INTRODUCTION
Le Christ avait dit à ses Apôtres : « Allez, enseignez toutes les nations, » Il avait ajouté : « Avez confiance; vous souffrirez; mais j'ai vaincu le monde; vous le vaincrez en Mon nom. »
Et les Douze se partagent la terre ; ils marchent, intrépides, à sa conquête. IIS le savent : ils vont au devant des mépris et des souffrances, au devant de la mort ; mais ils vont, oublieux d'eux-mêmes, en quête d'âmes.
Leur premier appel s'adresse au peuple juif; la nation déicide reste sourde à la voix qui la convie au salut ; bientôt Paul laisse tomber de ses lèvres la parole de condamnation : « Votre cœur s’est endurci, vos oreilles ont refusé d'entendre, vous avez fermé les yeux, de peur de voir! Sachez-le, le salut est envoyé aux nations; elles écouteront ! »
Et la voix des Apôtres retentit par la terre entière, et l'écho s'en propage jusqu'aux confins du monde.
L'Eglise, fidèle à la mission qui lui à été confiée en
ses premiers Chefs, n'a cessé de travailler à répandre par-
Wer Seghers. #2
tout 1 doctrine du Maitre, baptisant les peuples au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit.
La céleste-doctrine tombait, divine semence, dans les âmes, levant en floraison féconde au sein des fanges du monde romain. Les dames de haut rang, les sénateurs, les proches parents des Césars donnaient leur nom à l'Eglise, tandis que la foule des plébéiens et des esclaves accourait sous son égide tutélaire, Deux siècles ne s'étaient pas écoulés, et Tertullien proclamait que non seulement les villes de l'Empire, mais le Sénat et le palais des empereurs étaient remplis de chrétiens.
Mas les limites du territoire romain se trouvaient trop étroites pour le zèle des envoyés du Christ : les Barbares apprirent qu'un Dieu incarné avait apporté la lumière au monde. De nombreux missionnaires préchaient en tout lieu le nom du Christ, et presque tous fécondaient de leur sang le sol qu'ils avaient entrepris de cultiver.
Bientôt des hordes sanguinaires venues des lointains plateaux d'Asie, puis des côtes septentrionales, couvrent l'Europe de ruines; elles ne cessent de mettre tout à feu et à sang, Jusqu'à ce que la Foi en ayant fait des chrétiens, en ait fait en même temps des peuples civilisés.
L'Europe était chrétienne, une partie importante de l'Afrique et de l'Asie connaissait et adorait le Christ ; mais le monde est l'apanage de l'Eglise; elle ne ces-
sera d'envoyer sur toutes les plages l'élite de ses enfants
que le jour où le monde entier aura reçi la Foi, A peine une terre nouvelle est-elle découverte, que les hérauts du Christ S'embarquent pour ces lointaines contrées, leur porter où la Foi ou leur sang. Ce sont les deux continents américuns, c'est la Chine, le Japon, l'Asie centrale, c'est l'Afrique, qui ouvrent leurs plaines immenses et leurs vastes vallées; et le missionnaire S'en va, n'avant que la croix pour arme, à la conquête de ces terres nouvelles.
Pacifique conquête, qui ne coûte jamais de sang, que celui du conquérant. Le missionnaire va, et | dit: «Je vous donnerai la vérité, où je vous donnerai ma vie, » Aussi retrouvons-nous presque toujours, sur les plages civilisées, la tombe d'un homme, ou les tombes d’une légion de héros venus des lointains rivages, et qui ont scellé de leur sang la charte de libération des peuples auxquels ils se sont dévoués.
Aussi faut-il, pour cette œuvre admirable, des homnes qui aient foulé aux pieds l'amour d'eux-mêmes, des hommes imbus de l'esprit que le Christ apporta au monde, des honimes décidés à sauver leurs frères au prix de toutes les souffrances, de toutes les privations, prêts à la persécution, prêts à la mort. Ces hommes, l'esprit chrétien seul peut les former, cet esprit qui, toujours, leur montre l'idéal de leurs désirs, élevé immensément au dessus des
recherches de l’égoïsme et des calculs de l'intérêt, IL peut
se trouver des héros en dehors du Christianisme ; mais l’enseignement chrétien forme les hommes à l'héroïque abnécation, parce qu'il apprend à ses fidèles qu'il est quelque chose d'infiniment plus grand, pius noble, plus désirable que Ja satisfaction des propres désirs, pour justes et élevés qu'ils puissent être : le Bien moral, la volonté de Dieu.
Lorsqu'une âme s'attache à cet idéal de toute l'énergie d'une volonté fortifiée par la grâce; lorsque, dès les premiers ans, elle lutte contre l'égoïsme, pour aimer le devoir, pour aimer tout ce que Dieu lui prescrit d'aimer; cette âme s'élève en des affections sublimes qui la rendent apable de tous les dévoñments, de tous les sacrifices; elle domine toutes les contingences, aimant Dieu, Dieu seul, et tout en Dieu. Ce travail d'épuration par lequel l'âme s'élève et monte, en une sublime ascension, jusqu'à l'amour sans méluige du Bien, est l'œuvre de cette chose si décriée par ceux qui ne l'ont point comprise : de l'ascétique chrétienne.
Car l'ascétique chrétienne consiste tout entière à former la volonté à l'amour pur, sans partage, du Bien en lui-même; à rejeter de la sphère des appétitions tout ce qui peut combattre où diminuer cet amour,
Qu'elle est admirable, cette pratique du libre arbitre élevé par la foi et la grâce, combien différente de ce que
la disent ceux qui la dénigrent sans la connaître, ceux qui
la regardent comme un amas de futiles pratiques sans idéal et sans motif.
Mesquine elle serait, sielle n'avait d'autre mobile que la haine de tout ce qui est jouissance et plaisir. Mais telle elle n'est pas, telle elle n'a jamais été; toutes ses pratiques, ses mortifications et ses pénitences, ses prières et ses veilles, ses méditations et ses examens de conscience tendent à la réalisation de cet idéal grandiose : attacher la volonté au Bien dans sa réalité absolue, la détacher des biens subjectits et passagers, en tant qu'ils peuvent mettre obstacle à l'anour plus grand qu'elle doit faire régner dans le cœur humain.
En vue de cet idéal, elle convie l'homme à considérer chaque jour les grandes vérités qui doivent être la norme et le ressort de ses actions; elle l'invite à S'interroger, à scruter les mobiles de ses actes, pour redresser ce qui n'est pas conforme à l'ordre ; elle lui conseille de se mortitier, de se vaincre souvent, en faisant l'opposé de ce que l'entrainement lui ferait faire ; elle lui enjoint de prier, de demander sans cesse à Celui qui est la Vérité et la Force, de lui donner lumière et constance, de le guider et de le soutenir!
Lorsque l'homme est arrivé, par un travail constant et énergique, à dominer entièrement sa volonté, lorsqu'il a foulé aux pieds tout égoïsme, lorsqu'il à vaincu tous les entrainements et toutes les passions, lorsqu'il n'a plus
d'autre mobile et d'autre règle de ses actes que la raison
éclairée par la Foi, il est prét à tous les dévoüments, à tous les sacrifices, à la vie d'abnégation, à la mort du martyre, — Il est prêt à devenir apôtre,
C'est ainsi que le christianisme a formé des apôtres, dans tous les temps. Interrogez la vie de tous ceux dont l'histoire à conservé les noms et les actes; il n’en est pas un qui n'ait été formé à cette dure école,
Qu'ils soient de ceux qui ont suivi le Christ durant sa carrière terrestre; qu'ils soient un Paul, le perséenteur devenu apôtre; qu'ils se nomment Boniface, Augustin, Denis, François-Xavier, tous ont trempé leur âme dans la prière, la méditation, la mortification.
Que si, laissant ceux que l'Eglise honore comme des saints, nous regardons tant de héros qui ont excité l'admiration du monde entier par leurs vertus et leur courage apostolique, si nous contemplons les Père De Smet et les Père Damien, eux aussi ont formé leur volonté, eux aussi ont appris l’abnégation et le dévoment à l'école de l'ascèse
chrétienne.
Parmi les apôtres de nos temps, il en est un, grand parmi les grands, admirable parmi les plus admirables, dont le zèle a réalisé des prodiges. Malgré une santé plus que chancelante, il a trouvé le moyen de parcourir en tous
sens des contrées sans limites, les plus inhospitalières du
olobe: il à visité des peuplades dont le nom seul inspirait la terreur, à ce point que l’on considérait comme perdu le malheureux qu'une tempête où un hasard cruel faisait aborder sur les côtes qu'elles habitaient; il a porté le nom du Christ en des pays où Jamais ce nom n'avait été prononcé ; il a conquis à la foi catholique le respect des hérétiques et des infidèles.
Ce missionnaire infatigable, c'est le grand Evéque de Vancouver, Monseigneur CHARLES JEAN SEGHERS.
Doué par la nature d'une intelligence vive et pénétrante, il v joignit une âpre ardeur au travail, Il S'assimilait avec une incroyable facilité les langues et les dialectes les plus divers. Bien que l'anglais ne fut point sa langue maternelle, il avait conquis la réputation d’être un des premiers orateurs des côtes du Pacifique. Outre le flaman:l et le français, il parlait russe et allemand; le chinouk, ce dialecte que l'on entend à Vancouver aussi bien que sur la côte du Pacifique et dans l'intérieur du Continent, lui était familier, et 1l parvenait à se faire comprendre des indigènes de l'Alaska, dont le langage se ramifie en plus de trente dialectes divers.
Sa science étonnait ceux qui avaient le bonheur de l'approcher, et l'on se demandait où ce missionnaire, tou- Jours en route, trouvait le temps de s'assimiler tant de connaissances. L'étonnement redoublait lorsqu'on trouvait
la clef de ce mystère. Pendant ses longues pérégrinations,
ses livres étaient ses compagnons fidèles et inséparables ; et c'était en canot, en traineau, à cheval, que cet homme avide de savoir faisait ses méditations philosophiques, seru : tait les profondeurs de la théolæie, où sondait les mystères de la nature 0,
Un jour de décembre 18S3, le grand Evêque entrait dans la cellule de séminariste de celui qui écrit ces pages. Tout à coup un sourire éckura ses traits, Il venait d'apercevoir, parmi les livres de la petite bibliothèque d'étudiant, les Questiones philosophie de Sylvestre Maurus. «I m'a fait société si souvent dans mes voyages, » me dit-il, en retirant les volumes de leur rayon, les parcourant d'un œil ami.
Il employait toutes ses heures libres à l'étude. II le savait, la science est une des snemières forces du prêtre; il était loin de partager cette illusion des superliciels, que pour parler aux ignorants et aux petits, il ne faut pas de bien profondes connaissances : il se rendait compte que, plus il faut être simple et naïf dans l'exposé d’un enseignement, plus aussi il faut avoir müri la pensée, plus il faut la voir, dans son intelligence, limpide et dépouillée de tout ce qui peut la ternir. Aussi était-il mfatigable à
l'étude, et brülait-1l de la soif de savoir, A la question d'un
(1) Le journal de voyage de Mgr Seghers en Alaska mentionne à plusieurs reprises les livres qu'il a lus en route, et les notes qu'il a écrites aux haltes.
ani lui demandant ce qu'il pouvait faire des livres sans nombre qu'il ne cessait de se faire envoyer d'Europe, il répondait : « Un Evéque sans livres est un soldat sans armes; » Met lors de son dernier départ pour les régions polaires, d'où il ne devait plus revenir, une de ses plus instantes recommandations était : « Noignez la bibliothèque, » cette bibliothèque qui avait été son œuvre à lui, à laquelle il avait consacré une grande partie de son patrimoine, et qu'il léguait à son diocèse.
Lorsqu'en IRG9, il accompagna Mer Demers, son Evéque, au Concile du Vatican, il s'embarqua avec Île bagage relativement léger de connaissances canoniques, retenu d'études courtes et spécialement destinées à former un homme d'action bien plus qu'un homme de science, A son retour de Rome, il possédait la législation ecclésiastique à fond. On vit plus tard des spécialistes se divertir à lui citer en discussion tous les auteurs de quelqu'importance, Il les avait lus tous ; il connaissait leurs opinions et leurs arguments, et en avait fait la plus judicieuse critique.
Il suivait avec un intérêt passionné les questions du jour. « Saint Paul vivant en notre temps se ferait journaliste, » à dit quelqu'un. Mgr Seghers se fit journaliste lorsque l'occasion et le loisir s'en présentaient, et les arti-
(l) Lettre à M. J. D. M., 10 Décembre 1872.
cles qu'il donna dans plusieurs journaux américains firent sensation. [la pu même écrire : « Saviez-vous que j'ai été pendant quelque temps quasi-éditeur de journal? » D
C'était un travailleur infatigable. I trouvait sa seule récréation dans la musique. Il était musicien dans l'âme, possédait une belle voix bien cultivée, et composait parfois quelques morceaux, qu'il prenait plaisir à enseigner lui-même aux chantres de son église. Ces talents lui furent de la plus grande utilité dans ses missions. L'attrait des peuples primitifs pour la musique est frappant, et cet art est un puissant moyen d'action sur les Indiens.
Mer Seghers mit aussi à profit ses aptitudes musicales pour noter les chants des diverses peuplades qu'il eut l'occasion de visiter.
Ces connaissances lui furent encore d'une grande utilité pour concevoir et faire exécuter un projet de réforme de la musique religieuse. Son influence en cette matière eut les plus heureux résultats dans l'archidiocèse d'Orégon et dans toute la province.
Autant les qualités de son esprit étaient brillantes, autant étaient supérieurs et nobles les sentiments de son cœur.
Une de ses qualités caractéristiques était la reconnaissance. Ses lettres en débordent ; elle s'y épanche avec
(1, Lettre à M. l'abbé V. L , 4 mars 1891.
une exquise délicatesse. Elle était vive surtout à l'égard de celui qui l'avait formé à la vie des missions, du vénérable recteur du Séminaire américain de Louvain. « Cher Père, lui écrit-il, le 13 décembre IS67, je viens de lire les avis que vous voulez bien me donner. Ni vous saviez tout le bien que me font vos paternelles lettres, vous diriez bien sûr qu'elles me sont éminemment salutaires. Je ne sais ce que j'éprouve, je me sens les larmes aux yeux; ce n'est pas de tristesse, ce n'est pas de joie ; peut-être est-ce de reconnaissance ; mon cœur n'est pas à Louvain ; il est bien ici; et cependant, tandis que j'écris, il me semble que mon âme entière s'épanche par ma plume... » 2
Il nourrissait ces mêmes sentiments d'affection profonde et de vive reconnaissance pour son Evèque. « Mon Evéque me traite comme son fils, écrivait-il, et je le respecte et l'aime comme un père » (),
Il s'etforçait encore de faire pénétrer ces sentiments en autrui. À celui qui devait être plus tard son Vicaire Général et son intime ami, M. Jonckau, il écrivait : « Ce qu'il vous faut apporter aussi, c'est une parfaite soumission à votre Evêque, et un sincère respect pour lui. Mais c’est dire trop peu : nous devons aimer notre Evêque, l'aimer
comme notre père » (2).
(1) A Mgr De Neve, 18 avril 1866.
(2) 1" octobre 1866.
L'humilité de cet homme éminent était remarquable. On le surprenait grandement, lorsqu'on s’occupait de sa personne, et cette surprise était mélée d'un sentiment pénible. Son humilité n'était point ce sentiment déprimant qui enlève à l'ame le ressort et la spontanéité, Il voulait de grandes choses, et S'en rendait compte; mais il ne voulait point fonder ses entreprises sur lui-même, il ne voulait point en être le but. Son humilité était le sentiment sublime de celui qui s'est élevé au-dessus de luiméme comme au dessus de ce qui l'entoure, et a porté son esprit et sa volonté en Dieu. Elle était ce que Sainte Thérèse à si bien défini : « l'humilité, c’est la vérité; » mais la vérité nettement, vivement, constamment perçue, entrée dans toute l'activité de l'homme : la claire connaissance de Dieu et de ses grandeurs; la connaissance de soi-même avec toutes les humaines faiblesses, avec sa fragilité et son inpuissance ; la connaissance de soi-même, avec la volonté énergique de s'élever au-dessus de ses misères, avec le courage de les regarder en face, et de les confesser.
Ce fier courage de l'humilité, il le possédait à un haut degré ; témoin ses lettres au Président du Séminaire américain, dans lesquelles il ouvre son cœur tout large, sans dissimuler ses faiblesses, disant en toute simplicité ses défaillances, ses lichetés d’un moment, tout, en un mot, tout ce qui se passait en lui. Une chose frappe en cette cor-
respondance admirable : faiblesses et victoires, décourage-
ments et triomphes, tout cela est dit, lorsqu'il y a utilité à le dire, du ton simple et net de celui qui parle sans faire de retour sur sa personne, sans songer, pour ainsi dire, qu'il parle de lui-même.
Cet esprit d'humilité, joint au respect et à l'amour pour ses chefs, faisait de lui un modèle de soumission et d'obéissance.
Et toujours, l'âme de cette soumission, de cette obéissance, était la volonté supérieure de faire le bien, de sauver des âmes, de glorifier Dieu. Il s'était offert à lui pour travailler à sa gloire : il s'était donné tout entier à ce grand dessein. Dès ce moment, il était un soldat dans l’armée de son Dieu : il le savait, ua soldat, doit avant tout être à la disposition de ses chefs. Les ordres des supérieurs, il les exécutait parce qu'ils étaient pour lui la formule du devoir ; sans les discuter, sans les examiner, — en soutfrant parfois vivement, comme lorsque son Evêque lui défendait d'aller travailler parmi les Indiens, — mais obéissant en toute soumission et de grand cœur.
Cet esprit d'obéissance était la cause de sa vive antipathie pour tout ce qui sentait l'attachement à la volonté propre. Ses lettres sont pleines des expressions les plus vives, stigmatisant cette orgueilleuse indépendance. Il sentait que l’obéissance est la loi universelle et la première condition d'un travail harmonique et efficace; et il soutfrait
immensément en voyant exalter, parfois même, hélas!
parmi le clergé, cet amour de l'indépendance dans lequel des esprits étroits croient trouver la plus haute expression de la liberté. « Je hais cette conception de la liberté et de l'indépendance, J'ai besoin de trouver quelqu'un qui me parle un langage qui résonne trop rarement à nos oreilles. Je trouve dans ces idées et ces conceptions une telle opposion avec l'esprit catholique, qu'elles m'inspirent le dégoût. Mais je touche un sujet qui me ferait écrire des pages, si je développais ma pensée. » (D
Ce cœur assoitfé du salut des âmes sentait combien est nécessaire à l'action sacerdotale le plus parfait esprit de soumission ; lorsqu'il voyait de près combien l'action apostolique est entravée par l'esprit frondeur, plein de confiance en soi-même et de mépris pour l'autorité, cet esprit qu règne en maitre dans le Nouveau Monde plus encore que dans la vieille Europe, son cœur se brisait de douleur, et se soulevait de dégoût.
Mais la aractéristique de cette grande âme, c'est son indomptable énergie et son dévoment sans bornes.
L'enthousiasme aveugle, qui refuse de voir les difticultés et précipite inconsidérément dans les aventures, lui était inconnu.
« Ce qu'il vous faut apporter, écrivait-il dans la lettre
à M. Jonckau que nous citions tantôt ®, c’est une provision
(1) À Mgr De Neve, ler Août 1867.
(2) 1er octobre 1866.
pour toute la vie, de courage et de force, le feu de l'ardeur pour entreprendre, et l'acier de la constance et de l'énergie pour persévérer. On trouve rarement ces deux choses réunies. Préparez-vous à pratiquer ici ce que l'on nomme l'esprit de renoncement et de sacrifice : omnibus omnia actus: venez pour donner votre coup d'épaule au char de la religion, non pour opérer des milliers et des milliers de conversions, Les NS, François Xavier ne sont pas aussi nombreux que l'on se l'imagine en Belgique. Venez pour faire progresser quelque peu ce que d'autres ont commencé, pour commencer vous-même ce que vos successeurs feront progresser; et lorsque nous aurons sacrifié notre corps, et notre santé, et notre vie pour le bien, disons-nous après tout : servi inutiles sumus ».
Voilà comment il comprenait la vie du missionnaire : il regardait autour de lui, il voyait le bien qu'il y avait à faire, il brülait de le réaliser; mais en méme temps il demeurait maitre de lui-même, et savait attendre, s'il le fallait, comme il savait, lorsque les circonstances le permettaient, mettre la main à l'œuvre avee une suprême vigueur,
Oh! comme il brülait du désir d'aller évangéliser les pauvres Indiens de Vancouver! C'est en termes de feu qu'il en écrit à son vénéré Recteur de Louvain, le confident de toutes ses pensées :
« Une mission indienne, sur la côte Nord, reste confiée
aux soins des Pères Oblats jusqu'à ce que d'autres missionnaires puissent v être envoyés. Deux missions chez les mêmes peuplades, sur la côte Ouest, doivent être fondées ; les Indiens n'v ont jamais, jamais, jamais vu un prêtre. Que je voudrais v aller! Mais l'Evêqgue ne le veut pas : primo, parce que vous, vous! {et je vous en veux toujours de ce chef) lui avez dit que ma santé est trop délicate !secondo, parce qu'il ne veut pas se séparer de moi; tertio, parce qu'il a besoin à Victoria d'un prêtre parlant français. J'avais tou- Jours espéré que lorsqu’arriverait un prêtre un peu plus âgé que moi, il serait préposé au couvent et je pourrais aller aux missions. Mais hélas! Jugez par vous-même : Il y a quelques jours, je demande à Sa Grandeur {c'est la première fois que je lui demande quelque chose) : — Pourquoi ne cherchez-vous pas un bon prêtre pour vos religieuses; envoyez-moi à la côte Ouest. — Le lendemain il me dit : J'ai écrit en Canada pour demander un prêtre. — Pour les religieuses, n'est-ce pas! — Non, pour les sauvages. — Je reste donc enchaîné à Victoria! Won sieut ego colo, sed “sieut Tu! » ® Quelques mois plus tard, il revient à son sujet de prédilection : « La côte Ouest, que baigne le Paeifique, n'est habitée que par les sauvages. Pas de blancs; et jamais un prêtre n’a mis le pied sur cette terre abandonnée! Il raurT jet le mot est trois fois souligné) qu'une
gum ————
(1) 18 avril 1866,
mission y soit fondée... » ‘l) Il n'en tarit pas, et la même année encore, il épanche son cœur : « J'ai demandé à être envoyé chez les Indiens, et je n'ai obtenu qu'un « non » tout court! Et cependant quelque chose me dit qu'un jour, si je vis, j'irai chez les Indiens! » @)
Il ne se fait pas illusion. Il sait les souffrances et les déboires qui attendent le missionnaire parmi ces peuplades grossières et cruelles; il sait les privations de chaque jour, il sait les répugnances qu'il aura à vaincre, ces souffrances de tous les moments, bien plus difficiles à braver que les dangers les plus terribles. Luimême il écrit :
« Vraiment il me semble que les Indiens ne ressembient guère aux autres descendants d'Adam. Leur langage, un abominable jargon ; leur personne, quelle odeur ! quelle malpropreté ! Je puis vous assurer, je n'exagère pas : tout le monde n'est pas appelé à être missionnaire chez les Indiens. Pauci vocati, et non multi! » @)
Cependant, l'obéissance seule est capable de le retenir; et lorsque, plus tard, son élévation à l’épiscopat l'a rendu maitre de ses actes et de sa personne, il se souvient aussitôt qu'il faut que des missions soient fondées ;
il part, « prêt à tout, même au martyre »; puis, plus
{1) A Mgr De Neve, 1er octobre 1865.
(2) » ” 14 novembre 1866.
(3) » » 4 novembre 1865.
tard encore, il renonce au siège archiépiscopal d'Orégon pour retourner à son cher diocèse de Vancouver, parce qu' «il s'est fait missionnaire, non pour vivre eh pays civilisé, mais bien parmi les sauvages » (,
Oh! non, son dévoñment ne se réduisait pas à de fervents désirs : il a fourni une somme énorme de travail, ce prêtre à la santé débile, vomissant le sang à plusieurs reprises, menacé, si pas atteint, de phthisie pulmonaire, condamné par les médecins. Dès les premiers temps, il cumule les fonctions de vicaire de la cathédrale, d'aumonier du couvent, avec un personnel d'une dizaine de religieuses et de cent vingt enfants, de secrétaire de son Evéque, chargé à plusieurs reprises par celui-ci de tout le soin et de toute la responsabilité du matériel du diocèse ; il entreprend de longues et pénibles missions dans l'intérieur; et toute cette besogne lui laisse des loisirs pour étudier, pour écrire, à lui le malade, à lui le phthisique! Et Jorsque la maladie le frappe plus cruellement, lorsque des amis dévoués le supplient de prendre quelque repos, d'aller jouir pour quelque temps de leur fraternelle hospitalité, de leurs soins dévoués, il répond que ses occupations le réclament ; une seule fois il se rend aux appels de son ami M. Brondel,
et se repose chez lui... pendant dix jours!
(1) Illes disait ces paroles, en novembre 1883, le jour où il demandait son retour à Vancouver,
En 1878 il revient d'un pénible voyage de seize mois dans les neiges d'Alaska. Il trouve sa nomination de coadjuteur de l'Archevêque d'Orégon. Il ne veut point quitter son diocèse sans en avoir visité de nouveau toutes les missions; il parcourt tout Vancouver, il retourne en Alaska. A peine revenu de cette lointaine course apostolique, il se rend à Portland; huit jours plus tard il se remet en route et voyage pendant seize mois à travers les montagnes d'Orégon, d'Idaho et de Montana.
Plus tard, lorsqu'après le Concile de Baltimore il S'attarde dans les provinces de l'Est pour recueillir les fonds nécessaires à ses expéditions en Alaska, il croirait perdre son temps, Sil ne travaillait d'une façon directe au salut des âmes; pendant les heures qui lui restent, il donne des retraites, il prêche des missions aux ouvriers des grandes villes.
Dans son dernier voyage, après une marche de près de deux mois, il arrive à la Stewart River. Les circonstances lui semblent exiger qu'il se sépare de ses compagnons. Tout autre eût pris au moins un jour de repos; mais il voit seulement le devoir qui l'appelle et les travaux qui le réclament : arrivé le 7 septembre 186, il part le lendemain pour un voyage de trois cent cinquante lieues, à travers un pays inexploré, en compagnie de son seul domestique, qui devait devenir son meurtrier.
Il ne pouvait entendre parler de repos. Le père
Cataldo, qui fit avec lui plusieurs courses apostoliques dans l'Orégon, lui représentait un jour qu'il se fatiguait à l'excès, en courant à cheval par monts et par vaux, pour instruire et assister les habitants épars de ces contrées. L’archevêque lui répondit avec un sourire : « Lorsque je prêche, je me repose d'être à cheval; lorsque je suis à cheval, je me repose de précher. » ()
Travailler, toujours, sans relâche, fut le rêve de sa vie, un réve qu'il réalisa.
Aussi n'est-il pas étonnant qu’un tel prêtre, dès les premiers Jours de sa vie apostolique, ait été regardé comme le missionnaire par excellence, comme la cheville ouvrière des missions auxquelles il s'était consacré, que sa présence ait été considérée comme une bénédiction toute particulière de la Providence pour les contrées de l'extrême Ouest. Son Evéque rendait de lui, en IR67, ce témoignage qui suffirait à nous le faire admirer : « Il peut se trouver quelque part un prétre comme M. Seghers; nulle part il ne peut y en avoir de meilleur ! » @
En 1869, lorsque le vénérable recteur du Séminaire américain songe à demancer le retour en Europe de M. Seghers, comptant trouver en lui un auxiliaire dans
l'administration de son important établissement, M. Jonc-
(1) Lettre du P. Cataldo à M. l'abbé Van Hulse, 25 avril 1894. (2) Ces paroles ont été prononcées par Mgr Demers au Séminaire américain de Louvain, en 1867.
kau jette un cri de détresse : « Non, M. Seghers ne peut quitter ce pays sans exposer Sa santé, et ce qui est plus grave, sans exposer le diocèse » (), Le même M. Jonckau bénit Dieu « de lui avoir fait trouver dans ce tout jeune prêtre un directeur sage, pieux et zélé. IL est estimé et aimé au plus haut point, et on à pour lui plus de déférence que pour les plus hauts personnages » (2).
Cette déférence, ce respect, ce suprême attachement de la population dépassait, en effet, tout ce que l’on pourrait imaginer. Lorsqu'en 1869 la mort menace de l'enlever bientôt, tout Victoria en est affligé comme d’une calamité publique; l’Evêque lui-même supplie le Pape d'obtenir de Dieu la guérison de ce prêtre, « parce qu'on ne pourrait se passer de son zèle et de son dévoüment ».
ît lui-même, le vaillant, alors qu'il eût reconnu son état, il n'avait qu'une préoccupation : travailler! « On me dit que je suis atteint de phthisie ! J'espère que ce sera une de ces phthisies lentes, qui permettent de travailler pendant quarante ans! »
« J'ai eu un crachement de sang. Si c'est la volonté de Dieu, je suis prêt à quitter cette vie, mais, comme mon Evéque le répète souvent après St Martin, si je suis encore nécessaire à votre peuple, je ne refuse pas le travail ! » (@)
() A Mgr De Neve, 7 juin 1869.
(2) » » 21 janvier 1869.
(3) n » 11 mai 1868.
Il ne tenait point à vivre. « Je vous suis très reconnaissant, écrivait-il, pour votre souhait d'une longue vie. J'y suis personnellement bien inditférent, Von recuso laborem, et d'un autre côté, je consens volontiers à quitter la terre, n'importe quand. » ()
Mais son rêve était de mourir sur le champ de bataille. À peine s'établit-il dans le pays auquel il s’est consacré, que la pensée de tomber en combattant pour Dieu l'anime et l'encourage :
« Lorsque je serai établi ici, ou dans l'endroit où Dieu me voudra, j'espère me préparer à mourir comme un soldat du Christ, sur le champ de bataille, les armes à la main ; au moins s'Il veut qu'il en soit ainsi. » @ Il le proclume à diverses reprises : son plus vif désir est de mourir pour son Dieu, comme le Saint qu'il a pris pour son patron et son modèle, St Liévin. |
Aussi, le jour où la mort violente vient le frapper, ne le surprend-elle pas. Il y est préparé depuis longtemps, et il l'accueille dans toute la sérénité d'une calme et parfaite résignation.
Son dévoñment, son énergie, la force indomptable de son âme, étaient un de ces dévoüments froids et calmes,
une énergie de fer et d'acier. « Z7 faut; » il prononçait ce
() A M. l'abbé V. L., 19 mai 1881.
(2) A Mgr De Neve, juin 1864.
mot avec un accent qui frappait, et je l'ai entendu, un jour, ajouter : « C'est bien dur, mais cela ne fait rien; » le ton dont il disait ces paroles si simples, si banales, si nulles en apparence, m'impressionna si vivement, qu'après douze ans je le vois, je l'entends encore les dire. Voilà l'énergie chrétienne, faite de la vue claire du devoir, et du mépris des propres convenances, des aises, du bien-être. « C'est bien dur, mais cela ne fait rien! » voilà la vertu, voilà la
sainteté, t
Ce renoncement, cet esprit de sacrifice, Mgr Seghers l'a pratiqué dans la plus large mesure. Ce qu'il a souttert #lans ses courses apostoliques est indicible ; jusqu'à tomber sur les. rochers du chemin, exténué de faim et de fatigue ; jusqu'à être méconnaissable, tant le froid l'avait défiguré dans les neiges des régions polaires, par 45° sous zéro. Mais ces soutfrances, il les méprisait; et le lendemain il était en route de nouveau, pour sauver des âmes. fuétaient d'ailleurs ces souffrances physiques à coté des douleurs morales qu'il endura, surtout ‘dans ses premières années à Victoria. Pour s'en rendre compte, il faudrait un cœur comme le sien, sensible et délicat, afliné par un amour Sans limites pour Dieu, pour l'Eglise et pour les âmes. Dieu, il le voyait insulté; l'Eglise, il la voyait honnie si souvent; les âmes, ces âmes pour lesquelles il eût donné sa vie, il les voyait se perdre à eôté
de lui, sans pouvoir voler à leur secours !
Non, on n’apprécie pas ces douleurs, si l'on ne possède le cœur qui battait dans sa poitrine. Mais lui, il les a senties, senties si vives, si poignantes, qu’il leur attribue le dépérissement de sa santé. « C’est l'angoisse de l’âme unie à trop de fatigue de la voix qui m'a causé cette maladie... » () Et cependant il ne se plaint pas; les souffrances sont incapables de l'abattre, et il dit, en modifiant le mot de l’Apôtre : « foris pugne, intus pugne, timores nulli; je suis assuré que rien ne sera capable de briser mon énergie ! » @)
A bon droit il le disait, car son énergie, comme son dévoüment et son zèle, comme sa patience et son renoncement, il la puisait à la source de tout ce qui est indéfec-
tible et immuable : en Dieu.
En effet, la force d'âme de ce grand missionnaire, et ses vertus furent le fruit du chrétien esprit de perfection et de l’ascèse chrétienne.
Non que nous voulions nier l’importante influence de la nature et du tempérament. Chaque homme est, jusqu'à un certain point, ce que le fait l’évolution de son naturel. Mais cela même est entre ses mains un instrument, une
arme qu'il emploie à son gré. Cette arme, il peut la diriger
(1) A Mgr De Neve, 6 avril 1869.
(2) » » 13 décembre 1867.
où il veut, en faire l'usage qu'il lui plaît. Qu'il tire sur l'ennemi, ou que, en révolté, il tire sur les troupes de son camp, l'arme est la même, mais elle lui sert au devoir ou au mal, selon qu'il le veut.
L'homme admirable que l’on appelle Charles Jean Seghers parvint, par un effort constant de volonté, à faire converger vers le plus grand des buts toutes les forces de sa riche nature; cet effort se trouva surtout dans la méditation et la prière.
La haute estime dans laquelle il tenait ces pratiques se traduit en ces conseils qu'il donnait à un ami : « prenez la ferme résolution de n'omettre JAMAIS votre méditation le matin, votre examen de conscience le soir, et votre chapelet. Suivre ici une règle de vie est impossible ; mais négliger ces choses-là est dangereux ; et j'ose dire : Malheur au prêtre qui ne célèbre pas les SS. Mystères chaque jour, lorsqu'il en a l’occasion. » (}
IL avait compris la nécessité absolue de la méditation. Si facile, si inévitable est l'entrainement de toutes les contingences qui nous environnent, ce que l'Ecrivain sacré nomme avec tant de justesse et de force la fascinatio nugacitatis, la fascination de la bagatelle ; si profondément ressenties sont les sollicitations de l’amour de soi-même et des
passions, qu'il faut, si on veut les vaincre et les dompter,
( A M. Jonckau, 1°" octobre 1866.
se remettre chaque jour devant les veux l'idéal divin que l'on à choisi pour la boussole de sa vie ; chaque jour il faut, dans le calme et la paix, se remettre en présence de soïméme, et se demander ce que l’on veut; sinon, on S'en va à la dérive, abandonné aux mille courants qui sollieitent l'âme en sens divers, et, ballotté par la vague, on échoue finalement bien loin du but que lon s'était proposé. Chaque jour, il faut se redire : voilà ce que je veux ; voilà le principe de toutes mes actions, et leur fin suprême. Non content d'avoir proposé à son àme la norme de ses actions, il faut se demander, la journée finie, si l'on ne s'est point laissé entrainer par les courants, si l'on à marché droit dans la voie fixée : l'examen de conscience, cette discussion et ce Jugement de nos propres actes, doit être la contre-partie de la méditation. Voilà ce qu'avait compris le jeune missionnaire, comme l'ont compris tous ceux qui ont servi Dieu dans la perfection de leur vie.
Il avait compris aussi qu'il est perdu, l'homme se confiant en ses propres forces ; il ne trouve pas trop fort ce mot d'une etfrayante énergie : « Malheur au prêtre qui ne célèbre pas les SN. Mystères chaque jour!» I savait que l'œuvre de la sanctification, de la sanctification propre comme de celle d'autrui, n'est pas l'œuvre de l'homme, mais l'œuvre de Dieu. Lui seul est l’auteur et le distributeur des grâces, tout ce que Dieu n’a point bâti est condamné à la ruine, tout ce qu'il ne tient pas sous sa garde
est perdu!
Aussi Mer Seghers fut-il homme de prière avant tout. La prière était sa joie et sx consolation ; elle l'était pour son âme de jeune prêtre, ‘quand Dieu ne lui ménageait point ces intimes douceurs que ceux-là seuls comprennent, qui les ont goûtées; elle l'était encore, lorsque Dieu lui retira les consolations sensibles, lorsque, selon ses propres paroles, «il ne trouva plus dans la prière cette douceur, cette satisfaction de l'enfant parlant à son père » QD); il continua à chercher dans l’oraison la force dont il avait besoin, le courage au milieu des travaux et des souffrances. Ceux qui l'ont vu de près, pourraient citer bien des exemples de cet esprit de prière ; citons-en deux :
C'était en ISS4. I] se trouvait en Flandre, à Hauthem- St Liévin. Accompagné de plusieurs prêtres, il avait fait une visite au tombeau du Saint qu'il regardait comme le patron des Evêques missionnaires, du Saint dont il enviait la mort, la mort du martyre. Après une longue station au tombeau vénéré, tous se trouvaient réunis au presbytère, lorsqu'on s’aperçut de l'absence de l'archevêque d'Orégon. On le chercha partout, sans le trouver; enfin deux des prètres présents eurent l'idée de retourner à l’église. Une porte était entr'ouverte ; ils aperçurent, prosterné devant le tombeau du Martyr, dans l'attitude du plus profond
recueillement, le missionnaire qui priait. Après avoir joui,
(1) A Mgr De Neve, 11 novembre 1867,
non sans émotion, du pieux spectacle, les prêtres se retirérent, laissant l'Evéque à son entretien avec Dieu et le Saint. L'après-midi, dans une allocution qu'il fit aux fidèles, Mgr Seghers laissa soupçonner quelle avait été sa prière. Dans un pieux enthousiasme il s’écria : « St Liévin est mon patron, le patron des Evéques missionnaires, il n'est rien que je désire plus vivement que de mourir comme il est mort! »
Quelques mois plus tard, les fidèles de Baltimore se racontaient que, chaque jour, on pouvait voir à la cathédrale, derrière un pilier du sanctuaire, l'archevêque d’Orégon priant longuement, tout absorbé en Dieu.
Dans sa profonde humilité il demandait sans cesse que l'on priàt pour lui et pour ses missions ; il n’est guère de ses lettres qui ne se terminent, non par une formule banale, mais par un instant et éloquent appel à la prière.
« Priez, faites prier, surtout durant la Ste Messe pour moi et pour mes missions. Je sais trop bien que Deus éncrementum dat. 0)
« Je vous en supplie, per viscera misericordie Dei nostri, priez pour moi surtout pendant le S. Sacrifice. » @)
« L'avenir nous apparaît beaucoup plus sombre. Que
faire ionc? Demander des prières, toujours des prières ;
(1) À M. l'abbé V. L., 5 décembre 1865, (2) , » 30 juin 1873.
et chasser de notre esprit toute préoccupation touchant le temps à venir... Cher ami, je voudrais avoir mille bouches et mille voix pour vous crier incessamment priez, priez, priez, et faites prier ! » @
Si le saint prêtre était homme d’oraison, il n'était pas moins persuadé de la nécessité d’un autre moyen de perfection : la confiance et l'entière ouverture de cœur à l'égard d’un homme capable de donner conseil et lumière. Il rendait compte de tout ce qui se passait dans son âme : désirs et tentations, aspirations et découragements, ardeurs et lâchetés, tout était exposé avec sincérité, ouverture et humilité. Il savait combien l’homme est aveugle sur tout ce qui le regarde, combien facilement il s’égare dans l'appréciation de ce qui se passe dans son intérieur. Il acceptait les conseils avec respect et reconnaissance, et s’empressait de les mettre en pratique.
Combien ardent est son désir de sainteté! Combien vive sa gratitude pour ceux qui le stimulent dans la voie de la perfection !
« Quand je quittais le vieux pays, je me disais, en pensant à St François Xavier et à St Paul : On va se
sanctifier là-bas! Du tout, je suis toujours le même; je
(1) A M. l'abbé V. L., 30 septembre 1864.
pense pourtant que le bon Dieu m'aime beaucoup; il me semble que je l'aime aussi ». 0)
Son œil toujours ouvert et vigilant aperçoit toutes ses faiblesses, il souffre de ne point marcher à pas plus rapides; il lui semble parfois qu'il recule, et vive est la peine qu'il en ressent,
«Je ne crois pas que je sois en train de devenir bien mauvais ; mais je dois reconnaitre que mes propos de faire du progrès chaque jour, de devenir plus parfait, sont grandement exposés à l'oubli : alors un lingage comme le vôtre vient m'électriser ». @)
«Ciel! je n'avais jamais pensé que le fait de prêcher aux autres pût faire plus de mal que de bien au prédicateur, Et cependant, j'en suis sûr, il en est ainsi. Il v à maintenant deux ans que j'ai fait une retraite, et je sens un extrême besoin d'exercices spirituels, J'ose à peine demander à Sa Grandeur de m'accorder quelques jours de repos pour songer à mon âme ». @)
Un dernier trait, qui montre à découvert cette belle ame pleine d'énergie :
« Je me sens heureux et content, bien que j'aie à supporter de temps en temps quelques petites croix. Je ne me
sens nullement découragé. Je prévois de grandes difficultés,
(1) AM. l'abbé V. L., 5 décembre 1865.
(2 À Mgr De Neve, juin 1864.
(3) » » 21 juillet 186.
et je m'y prépare; mais, je ne pense pas qu'aucune adversité soit capable de m'abattre, La seule chose que j'aie perdue, au milieu des épreuves et des luttes, c'est la suavité de la dévotion : je n'éprouve plus la même douceur dans la prière ; je ne sais plus prier, je dirai : en enfant, comme j'avais coutume de le faire. Mais je ne pense pas avoir rien perdu de la foi, de l'espérance et de la charité », 0)
L'énergie calme, la pleine possession de soi-même, l'empire absolu sur tous les mouvements de son cœur n'étaient pas nés avec l'homme chez qui nous les admirons. Son caractère d'une fougue inconsidérée s'était manifesté, dans sa jeunesse, de manière à inquiéter ceux qui avaient le soin de son éducation.
Ce serait bien mal comprendre ce qu'était la force de caractère de Mgr Seghers, son mépris du danger, son auaace à affronter les périls, de confondre ces viriles qualités avec la fougue de l'impétueux jeune homme. Cette énergie et cette audace étaient faites entièrement de
possession de soi-même et de vue calme du devoir.
(1) À Mgi De Neve, 11 novembre 1867. Il nousest impossible de rendre dans une traduction tout le charme de ce passage. Le voici dans l'original anglais :
I feel satisfied and happy although off and on. I have some little crosses to carry ; but I am by no means discouraged : I look for great trials, and I prepare myself; but I dont think any adversity will be in force to depress my spirits The ouly thing I am losing amidst trials and difficulties is sweetness of devotion : I can no more pray as tenderlv and, I shoulil say, chil-
dishly as I used to pray before ; but 1 dont think I lost a bit of faith, hope and charity.
— XLVIN —
Nous l'avons vu, et nous le verrons mieux encore dans le cours de cette étude, pesant les situations, examinant froidement le pour et le contre, calculant les chances de réussite, regardant en face les obstacles et les écueils, traçant sa ligne de conduite, et marchant dans la voie qu'il s'était assignée, sans plus écouter ni les révoltes de la nature, ni les menaces du dehors. Ce n’était plus l’impulsion, aveuglément suivie, d'une nature bouillante: c'était la force d’une volonté, ne connaissant d'autre règle que la raison et le devoir. Un regard superficiel peut ne pas voir une différence profonde entre le mépris du danger, l'amour des aventures chez l'adolescent, et le mäle courage de l’homme fait; un regard plus pénétrant verra dans les grandes qualités du missionnaire, le fruit d’une entière victoire sur la nature. D'une part, c'est l'inconsidération; d'autre part, c’est la réflexion. D'une part, c'est la légèreté; d'autre part, c’est l’entreprise longuement étudiée et mûrie. D'une part, c’est l'impulsion ; d'autre part, c’est la froide volonté, ce sont les passions toujours tenues en bride, dominées jusqu’à être réduites au silence, anéanties sous la perpétuelle contrainte du devoir. D'une part, c’est la nature dans sa sauvage vigueur; d’autre part, c’est la volonté réduisant cette nature sous le joug, en employant toutes les richesses et toutes les ressources pour le but grandiose qu’elle s’est proposé.
Cette entière victoire sur les passions, se traduit en
cette formule, si banale à première vue, si insondablement profonde en réalité, que nous admirions tantôt : « C’est bien dur, mais cela ne fait rien. »
Cette entière transformation fut chez Mgr Seghers le fruit de la constante pensée des vérités supérieures, contemplées dans la méditation; de l’incessante vigilance sur soi-même, par l'examen de tous ses actes; de l'appel sans trève au secours de la Force divine, dans la prière.
Nous l'avons vu homme d'oraison : c'est tout le secret de ce qu'il fut, lui, qu'on n'a pas craint d'appeler LE PLUS