‹ Mgr Seghers, l'apôtre de l'AlaskaChapitre 13 sur 38 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Nouveaux travaux — Maladie de M. Seghers.

Cependant les difficultés se faisaient plus pressantes pour Pénurie

' '■ ^ ûc prêtres

le diocèse. Le départ des Pères Oblats était chose décidée ; ce qui réduisait le clergé à six prêtres : à Victoria l'Evêque, M. Seghers, un prêtre Irlandais et un Allemand; un Canadien à Cawichan, et un Français à Saanich. La situation étiiit pénible. Il fallait créer un clergé pour soutenir les œuvres existantes : un couvent, un collège, deux missions parmi les Blancs, deux missions d'Indiens ; et puis il y avait tant d'autres œuvres à établir, surtout de nouvelles missions parmi les Indiens répandus sur tout le territoire de Vancouver et des îles adjacentes !

Mgr Demers jette un nouveau cri de détresse, demandant des prêtres au séminaire de Louvain.(i)

« Notre cher Seghers, ajoute-t-il, toujours dévoué, zélé, et prêt à entreprendre au delà de ses forces, irait très volontiers chez les sauvages, et ferait g-rand bien chez eux; et je pense même que .sa santé y gagnerait. Mais il est chapelain des Sœur.s, et il ne serait pas facile de le remplacer dans ce ministère ; il y fait si bien ! et .ses services, d'ailleurs, sont indispensables à la cathédrale, pour les sermons et la direction

(l) Lettre à Mgr De Neve, 17 avril 1866.

du chaiir. Oh î .-i j'en avais t^eiilenient un autre comme lui! Les Irlandais l'aiment, et l'estiment, et le respectent beaucoup plus qu'ils ne font le prêtre de leur nation, qui est ici. (i) »

Déjà il avait écrit (i) :

« J'ai une mission sauvage qui a besoin d'un second prêtre, depuis que j'y ai établi des Sœurs pour instruire les jeunes filles. Et d'un autre côté, voilà l'évêque protestant qui va bientôt revenir d'Angleterre avec une légion de ministres, ayant des ressources énormes à sa disposition, au moyen desquelles il peut faire, non pas beaucoup de bien parmi les pauvres Indiens, mais beaucoun de mal, en leur inspirant des préjugés contre les prêtres et la religion. »

Le vaillant Evêque de ^'ancouve^ se résolut à faire le

voyage d'Europe, espérant en rapporter des ressources et en

ramener des hommes. Il remit encore entre les mains de

M. Seghers le pauvre diocèse si éprouvé.

M.Seghers Cependant l'excès de préoccupations et de travail avait

tombe malade r r

brisé la santé déjà chancelante du jeune missionnaire : en décembre 1867, le courageux travailleur eut un premier crachement de sang. Mais il se sentait nécessaire, et l'énergie de sa volonté domina le mal, qui aurait abattu un homme d'une moindre force de caractère. Il continua à tout dirig-er avec une sagesse, une prudence et une vigueur peu communes. « Il en est peu, au monde, de sa trempe, écrivait un mois plus tard son fidèle collaborateur M. Jonckau (;^), qui dirigeait depuis peu de temps le collège. La situation où il

(1) On connaît Textraordinaire attachement des Irlandais pour leurs prêtres, les prêtres de leur nation.

(2j Lettre à Mgr De Neve, 12 février 1865. (3) Lettre à Mgr De Neve, 31 janvier 1868.

— Sise trouve ici, l'a révélé au grand jour, sage, courageux et prudent, comme il l'est. M. Seghers a une mer à boire, car c'est par lui que tout est dirigé, et je ne suis que son instrument. » Et M. Jonckau ajoute quelques détails au sujet des travaux de son vénéré collègue : « Hier il a baptisé au couvent cinq jeunes filles païennes : leur conversion est due à son zèle. L'an passé, il a formé deux jeunes filles à l'état religieux, et converti un protestant dont il espère faire un bon prêtre. J'apprends un dialecte indien au moyen duquel on peut se tirer d'affaire chez ces sauvages ; jusqu'ici il n'y a que M. Seghers et le Vicaire-Général qui s'occupent d'eux. C'est M. Seghers qui parle le mieux leur langue, qui lui sert à envoyer, de temps en temps, une âme indienne au ciel. »

Cependant le mal faisait de rapides progrès; le 18 mars 1868, puis les quatre jours suivants, le pauvre prêtre se remit à cracher le sang, ou plutôt, comme le dit M. Jonckau, « à le vomir à pleins poumons, (i) » Aussi les craintes les plus vives se font jour, et l'on s'attend à la mort de cet ouvrier apostolique si nécessaire au diocèse éprouvé déjà de tant de manières; lui-même ne se fait pas illusion, et il accepte de grand cœur la mort, s'il plait à Dieu de la lui envoyer (2). Alors enfin il se décide à prendre un peu de repos chez son ami M. Brondel, qui occupait la mission de Steilacoom, dans l'Orégon, à peu de distance de Vancouver. A peine eût il repris quelques forces, qu'il se remit au travail .

Peu de .semaines après, il lui incombait une des missions

(1) Lettre du 22 avril 1808.

(2) « Je suis prêt h quitter cette vie, si c'est la volonté d e Dieu ; mais, comme dit souvent notre Evoque, après S. Martin, si adhuc populo tuo sum necessarius, non récuse laborem.» — Lettre du 11 mai 1868. à M"-r De Neve.

les plus pénibles qu'un prêtre puisse avoir à remplir ; il dut assister dans leurs derniers moments trois malheureux Indiens condamnés à mort. La Providence lui avait ménagé cette occasion de voir une partie de Vancouver où jamais, jusque là, un missionnaire n'avait pénétré, et qui serait redevable, un jour, à cette première visite, du bienfait de la conversion et de la Foi (i).

Un drame Au mois d'avril 1868, un navire améiicain, le Jolin

à la Côte-Ouest BrUjlii^ quittait la baie de Puget pour se rendre en Australie

avec un chargement de bois. Des brouillards épais et des vents contraires empêchèrent le navire de poursuivre sa marche ; il fut poussé vers la côte occidentale de l'île ^'ancouver. En cet endroit, où la navigation est extrêmement dangereuse, une tempête effroyable surgit! Le bâtiment, exposé à toute la fureur des vents de la haute mer, et battu parles vagues terribles du Pacifique, perdit bientôt son gouvernail, et s'en alla à la dérive, droit aux écueils qui bordent l'île. Tout était perdu. L'équipage, une vingtaine d'hommes, se jeta dans les barques pour gagner la terre, mais hélas ! ils furent tous engloutis par les flots !... Une vague immense passa sur le navire, broyant une partie du pont, qui, dans sa chute formidable, écrasa la domestique du capitaine et les deux enfants de celui-ci. Le pauvre officier se réfugia avec sa femme dans les agrès du navire. Le bâtiment se jeta avec un craquement liorrible sur des rochers à fleur d'eau. Le capitaine et sa femme se laissèrent tomber à la mer, et marchèrent à gué jusqu'au rivage. Ils bénissaient, sans doute, la Providence de les avoir sauvés

(1) Nous trouvons les l'-lérnsnts «le ce récit dans une lettre de M, Saghers à Mgr De Neve, janvier 1869.

d'une manière si extraordinaire, mais ils devaient suLir un sort plus cruel que celui de leurs compagnons.

Les sauvages étaient aux aguets. Un Indien, nommé Katkino, tua l'infortuné capitaine d'un coup de fusil. Un autre, Anetchacliist, aida la malheureuse femme à sortir de l'eau; mais quand elle fut près du bois, encore appuyée au bras de celui qu'elle appelait son sauveur, celui-ci sortit un pistolet de dessous sa couverture, et étendit morte à ses pieds la malheureuse naufragée.

Un mois après ce massacre, un Suédois, nommé Christianson, se rendait en schooner sur la côte ouest de l'île, pour faire des échanges avec les Indiens. Il aperçut les débris du navire. Arrivé au villag'e, il vit dans les loges des Indiens, des habillements de Blancs, des coffres, des livres. En jetant ses regards sur le rivage, il découvrit des cadavres à moitié enfouis dans le sable, et déjà décomposés. Il .se hâta de se rendre à Victoria, pour avertir le gouverneur, et le prier de châtier les Indiens ; car la vie des Blancs n'était plus en sûreté dans ces parages. Le navire de guerre, le Sparromliawk, ayant à bord le procureur de la Reine, fut envoyé aussitôt à la recherche, et revint avec les deux présumés coupables ! Katkino avoua son crime. Anetchachist, au contraire, loin d'avouer sa faute, protesta qu'il avait fait tout ce qui était en lui, pour détourner les Indiens du crime qu'ils méditaient ; il persista jusqu'à la fin dans cette déclaration .

Une chose donnait quelque vraisemblance à ses dires. Il avait aspiré à devenir le chef de sa tribu ; il avait même quelques partisans. Ceci lui attira la haine mortelle du vieux chef et de son parti; c'est sur les dépositions de son compétiteur

Conversion

des condamni'S

Voyage h Hesquiat

qu'il fut condamné (i). D'ailleurs, la conviction du juge était que tous les Indiens de la tribu avaient participé au crime ; le châtiment de ces deux hommes devait faire trembler les autres pour l'avenir.

Tandis que les deux condamnés attendaient le supplice, il advint que M. Seghers fut aj^pelé par un autre Indien, condamné à mort lui aussi. Katkino et Anetchachist, voulurent, comme leur compagnon d'infortune, entendre parler de Dieu. Le missionnaire les instruisit, et les malheureux se préparèrent à mourir en chrétiens.

L'exécution devait avoir lieu sur le théâtre du crime. Le Sparrowhamk leva l'ancre le jour de la fête de S"" Anne, vers deux heures après-midi. Ce fut à bord de ce navire que le missionnaire administra le baptême aux néophytes.

A peine la cérémonie était terminée, que le roulis plus intense annonça qu'on avait quitté le détroit de San Juan de Fuca, et que l'on était secoué sur les vagues du Pacifique. Il n'y avait pas de vent, mais, comme d'ordinaire en pleine mer, la houle était forte. Les vagues majestueu.ses arrivaient ■ lentement lés unes après les autres pour prendre le navire en flanc ; et, le secouant durement, elles faisaient sentir comme elles le broyeraient si elles étaient en colère!

Le temps était brumeux ; le courant de la marée montante avait fait dériver le vaisseau d'environ quinze milles. On allait à toute vites.se ; mais \ oici que le navire s'arrête court avec une secou.sse épouvantable ! Il venait de se jeter sur un rocher à fleur d'eau. Le capitaine commande vapeur arrière; mais la machine joue en vain, le navire

(1) Plus tard on reconnut i)ne le niallioureux (Hait innocent.

ne bouge point. Aussitôt le commandant appelle tout le nionde sur le pont ; les matelots reçoivent ordre de lancer les chaloupes; deux pompes sont placées pour vider la cale; mais heureusement le navire ne faisait pas eau. Après de longs efforts, le bâtiment fut dégagé, et continua sa route, n'ayant stibi d'autres avaries que quelques plaques de blindage faussées.

Mais on avait dépassé le havre d'Hesquiat, dans lequel on devait prendre terre, et l'on se trouvait bien près de la pointe où avait échoué le John Briglit. Le brouillard empêcha d'atterrir, et l'on passa la nuit à croiser au large, loin de la côte et de tout danger, pour entrer dans le havre le lendemain vers deux heures après-midi.

Chemin faisant, on rencontra un vieil Indien, qui, seul dans son canot, s'occupait g-ravement à la pêche. Le capitaine lui donna ordre de mander aux sauvages de sa tribu qu'ils eussent à venir au plus vite, pour être témoins de l'exécution. Ce bon vieux écouta avec beaucoup d'attention et de politesse, mais il continua tranquillement sa pêche, et, avec un fleg-me incroyable, il s'éloigna du bâtiment, à la grande déception du capitaine .

Enfin on jeta l'ancre. Bientôt deux sauvages arrivèrent à bord et, sans crainte, ils s'assirent tranquillement, avec une indifférence parfaite et une extrême apathie. Un autre canot amena le frère d'Anetchachist. L'entrevue fut émouvante. Le condamné pleurait amèrement. Il pria son frère d'avoir soin de sa femme et de ses deux enfants ; mais celui-ci ne paraissait que médiocrement ému de la douleur de l'infortuné ; il l'écoutait avec une froide indifférence, le sourire sur les lèvres!,... Il promit cependant d'avoir soin de la veuve et des orphelins.

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Enfin les ouvriers s'embarquèrent pour construire l'échafaud. Les sauvages venus à bord s'en retournèrent, en promettant d'amener, le lendemain de bonne heure, tous les guerriers de la tribu pour assister à l'exécution. Le lendemain, le missionnaire descendit à terre pour y célébrer la Sainte Messe, la première, peut-être, qui eût jamais été célébrée en cet endroit.

Bientôt une dizaine de canots amenèrent environ qua'rante cinq sauvag*es. Deux chaloupes, montées par des soldats, les prirent eu flanc, pour les conduire au lieu du supplice. Le prêtre s'embarqua aussi dans une chaloupé avec les deux prisonniers; le magistrat et plusieurs officiers du navire prirent place dans la même embarcation, l/exécntion Plusieurs fois pendant le trajet, les deux pauvres péni-

tents levèrent les yeux vers le Ciel, et firent une ardente prière, dans laquelle ils demandaient à Dieu « de les attirer à lui après la mort ! » Ils s'interrompaient de temps en temps par de douloureuses exclamations plusieurs fois répétées. Enfin, on arriva à l'endroit du supplice; les sauvages sedivisèrent en deux groupes, et s'assirent au pied du gibet. Les soldats formèrent deux lignes, de chaque côté des Indiens. Dès que les deux prisonniers eurent les bras attachés, M. Seghers monta avec eux les degrés de l'échafaud. Arrivés sur la plate-forme, les condamnés prirent la parole, et parlèrent avec onction du bonheur (ju'ils avaient eu, d'apprendre à connaître le vrai Dieu. Ils s'exprimèrent aussi sur le déplorable aveuglement, dans lequel se trouvaient leurs frères ignorants; enfin ils remercièrent le Prêtre de la parole de Dieu (pi'il leur avait communiquée: « Autrefois, disaient-ils, il faisait nuit dans notre cœur, mais la parole du Prêtre y a

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amené la clarté du soleil. » Ils terminèrent leur discours par une dernière prière en forme de cantique. Alors, le bourreau leur mit le masque noir sur la figure et la corde au cou.

En attendant le signal du magistrat, le missionnaire leur dit encore, dans leur langage, ces paroles de foi : Tsuiimk HahvitJ : Il n'y a qu'un seul Dieu.

Anetcliachist s'écria : « Oui, il n'y a qu'un seul Dieu !... » Au moment où il achevait ces mots, les planches s'entr'ouvrirent, et les malheureux s'agitèrent convulsivement, suspendus entre le ciel et la terre !

Après l'exécution, s'approchant des sanvag'es spectateurs de cette scène terrible, le missionnaire leur adressa quelques mots en chinouk ; l'un d'entre eux les traduisit en leur langue. Il leur parla de Dieu, et essa3'a de leur faire comprendre combien ils étaient malheureux , dans l'ignorance où ils vivaient . A voir leur étonnement en écoutant ces paroles, il était facile de comprendre qu'ils n'avaient jamais prêté l'oreille à semblable langag*e : c'était du nouveau pour eux. M. Seghers s'offrit à venir de temps en temps les visiter ; mais l'interprète répondit froidement : 3f^ka tomtom; c'est comme vous le voulez.

Leurs cœurs n'étaient pas encore préparés à recevoir la parole de Dieu.

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