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s’il lui faut du bois, il peut le couper lui-même. Puis, éclatant en une folle rage, il saisit son fusil, et couche le missionnaire en joue. L'Evéque se lève, parfaitement calme, et croisant les bras sur la poitrine, il reste debout, les yeux fixés sur Fuller. Celui-ci, vaincu par tant de sereine fermeté, baissa son arme et sortit. Ceci se passait la veille du départ pour Nulato (1).
Il était devenu de plusen plus sombreet agité, tandisque l’Archevêque se montrait toujours gai, et semblait parfaitement tranquille.
Les Indiens eux-mêmes en faisaient l’observation; ils admiraient cet homine qui. au milieu de ses rudes travaux et des contrariétés, ne cessait d’être aimable pour tous, toujours souriant, ne laissant jamais paraitre la fatigue, ne se plaignant jamais des dures privations qu'il avait à supporter (2).
L’Archevêque resta à Nuklukayet jusqu’au 19 novembre, instruisant les Indiens, dont il était connu et aimé depuis longtemps (3).
Il n’avait pas abandonné le projet d'atteindre Nulato. Comprenant le danger dont le menacaient les fureurs de Fuller, il engagea celui-ci à hiverner à Nuklukayet. Le domestique refusa nettement, décidé à s'attacher aux pas de l’Archevêque (1). Mgr Seghers essaya de décider Walker à l’accompagner, mais sans y réussir ; les tentatives auprès des mineurs n’eurent pas meilleur résultat ; alors il tâcha d’engager des Indiens.
Ces hommes refusèrent. Mais le missionnaire demeurait
(1) Barnum et Tosi, articles cités.
(2) Tost, art. cité.
(3) On se souvient que Mgr Seghers avait passé quelques semaines à Nuklukayet en 1878.
(4) Tosi, art. cité.
En route de Nuklukayet vers Nulato
décidé à partir : il irait à Nulato à tout prix, malgré les difficultés et les périls. Les Indiens furent subjugués par cette volonté inébranlable, et deux hommes se présentèrent : Sennetoh et Koïhatoy, un adulte et un jeune homme.
L’Archevêque se procura trois traineaux et des attelages de chiens, et la caravane quitta Nuklukayet. La température variait entre 10° et 20° sous zéro.
Mer Seghers montait un traineau; Fuller et l’Indien en occupaient chacun un autre ; le jeune homme précédait pour frayer la route et guider les chiens.
Fuller, très mécontent de ce que les attelages fussent sim plement loués, et non achetés, exhala sa colère en invectives
folles. Le journal de l’Evêque en témoigne.
20 novembre. — Bro. me demande comment il se peut que j'encourage les Indiens à se moquer de lui. Cinq ans durant, les Indiens ont fait la même chose dans les Montagnes Rocheuses ; ici ils continuent le même train.
21. — Bro. me demande pourquoi j'ai envoyé un de nos Indiens en avant pour brûler le traineau et lui-mêrne (le frère).
Le 21 novembre, on avait atteint un petit poste occupé par un Russe nommé Korkorin, une vieille connaissance de Mgr Seghers. L’Evêque écrivit à Walker; la lettre rendait compte du voyage; elle abondait en plaisantes narrations au sujet des petites aventures rencontrées en route, sur les allures des chiens, et autres incidents : elle n’indiquait aucune inquiétude.
On se remet en route, et les difficultés avec Fuller recom-
mencent.
24 novembre. — Un homme bat sa femme ; est arrêté par moi.
Bro. veut que je le fasse tuer tout de suite; veut rester là ou aller à Nowikakat.
25, — Bro. dit que Walker lui avait prédit que je lui donnerais un mauvais nom.
Ce sont les derniers mots du journal. Nous verrons plus tard combien ils sont gros de sens caché : Waiïker avait été le mauvais génie de ce malheureux.
Vers le soir du 26 novembre (1), Fuller, qui s’était montré de plus en plus intraitable, mécontent de ce que l’Evêque attachât plus d'importance aux avis des Indiens qu’à ceux qu’il émettait, lui demanda de s’arrêter et de camper en un endroit qu'il avait choisi. Les Indiens affirmaient que l’on trouverait, à deux milles de là, des huttes où l’on pourrait passer la nuit. L'Evêque se rallia à leur manière de voir, et décida que l’on pousserait jusqu'aux cabanes. Les guides avaient dit vrai.
Tandisque ceux-ci arrangeaient le campement, Fuller s’emporta contre l’Evêque et, disent les Indiens, « il parla très haut ». Le prélat prit la chose en douceur, et trouva même matière à rire.
Il ne restait plus qu’une petite journée de voyage pour atteindre Nulato, et l’Archevêque, pressé d'arriver avant le Dimanche, exprima sa joie en disant : « Dieu soit loué, c’est le dernier jour. » Fuller dit plus tard avoir compris ces paroles en ce sens que c'était le dernier jour pour lui, et que l’Archevêque allait le tuer (2).
L'endroit de ce dernier campement est proche d’un haut
(1) Il y a divergence sur cette date, et par conséquent sur celle de la mort de Mgr Seghers. Le Père Barnum dit le 26; le Père Van Rensselaer, le 27; le Père Tosi, le 28. Il faut se rallier à l'opinion du Père Barnum. Mgr Seghers est arrivé à Yissetlatoh le 26, Vendredi soir; il a été assassiné le lendemain, 27. Aucun doute n’est possible à ce sujet.
(2. BARNUM, art. cité,
La dernière halte
Le théâtre du crime
L’assassinat
rocher qui se dresse sur la rive Nord du fleuve. Ce rocher est connu des Indiens sous le nom de Yissetlatoh ou « pointe de la tête de loup ». Il n’est guère éloigné de l'endroit où la Koïklotzena (ou Koyoukuk) se jette dans le Youkon. {1)
Les guides s’attendaient à trouver là une barrabarra, inais ils faisaient erreur en la cherchant sur la rive Nord. Is trouvèrent cependant une de ces petites huttes que les Indiens occupent pendant la pêche au saumon, et ce fut dans cette misérable cabane, perdue dans les neiges, que l’Apôtre de l'Alaska trouva la mort.
Rien n’est triste comme ces gites des Alaskiens : un simple puits carré couvert d’un rude toit de gazons, au centre duquel est un trou servant au dégagement de la fumée. Le feu se fait par terre, et le long de trois côtés le terrain est légèrement exhaussé. C’est là que l’on prend place pour dormir. L’intérieur estsombre, humide, mal aéré et indiciblement malpropre.
L’Archevêque étendit la peau d'ours qui lui servait de lit de voyage; les deux Indiens s’établirent du côté opposé, et Fuller se coucha non loin du missionnaire. (2)
Fuller ne reposa guère de toute la nuit : deux fois il se leva, mais l’Evèque lui dit de se recoucher, et de chercher à dormir.
Vers le matin, il sortit de la cabane, disant qu'il allait prendre de quoi activer le feu; en réalité, il rapporta son fusil qui était resté au fond du traineau. Il appela Koïhatoy, et l’envoya prendre de la glace. Sennetoh était éveillé, mais encore enveloppé dans ses couvertures. Fuller jeta sur le feu
(1) BARNUM, art. cité.
(2) BarNuM, id.
quelques poignées d’écorce de bouleau, pour faire lever une grande flamme; (1) puis tout-à-coup il cria : « Evêque, lèvetoi! » Il ajouta quelques paroles que les Indiens ne comprirent pas (2), et coucha le missionnaire en joue, Celui-ci s’était levé sur son séant, et voyant le fusil braqué sur lui, il inclina la tête, croisa les bras sur la poitrine, dans un acte de suprême résignation, et tomba foudroyé par le coup de fusil que venait de lui tirer le malheureux Fuller. (3)
La balle avait traversé la poitrine en effleurant le cœur; la mort avait été instantanée.
Quelle grandeur dans cette scène, de folle rage d’une part, de sublime sérénité de l’autre.
Ce simple geste, ces bras croisés sur la poitrine, cette tête baissée devant l’arme de l’assassin, sans un cri, sans un mouvement de terreur, quel état d'âme il révèle! L'état d’une àme prête toujours à rencontrer la mort, l’ayant acceptée depuis longtemps, ne songeant, en la voyant venir, qu’à la recevoir dans toute la plénitude de la parfaite résignation.
Il était prêt an martyre, le grand Archevêque, prêt au martyre, en ce jour comme au jour de son départ pour la côte
ve
Ouest de Vancouver, comme aux jours de son précédent voyag
en Alaska, comme tous les jours de son aventureuse vie! (4)
{) Tosi, art. cité.
(2 D'après une version, d’ailleurs peu sûre, il aurait dit : « Il faut que l’un de nous deux meure ; or vous êtes mieux préparé; ce sera vous. »
(3) Tosr. art. cité.
(4) Pendant la nuit du 26 au 27 novembre 1886, M. Hylebos se trouvait à Portland, où il suivait les exercices de la retraite. Il vit en songe l’Archevêque tué d’un coup de fusil. Vivement impressionné, il écrivit son rêve, et constata plus tard qu'il avait vu dans son sommeil la scène du crime, au moment même où se perpétrait le meurtre Nous tenons ce fait du P. Barnum.
de - br y rigrpe ls, ie