II. VANCOUVER
Topoîînphie. >s'on loin de remhoucliure de l'Oréo-on, et séparée du coiiti-
lient par le détroit de San Juan de Fuca, .se trouve l'île de Vancouver, qui appartient au Canada. Elle mesure environ cent lieues en longueur, sur une largeur moyenne de trente. Le climat de l'île est instable, le caractère des saisons peu déterminé. Des tempêtes efiroyables viennent l'assaillir, des tempêtes telles « que
le plus terrible des enfiints que le Nord eut i)orté jusque là dans ses flancs
n'est que Lri.-e à côté de ces ouragans impétueux qui semblent devoir tout mettre en pièces ». (l) Au reste, le climat est sain, la nature admirablement belle en sa sauvage vigueur. l'n]iulatii)n. j gg Indiens de Vancouver sont grands, robustes et bien
faits ; ils portent les cheveux noués en queue derrière la tête ; ils ont généralement des pendants aux oreilles et un anneau dan.s le nez (-2). Lorsqu'ils parlent, ils le font toujours de toute la force de leur voix, accompagnant leurs discours de gestes sauvages et énergiques. Beaucoup d'entr'eux portent les moustaches et même la barbe. Ce détail et les traits de leur visage semblent dénoter un mélange de sang espagnol. Au cours du
(1) Lettre de M. Scf.'-liers à M. Jonokau, 1 octobre 1866.
i2) Ce (|ue nous disons dos nin'urs de ces ])Ouplades se rapporte à lépo(|ue où les premiers missionnaires arrivèrent parmi eux. Aujourd'hui ils ont adopté en grande j)artie les usayes du monde civilisé.
Monseigneur DEMERS
Premier Evêque de Vancouver.
siècle passé, en effet, les Espagnols avaient pris possession de
cette île, qu'ils abandonnèrent dans la suite (i).
Quant aux langues des Indiens de Vancouver, il en est là comme en Orégon : chaque nation a sa langue distincte ; mais le
Chinouk facilite les relations.
Les habitants des côtes sont ichtyophages. Leurs mœurs
diffèrent notablement de celles des Indiens de l'intérieur, qui
vivent de chasse et de culture (2).
Dans leurs petites embarcations, ils sillonnent, avec une
incroyable hardiesse, les flots presque toujours agités de cet Océan
que, par dérision, semble-t-il, on a nommé Pacifique. La mer est
leur patrie presqu'autant que la côte de leur île.
Pour construire leurs canots, ils abattent un grand tronc de cèdre, puis, au moyen d'une mauvaise hache, ils lui donnent
la forme voulue, travaillant d'abord l'extérieur, puis l'intérieur. Cela fait, ils traînent le canot encore inachevé à la côte ; au
ciseau, ils réduisent les bords à l'épaisseur d'un pouce. Les trous, laissés par les nœuds du bois, sont bouchés ; puis le feu vient enlever toutes les aspérités qui empêcheraient le canot de glisser rapide sur les eaux de l'Océan.
Le vêtement de ces sauvag-es est des plus primitifs : il consiste uniquement en une couverture jetée sur les épaules et ramenée autour du corps. Quant à leurs mœurs, « je ne crois pas, dit Monsieur Brabant (3), que le dictionnaire décrive un seul vice qu'ils ne possèdent »; mais surtout ils avaient, avant leur conversion une réputation de férocité bien justifiée ; leurs sinistres exploits ont rendu leur nom célèbre sur la côte du Pacifique. Nous aurons occasion, dans le cours de notre récit, de narrer quelques uns
(1) Lettre de M. Seghers à Mgr De Neve, 31 janvier 1869. (2; Lettre de M. Brabant à Mgr De Neve, 8 mars 1883. (3) Lettre à Mgr De Neve, 29 janvier 1886.
Mgr Segkers,
Mœurs.
de leurs crimes. Il n'était pas rare de voir attaquer par les Indiens l'un ou l'autre navire insuffisamment armé. Ces attaques amenaient des représailles, et plus d'une fois les bom])es anglaises veng-èrent le meurtre des équipages. Ces vengeances rendaient plus profondes les haines, plus difficile et plus dangereuse la tâche de ceux (^ui iraient porter sur ces plages la civilisation chrétienne.
Cependant, les sentiments les plus tendres trouvaient place dans ces cœurs à côté des passions les plus féroces. Incroyable est l'attachement des Indiens pour leurs enfants, et lorsque la mort vient les leur ravir, leur douleur s'épanche en des élégies sincères et spontanées, d'une poésie sublime dans sa naïve simplicité.
Un jour. Monsieur Brabant arrivait dans un campement sur la côte. Le cri usuel : « weena, tveena, des étrangers, des étrangers », puis : « leplet, leplet, le prêtre » annonçait sa venue aux habitants. Une femme déjà âgée était assise contre la paroi de sa hutte, pleurant son fils qui venait de mourir. En entendant que le prêtre était arrivé, elle se leva, et courut au-devant de lui, les deux bras levés au ciel, versant des larmes si amères, que le missionnaire en fut touché au fond de l'âme. Puis, elle se mit à dire son affliction, énumérant tous les motifs de sa douleur ; et toujours, après chaque motif exposé, elle répétait ces mêmes mots : « Ah, ah, ah! où est mon fils; il était toujours avec vous; me le ramenez- vous y Xon je ne le vois pas! Ah, où est mon fils! » (l)
L'âge auquel les jeunes Indiennes se marient varie de douze à quatorze, ou quinze ans. Les jeunes honujies se marient depuis l'âge de seize ans, et ils sont fort rares, ceux qui n'ont pas pris femme avant d'atteindre leur vingtième année (-2).
(1) Lettre de M. Brabant ;i M. Goens, 22 août 1875.
(2; Lettre de M. Brabant k Mgr De Xeve, 18 novembre 1885.
L'enfant reçoit son nom dès long-temps avant sa naissance; en règle générale, ce nom convient au sexe féminin, et si, à la grande joie des parents, le nouveau né est un mâle, le nom est changé peu de temps après la naissance. Les changements de nom sont d'ailleurs fréquents : lorsqu'un homme meurt, son nom meurt avec lui, c'est-à-dire que plus personne ne peut le prononcer, surtout en présence des proches du défunt ; si quelqu'un, dans la tribu, porte un nom semblable, il doit en changer. Même les choses inanimées reçoivent, s'il le faut, une appellation nouvelle, pour que le respectueux oubli du nom du mort ne soit pas violé.
Les mères Indiennes se consacrent tout entières au soin de leurs enfants. De bonne heure, ceux-ci sont accoutumés à supporter toutes les intempéries de l'air. Ils sont, dans toute la force du terme, l'espoir et l'orgueil du clan ; les vieux Indiens sont leurs constants admirateurs, et discutent longuement ce que deviendront un jour les enfants de la tribu. Le premier oiseau tué, le premier poisson capturé par l'enfant, sont une occasion, pour les parents, d'organiser des fêtes, auxquelles toute la tribu est conviée, et mise au courant de l'adresse du petit.
En règle générale, les enfants ont le plus profond respect pour leurs parents. Toutes leurs affirmations, même si elles donnent un accroc à la vérité, sont admises ; leurs faits et gestes sont admirés, leurs conseils suivis ; aussi toutes les superstitions et tous les vices passent-ils de génération en génération.
Leurs idées sur la divinité sont très confuses et leurs pratiques Superstitions religieuses peu définies : ils invoquent des animaux, par exemple le saumon et le phoque. Les pratiques de sorcellerie leur tiennent lieu de culte. Aussi ont-ils la plus haute considération pour leurs Tamanouas, docteurs ou sorciers, qui exercent sur eux une grande influence. Ceux-ci ne se font pas faute d'ailleurs de recourir à de prétendues communications avec la divinité pour en imposer aux
crédules Indiens. Monsieur Brabant, au cours de ses missions, eut avec un de ces docteurs une singulière rencontre.
Il était arrivé au camp des Djeckelsats ; toute la tribu était fort Inen disposée. Durant la nuit, le Tanianoua se mit à pousser des hurlements affreux. Le lendemain, il raconta qu'il avait vu le Dieu tout-puissant : cette vision lui avait fait pousser des cris d'épouvante. Dès la première heure, il arriva à la maison où était le missionnaire, et se mit à répandre des plumes d'oiseaux .sur le sol, sans doute en sig-ne de respect, recommandant aux Indiens de ne pas perdre une parole de ce qu'ils entendraient de la bouche du prêtre; puis, disparaissant, il donna au missionnaire l'occasion de dire aux Indiens ce qu'il faut penser des sorciers, de leurs visions et de leurs cérémonies (i).
Incroyables sont les idées que les Tamanouas propagent parmi les Indiens au sujet des Sacrements, des prêtres et des pratiques chrétiennes. Ainsi des sauvages venus de la Colombie britannique répandaient , en 1883, parmi les indigènes de Cawichan, le bruit qu'un de leurs docteurs les plus experts avait fait mourir le prêtre, puis, sur les supplications des chrétiens, l'avait rappelé à la vie. Un autre racontait que jadis, voyageant avec Mgr Demers, il avait iilus d'une fois préparé le repas de l'Evêque, et qu'il avait vu celui-ci rôtir des cadavres pour en extraire la g*raisse ; celle-ci devait .servir à en oindre les têtes des enfants et des vieillards malades, dans le Baptême et l'Extrême Onction. Cette pratique avait pour Ijut, disait-il, de faire mourir tous les Indiens. Le même usage, assurait le charlatan, persiste parmi les prêtres, qui n'emploient pas d'huile, mais de la graisse humaine; et il confirmait son assertion en faisant remarquer que le prêtre se lave et s'essuie les mains après
(1) Lettre «le M. Bradant à M. Goens, "22 août 1875.
radniinistration des Sacrements. De telles affirmations peuvent paraitrt^ ridicules en Europe, mais il est un fait que les Indiens y ajoutent foi, et que ces esprits crédules en sont vivement impressionnés.
D'après les rapports, qui lui avaient été fiiits en 1846 par Premières Tr -ni 1 j^ , ., ,. T . . missions.
Mg-r iJianenet, sur la situation des immenses missions de l'Ouest,
Pie IX avait jug-é nécessaire de diviser l'Orégon en trois diocèses.
Mgr F. N. Blanchet fut nommé archevêque d'Orég*ou-City, tandis
que Mgr Deniers était chargé du diocèse de l'Ile Vancouver (i), et
que Mgr M. Blanchet, frère de l'archevêque, devenait évèc^ue de
Wallawalla.
Mgr Demers fut consacré à S'-Paul (\Vallamette),,le 30 novembre 1847. Mgr M. Blanchet avait reçu déjà la consécration épiscopale, le 24 septembre 1846.
En février et mars 1848, les trois Evoques tinrent à S'-Paul le premier concile provincial.
Mgr Demers était nommé évèque d'un diocèse à créer : il n'avait pas un seul prêtre. Il partit aussitôt pour le Canada et pour l'Europe, et revint, en 1851, avec cinq prêtres séculiers. Pendant les six années suivantes, l'Evêque de Vancouver travailla dans son diocèse, au milieu de difficultés qui eussent • abattu un homme moins fortement trempé. Souffrant de l'inutilité de ses tentatives pour l'éducation de la jeunesse, il repartit, en 1857, pour le Canada, décidé à ne pas revenir sans ramener quelques Sœurs pour fonder des écoles. Il trouva à Montréal
(1) Ce diocèse comprenait, outre Tîle Vancouver et les îles voisines, le territoire d'AIaka, le territoire de la Nouvelle Calédonie et l'île de la Reine Cîharlotte. Ces dernières parties furent détachées peu après, et érigées en vicariat apostolique.
quatre Sœurs de la méritante congrégation de S'*-Anne, et revint à Vancouver avec elles et trois prêtres Canadiens,
Grande fut sa stupéfaction, à son retour, de trouver son île envahie par des étrangers de toutes nations et de toutes langues. Une foule de plus de vingt mille Américains, Anglais, Irlandais, Français, Allemands, Espagnols, Portugais, Italiens, Chinois même, était campée sur l'emplacement où devait s'élever plus tard la petite ville de Victoria, alors un pays couvert de bois. Ils attendaient l'occasion de passer le détroit pour atteindre les mines d'or que l'on venait de découvrir sur la Frazer River. Les horreurs et les crimes qui se commirent parmi ce ramassis d'aventuriers, dépassent tous les efforts de l'imagination.
En 1858, l'Evêque accueillit avec bonheur la collaboration de deux Pères Oblats.
Il put entreprendre enfin la construction de sa cathédrale, une bâtisse de bois, qui fut achevée en 1860.
La lutte entre les deux éléments de population, les Blancs et les Indiens, était la source de bien des difficultés : les conflits étaient fréquents et menaçaient de provoquer des catastrophes. Nous le voyons dans ce que M. Seghers, à peine établi à Victoria depuis quelques mois, en dit dans une lettre à Mgr De Neve (i ) :
« Trois meurtres ont été, depuis peu, commis parmi cette population (-2). A l'occasion du dernier, trente-neuf Blancs sont tombés victimes de l'esprit de vengeance des Indiens. Pauvre peuple, malheureux dans ce monde et dans l'autre ! Les indigènes sont persécutés par les Blancs, et lorsqu'ils montrent le désir de la vengeance, ils sont menacés des cliàtiments les plus sévères. Et il n'y a pas là un prêtre pour levn- enseigner la céleste doctrine, et les préserver
(1) Mai 1865.
(2) De l'Est (le l'île.
du crime qui retombe sur leur tête. Monseigneur pense qu'on en
arrivera à une g-uerre d'extermination entre les Indiens et les
Blancs, absolument comme il est arrivé dans les Etats de l'Est.
La mort du dernier des Indiens sera la conclusion de cette lutte
meurtrière. »
Mgr Demers n'avait pas tardé à conquérir sur les naturels Influence des
missionnaires, de Vancouver le môme empire qu'il avait exercé sur ceux du
continent. Les populations les plus féroces avaient pour lui un
respect sans bornes, qui frappait de stupeur les officiers de la
marine anglaise, venus dans ces parages pour maintenir l'autorité
de leur pays. Un trait en donnera une preuve saisissante (i) :
Trois jeunes gens du camp des Kwamoutsins avaient commis un crime atroce. La mère de l'un d'eux lui avait dit : « Je te croyais un homme, et tu es une vieille femme ! Quand ton père vivait, il m'apportait des richesses. Va, fais comme lui : il a tué tant de Blancs! et qui l'a surpris'/» Le jeune homme avait obéi ; il s'était embusqué avec deux compagnons ; ils avaient assailli, volé et assassiné trois Blancs. Le bruit de ce crime ne tarda pas à se répandre : l'autorité devait agir.
Un navire de guerre partit de Victoria pour forcer les Indiens à livrer les coupables. Les indigènes de leur côté se préparaient à la guerre. Bientôt on dut craindre un soulèvement général. Le chef de la police eut alors recours à l'Evèque, qu'il supplia de s'interposer. Celui-ci consentit à l'œuvre de médiation ; ayant refusé le passage qu'on lui offrait sur le navire de guerre, il partit seul pour le camp des Kwamoutsins, où se trouvait en ce moment un prêtre, M. Rondeault. Tout le camp se réunit autour des deux missionnaires. Surmontant son émotion, Mgr Demers adressa aux Indiens cette admirable harana-ue :
(1) Nous empruntons ce trait à la notice biographique de Mgr Demers écrite par Mgr Seghers.
« Il y a longtemps, bien long-temps, lorsque je demeurais encore dans mon pays, mon cœur pleurait sur le triste sort des sauvages de cette contrée, parce qu'ils ne connaissaient pas la parole de Dieu. Oui, mon cœur pleurait, parce que le Chef du ciel avait planté dans mon cœur le désir d'apporter aux sauvages la prière de Jésus-Christ. Dieu a eu pitié de moi, il m'a rendu heureux, il m'a fait trouver le chemin j^our venir à vous. Depuis vingt-cinq hivers je suis au milieu de vous ; moi et mes prêtres nous vous avons annoncé la bonne parole ; notre langue s'est fatiguée à vous jjarler. Lorsque Jésus-Christ était sur cette terre, il faisait de même : il annonçait aux hommes la bonne parole. Ceux qui voulaient devenir bons, la laissaient descendre dans leur cœur; ceux qui voulaient rester méchants, la recevaient dans leurs oreilles, mais ne la laissaient pas descendre dans leur cœur. Ainsi il en a été parmi vous. Tous, vous avez entendu la Prière; mais quelques-uns l'ont e.iteudue en vain; elle est morte dans leurs oreilles, et ils n'ont pas fait bon leur cœur. Et vous, jeunes g'cns, vous avez entendu la bonne parole ; lorsque vous étiez tout jeunes, vous avez reçu l'Eau de Dieu sur vos têtes, moi-même je vous l'ai donnée. Mais en grandissant, vous avez détourné vos yeux des bons sauvages; vous les avez fixés sur les méchants, et vous êtes devenus méchants vous-mêmes. Vous avez rendu honteuse la parole de Dieu, vous avez rendu honteuse l'Eau de Dieu. Maintenant votre cœur est malheureux; il pleure; — et le mien pleure plus encore. Mais c'est par votre faute, pas par la mienne. Moi, j'ai travaillé à vous faire bons, et vous avez travaillé à vous faire méchants. »
Toutes les têtes, surtout celles des coupables, se baissèrent sous la parole de l'intrépide missionnaire.
Enfin l'un des assassins prit la parole : « ISiam, chef, nous avons été insensés. Si nous vous avions toujours écouté, nous ne serions pas dans le malheur. Mais nous avons été courageux i)our faire le mal, nous serons courageux pour nous livrer aux autorités.
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Pour preuve, nous ne voulons pas qu'on nous enchaîne. » Les coupables montèrent, libres, dans l'embarcation du chef de la police ; le vaisseau de guerre les transporta à Victoria. Ils furent condamnés à mort et exécutés; ils moururent dans les plus admirables sentiments. La population entière accepta la sentence sans murmure : la parole de l'Evèque avait fait ce que n'eût pu faire une armée.