‹ Mgr Seghers, l'âpotre de l'Alaska [microforme]Chapitre 26 sur 52 · FAN · texte numérisé non relu

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Mat G. Beyer, éditeur, Gand.

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bilité du cœur sauvage, les missionnaires prirent la résolution de se passer de domestique. M. Mandart se chargea de fournir le bois ; l'Evêque apporterait l’eau, et se ferait cuisinier. « Si je prétendais, dit-il, que j’aie réussi dans ce nouvel état, vous ne me croiriez guère; cependant ces repas ont suffi tant bien que mal à nous conserver la vie. »

Peu de temps après, l’Evêque entreprit une nouvelle excursion. Son ami, le marchand, se proposait de descendre le fleuve jusqu’à la mission russe : un trajet de plus de cent vingt lieues. Mgr Seghers ne pouvait compter sur une meilleure occasion de visiter les rives du Youkon en aval de Nulato. I! résolut de faire route avec le marchand.

On partit le 25 janvier, en compagnie d’un créole qui servait comme coureur, dans un traineau que sept chiens emportèrent rapidement vers l'Ouest. Le thermomètre marquait — 21°; il descendit sans interruption, les jours suivants, jusqu’à ce que, le 31 janvier, le mercure gelât.

Rien de remarquable ne se produisit jusqu’à Kaltag. Là, l’Evêque eut l’occasion d'entendre un chant sauvage, d’une mélodie remarquablement belle ; on en trouvera la notation ci-contre avec d’autres spécimens de chants alaskiens.

« Les Indiens de ce pays, fait remarquer le voyageur, observent parfaitement la mesure, le bécarre et le triolet ; leur voix est assez juste pour que l'on puisse aisément transcrire leur chant, ce qui est difficile chez les Indiens de Vancouver. Ils ont la fibre musicale très développée, et retiennent facilement les airs; mais ils affectionnent surtout la musique bruyante. »

Après un court séjour à Kaltag, on se remit en route par un temps splendide; pas un nuage à l'horizon; un léer vent du Nord rendait le froid très vif.

A la mission russe

Chants alaskiens.

Le mercure gèle.

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Ils eurent pendant cinq jours de l’eau sous la neige ; elle pénétrait dans leurs bottes de peau de cerf, qui furent bientôt recouvertes, à l’intérieur comme à l’extérieur, d’une couche de glace. On peut demeurer surpris à enten lre parler d'eau par une pareille température. Le niveau de la rivière baisse pendant les gelées, la glace se brise souvent, et s’affaisse ; alors l’eau jaillit, et s'étale entre la glace et l’épaisse couche de neige qui retarde l’action du froid.

Les températures extraordinairement basses firent beancoup souffrir l’intrépide missionnaire. Il eut le nez, les oreilles, le menton et les joues gelés, à ce point qu'au retour M. Mandart hésita à le reconnaitre. Pour conserver la chaleur des membres inférieurs, il n’y avait d'autre ressource que d’accélérer la marche. Mais l’Evêque et le coureur furent pris d’une toux violente causée par l’inhalation trop vive de l’air glacé.

A Alexis-Barrabarra, l’Evêque instruisit, sur leur demande, une trentaine d’Indieus qu’il eut le bonheur d’impressionner profondément.

30 janvier. — On s’installe à Lofka dans une maison abandonnée. Cette misérable cabane ouverte à tous les vents n'offre qu'un abri dérisoire; même sous les couvertures, les barbes se couvrent de givre, et le froid empéche d e dormir.

4 janvier. — Le thermomètre atteint 42° sous zéro; le mercure se congèle. Pas un nuage ne trouble la sérénité du ciel ; le calme le plus parfait règne dans l'air. Malgré le mouvement, le missionnaire a les mains et les bras engourdis toute la journée. La bise, dans les défilés des montagnes, rend la température plus piquante. Les larmes coulent abondantes sous l’action du froid, et le visage se couvre d’une couche de

glace.

de février. — Un vent furieux soulève la neige en nuages épais qui obscurcissent le ciel et empêchent de voir les rives du fleuve. Les voyageurs continuent néanmoins jusqu’à Nakotliltota.

C’est là qu’en descendant le fleuve, on trouve le premier ba jim .

Le bajim est une grande maison, de forme rectangulaire, où les hommes se rassemblent pour travailler le jour et dormir la nuit. Ils y passent toute la saison d'hiver; là ont lieu les réunion: pour les jeux, les danses et les affaires. Les femmes n'y entrent que pour apporter le repas du soir. Les bajims ont jusqu’à trente pieds de haut et autant de long. Au milieu du toit est une ouverture carrée, fermée par une peau de loup marin plus ou moins transparente. Au coucher du soleil, on enlève cette peau, on soulève quelques planches du parquet ; sur le sol mis à découvert, on fait un grand feu, dont la flamme monte jusqu’au toit; alors plusieurs des Indiens se dépouillent de tous leurs habits, et se tenant près du brasier, se soumettent à une transpiration abondante ; puis ils sortent, et vont se frotter le corps avec de la neige, exposés sans vêtements au vent du Nord, par un froid de 40° au dessous de zéro.

Lorsque la fumée s’est dissipée, tout le monde rentre dans le bajim, pour prendre le repas du soir, et l’on ferme l’ouverture du toit ainsi que la porte de l’habitation. Le plancher est à quatre ou cinq pieds au dessus du sol, et l'entrée est si basse qu'il faut s’y glisser en rampant; cette disposition concentre la chaleur et maintient dans la pièce une température convenable.

2 février. — Le temps est beau. On débute par dix

Le Bajin,

Les

milles à traverx trois pieds de neige, sans chemin battu. On arrive, après des fatigues inouïes, à une maison que les Indiens n’occupent qu’en été. La température approche de —50°.

3 février. — Dix milles à travers la neige, comme la veille. Puis le chemin devient meilleur, et l’on arrive à Anvik. Déceptior. pour le missionnaire : les Indiens ont quitté le village pour célébrer une igrouchka au camp voisin.

5 février. — Départ d’Anvik pour Uanizella.

6 février. — À Kinkahotchit ou Kojilouski, l’Evêque fait une instruction à quatre-vingt-dix personnes. Il trouve au milieu du camp des signes superstitieux : trois disques de bois et un de fer-blanc peints en rouge, sur lesquels sont tracées des figures humaines. Les disques sont supportés par des piquets plantés dans la neige.

7 février. — Poimut.

« C’est là, dit Mgr Seghers, que nous pûmes remarquer la différencede caractère entre les Indiens de l’intérieur et ceux des côtes; ces derniers, qui trouvent en abondance leur nourriture dans les produits de leur pèche et de leur chasse, sont plus indolents, moins braves et moins alertes que ceux de l’intérieur, qui ont souvent à disputer leur vie aux animaux sauvages, tel que l'ours gris. Armé seulement d’un couteau et d’un morceau de corne d’orignal, le chasseur attaque l’ours, et au moment où la bête furieuse se précipite sur le chasseur en ouvrant la gueule, celui-ci lui enfonce de la main gauche le morceau de corne entre les deux mâchoires qui ne peuvent plus se refermer, puis il lui plonge à plusieurs reprises son couteau dans le flanc, en évitant avec adresse les redoutables atteintes des énormes griffes de l'animal. La victoire reste le plus souvent à l’Indien. »

8 février. — Le voyage de Poimut à Gargarichapka fut affreux. La rivière coule au pied d’un long mur de rochers à pic ; le vent y souffle sans cesse avec une violence telle que les

tempêtes sur mer ne sont que brise en comparaison de ces ouragans. Vingt fois les traîineaux furent soulevés et jetés à la rive opposée du fleuve. Pas un flocon de neige; tout était balayé par le vent. La tempête faisait faire aux voyageurs de nombreuses chutes. Le bréviaire de l’Evêque fut emporté et les pages en furent dispersées de toute part. Les Indiens racontent que lorsque, il y a quelques années, les cerfs abondaient dans le pays, plusieurs de ces animaux, se rapprochant imprudemment du versant Nord des montagnes, furent enlevés par le vent, et jetés inanimés sur la glace.

9 février. — On arrive vers midi à la mission russe.

Cette mission, fondée en 1847, vst située très avantaæeusement, au confluent du Shakelook et du Youkon, à deux journées de marche au plus de l'embouchure de ce dernier.

En cet endroit le fleuve se rétrécit jusqu’à n’avoir qu’un mille de largeur, mais il atteint l'énorme profondeur de 210 pieds, auxquels s’en ajoutent dix lors des crues du printemps. Le lieutenant Russe Jagwoskin a obtenu cette mesure par le sondage qu’il fit en l’hiver 1877.

Bien que les sauvages habitant la mission soient tous chrétiens (schismatiques), ils n’ont pas encore abandonné certaines pratiques de l’idolâtrie, entre autres leurs danses,

qui ont un caractère étrange.

« J'assistai dans le bajim, raconte le missionnaire, à deux de ces représentations. Au fond, en face des spectateurs, parmi lesquels je m'étais glissé, se tenaient assis sept chamans, n'ayant qu’un pantalon pour tout vêtement, et frappant chacun sur un tambour. Tout à coup la peau qui ferme l’ouverture du toit est enlevée, un homme apparaît, assis sur une planche et ayant

Danses indiennes.

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devant lui une petit table sur laquelle, entre deux lumières, se dresse une grossière imitation de chevreuil en bois. Le tout, hom me, table et chevreuil, descend lentement sur le sol au moyen d’une corde tenue par trois Indiens ; pendant ce temps, un bouffon au costume étrange fait des contorsions, pousse des cris et prononce des paroles qui excitent une bruyante hilarité. Arrivé à terre, l’Indien va se placer avec son chevreuil devant les chamans, la face tournée vers les spectateurs ; trois hommes portant autour de la tête des cercles de bois ornés de plumes, et deux femmes vêtues de parkas magnifiques et agitant une branche d'arbre, viennent se ranger à ses côtés. Alors, au bruit du tambour et des chants, les danseurs se mettent en mouvement, tournant sur eux-mêmes, se balançant, gesticulant des bras et des mains, sans changer de place, et accélérant leurs gestes en suivant la mesure battue par les tambours ; cela dure jusqu’à ce que tous tombent de lassitude. Malgré toutes mes demandes, je n’ai pu savoir des indigènes quel était le but de cette cérémonie et ce que signifiait la présence du chevreuil en bois, »

15 février. — Après s'être procuré un traineau et neuf chiens, l'Evêque et ses compagnons quittent la mission russe pour retourner à Nulato.

A Kojilouski, impossible d'obtenir du poisson, sauf une loche déjà vieille. Ils devaient ce refus à la malencontreuse idée qu’ils avaient eue, lors de leur premier passage, de jeter les arêtes aux chiens ; ce qui, d’après les sauvages, empêche les autres poissons de se faire prendre dans les filets.

17 février. — Anvik. L’Evêque fait une instruction à nne centaine d’Indiens. L’attention, le recueillement même, ne laissent rien à désirer. Mais qu’il sera difficile d’arracher ces peuplades à leurs superstitions et à l'influence de leurs Chamans !

Après plusieurs jours de nouvelles fatigues et de lutte

pénible contre la bise, les voyageurs, victorieux enfin du froid, de la neige et du vent, rentrent avec joie à Nulato, Lis avaient

quitté depuis plus d’un mois, et M. Mandart attendait, inquiet de leur longue absence,

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