandis que le prêtre suivait son guide dans le sentier qui serpentait, il se rendait compte qu'il eût été impos.sible de trouver ce sentier sans le connaître, même s'il n'y eût pas eu de neige. Il remercia cordialement le jeune homme, lorsqu'ils eurent rejoint le grand chemin, et il le quitta, s'abandonnant à la g-arde de Dieu. Or ce chemin n'était reconnaissable qu'aux ar])res abattus de distance eu distance ; la neige empêchait de voir la différence entre les menues broussailles quelque peu foulées qui le couvraient, et celles qui le bordaient de part et d'autre.

« Je me trouvais sur un champ de neige sans fin, où mes pieds marquaient les premières empreintes. Les arbres de la forêt étaient si espacés que l'on ne reconnaissait guère le tracé du cliemin. Plus de vingt fois je m'arrêtai, le cœur palpitant, me demandant si je suivais la bonne direction. Ma situation était critique, car la nuit approchante augmentait le danger. Pas moyen de marcher dans les ténèbres; je ne pouvais songer à faire du feu ; retrouver la maison que j'avais quittée était impossible... Je .sentais que si la nuit tombait avant mon arrivée au but, ma vie était en danger. »

Mais il gardait entière confiance en Dieu et continuait courageusement sa marclie. Un accident sans importance lui occasionnait de vives douleurs. Il avait brisé sa chaussure de telle manière que, le pied n'y étant plus serré, la botte balançait, et à chaque pas, il lui fallait soulever une masse de neige. Pour couper court à cette gêne, il ôta sa botte, la mit sur le dos; et le voilà marchant dans la neige, un pied botté, l'autre garni des lambeaux d'un bas déchiré. La route était couverte d'aspérités, et le voyageur tombait souvent; arrivé à une colline, deux fois il glissa jusqu'au bas, avant d'avoir atteint le sommet; - enfin, dans un suprême eflPort, il la gravit en marchant sur les mains et les pieds.

La nuit tombait lorsqu'il arriva, épuisé de fatigue, de froid et de taim, à une maison dans la forêt. Les habitants étaient des protestants fanatiques. Ils reçurent très froidement ce voyageur en qui ils reconnaissaient un prêtre.

« On m'assigna mon lit : un tas de foin dans la grange. Je faillis me casser le cou en escaladant ce qu'ils appelaient leur échelle : une chose qui n'a pas de nom, même dans le dictionnaire cliinois; — et je m'enfonçai jusqu'aux oreilles dans le foin . Les planches de la baraque étaient disjointes de trois doigts ; le temps était devenu serein, le vent soufflait du Nord, et il gela cette nuit comme jamais il n'a gelé en Belgique; — pas de gelées comme celles de l'Amérique du Nord. Je ne devais pas songer à dormir, et je passai la nuit à grelotter et à claquer des dents. Le lendemain, à cinq heures, j'entendis que quelqu'un était levé. Je sautai à bas de ... mon lit, et j'allai me chaufter au foyer. — Après avoir pris le déjeuner que l'on m'offrit, je remerciai mes bienfaiteurs; et j'arrivai à midi dans une famille catholique de Cawichan. L'expédition avait

Mgr Se£/iers.

été dure, mais fructueuse : dans quatre semaines une église sera bâtie à Nanaïmo. »

Ajoutons que deux héroïques Sœurs ont ouvert une école au milieu des bois de Cawiclian ; les filles des Indiens peuvent y apprendre à tricoter, à coudre, à lire, à écrire, à calculer, -«- et surtout à connaître la religion. La première beso gne des vaillantes Sœurs est de passer énergiquement leurs élèves à la brosse et à l'essuie-mains. Car ces enfants sont d'une màlpropieté dégoûtante, symbole exact de la dégradation dans laquelle vivent ces peuplades. A force de courage, cependant, on parvient à les dégrossir quelque peu.

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