CE FUT UN MAIGRE ET LAMENTABLE CONVOI
Puis, comme ils insistaient pour la dissuader, elle ajouta :
— Et si la petite a soif en chemin ? C'était une raison sans réplique, et i's s'y
rendirent. Néanmoins, un peu honteux de l'équipage, le maire décida qu'au heu de passer sur la grand'route, on se rendrait au cimetière par la mette longeant le derrière des pâturages.
— Il y aura moins de poussière et de soleil par là, dit-il ; n'est-ce pas, Ternaille ?
— Oui, fit le curé. D'ailleurs, c'est plus poétique.
Et l'on se mit en marche par le fond du clos, dont on ouvrit avec peine la vieille porte fermée depuis longtemps.
En tête venait la bière de la femme, solitaire et comme abandonnée de tous ; car sa légèreté permettait au menuisier et à son fils d'allon-
Miarka
ger le pas plus vite qu'Arsène et le fossoyeur, qui portaient un poids plus lourd.
Derrière ceux-ci, derrière Tiarko, la Vougne tenait la petite dans ses bras, et la berçait tout en marchant. De temps à autre elle se retournait pour voir si Gleude faisait bon ménage avec Pouzzli. Et il faut croire que l'innocent et la bête se convenaient ; car l'ourse allait placidement à côté du gamin qui d'ailleurs se montrait fort prévenant pour elle, au moyen d'une croûte de pain qu'il lui donnait par bouchées menues à travers les courroies de la musehère.
Enfm,"^à quelque distance de Pouzzh dont ils se méfiaient quand même, M. Cattion-Bourdille et l'abbé Ternaille fermaient la marche. Silencieux d'abord, ils se mirent bientôt à deviser, parlant à voix basse, l'un des découvertes importantes qu'il avait faites depuis deux jours, l'autre du poème qu'il ruminait sur tout cet épisode.
— Tu comprends, disait le maire, l'invocation au soleil, quand j'en aurai le texte complet, sera d'une valeur capitale dans le problème des origines. Il y aura là des comparaisons fructueuses à établir avec certaines hymnes du Rig-Véda.
— Parfaitement, disait le curé. La science, oui, la science ! Moi, je regarde les choses à un autre point de vue, tu conçois. Le tableau, d'abord. L'antithèse entre la voiture arrêtée et le ruisseau courant toujours. Puis, l'invocation sous forme de prosopopée...
La mette était montante, mais ombreuse et fraîche. Des lïârës épaisses, hautes, rapprochées au sommet et y faisant voûte, ne laissaient filtrer la lumière et la chaleur que par fins rayons. L'hcT'be, drue à cause de l'humidité voisine des pâtures, s'écrasait sans bruit sous les pieds. Des abeilles bourdonnaient, butinant les fleurs sauvages que l'été n'avait pas encore séchées dans ce creux, à l'abri de ses ardeurs. Des papillons blancs et jaunes passaient en zigzaguant comme des pétales envolés. Des jardinières en émeraude, des scarabées en saphir, des lucanes en or bruni, traversaient brusquement l'allée obscure, et y jetaient l'éclair d'un bijou entrevu. Les clos exhalaient dans l'air brûlant la forte odeur des pommes mûrissantes. Sous les branches des aubépins aux petites pierres de corail, des cornouillers aux rouges olives, des genévriers aux baies déjà noires, paraissaient et disparaissaient furtivement les oiseaux de buissons, le roitelet qui titinne d'un cri aigu, et la mésange qui si doucement zinzilule.
— Quel charmant endroit pour la causerie ! fit le curé. C'est proprement le décor d'une églogue à la Virgile.
— Et dire, soupira M. Cattion-Bourdille, que nous sommes en train d'y suivre deux
enterrements ! Ah ! la vie est une chose cruelle tout de môme !
— Heureusement, reprit le curé, qu'elle a aussi ses consolations.
— Oui, les travaux, la science, dit le maire.
— La poésie, répliqua le curé.
Ils marchèrent un moment sans rien aj(»uter, attendris sur eux-mêmes. Tout à coup l'abbé Ternaille, vivement, comme lorsqu'un se rappelle soudain une chose qu'on doit trouver importante, reprit :
— Et la religion aussi est une consolation ; la religion, cela va sans dire. Diable ! n'oubhons pas la religion ! .
En haut de la côte, à l'entrée du cimetière, le soleil dardait de toute sa force. Le menuisier et son fils, arrivés les premiers, s'étaieiil arrêtés, et soufflaient, s'essuyant le front. Le père, plus las, s'était assis sur le pied du cercueil.
— Reposez-vous un peu, dit-il à Arsène qui survenait, suant à grosses gouttes.
— Non, non, allez, répondit Arsène. Plus tôt ça sera fini, mieux ça vaudra ! Ce n'est pas drôle de tringueballer un merlificho.
Et, malgré les grognements du fossoyeur qui voulait boire un coup à sa gourde, il franchit le seuil, en poussant devant lui le fils du menuisier qui avait repris la bricole.
La Vougne n'avait pas dit un seul mot depuis le départ. Elle avait maintenant sa dure figure de mauvaise humeur, farouche et impassible. Pour elle, comme pour tous les Bohémiens, la cérémonie de la mise en terre n'avait point d'importance. l's considèrent comme l'adieu suprême celui qu'ils adressent au cadavre avant de clouer la bière, et, une fois le dernier baiser donné, ils se font un point d'honneur de ne plus verser une larme.
Elle assista donc, sans un tressaillement extérieur, à la descente des cercueils dans le tuf, et au bruit sourd des pelletées de terre jetées hâtivement sur le bois sonore. Elle eut seulement un frisson quand elle entendit le prêtre murmurer des prières qu'elle ne comprenait pas. Puis elle fit un geste qui signifiait: qu'importe ! Et, tout le temps que l'abbé Ternaille pria, elle marmotta intérieurement un contre-sort par quoi elle était sûre de faire avorter l'incantation étrangère. Où elle eut un soubresaut de révolte, c'est en voyant le fossoyeur planter dans le sol les deux croix de bois noir aux blanches inscription'^.
— Qu'y a-t-il d'écrit là ? demanda-t-elie à M. Cattion-Bourdille en désignant la croix de son fils.
— Il y a le nom du mort, répondit le maire.
— Non, fit-elle, chez nous, pas ça I Les morts n'ont plus de nom que dans le cœur des vivants.
Miarka
El, confiant Miarka au curé, elle tira de sa poche et ouvrit un long couteau, dont elle, gratta la croix jusqu'à co quo rinsrripfinn eût disparu.
L'enfant, réveillée, se mit à cnc-r soudain. La Vougne la reprit, et, forçant Pouzzli à se coucher presque sur le tertre de Tiarko, elle fit téter la petite. Les menuisiers, le fossoyeur et Arsène buvaient un coup à la gourde du bonhomme, dans la calmte qui lui servait à serrer ses outils. M. Cattion-Bourdille et le curé lui-même avaient remis leur chapeau, à cause du grand soleil. Gleude, assis par terre à côté de Pouzzh, grappillait une branche de ronces arrachée en chemin et se barbouillait avec ces meurons pourprés.
— Eh bien ! c'est fini, tout est fini. Qu'estce que nous faisons là ? dit tout à coup le maire. On meurt de chaud ici. Allons-nousen 1 Voyons, la Vougne, l'enfant ne tète plus. Redescendons, voulez-vous ?
— Redescendons, répondit la vieille, qui ne se retourna même pas pour jeter un coup d'oeil à la terre où dormait son fils.
Sa tranquillité apparente mettant tout le monde à l'aise, on revint à la maison en causant à haute voix maintenant. Les quatre villageois partirent en avant, du c!lé de la grande route, et l'on entendit bientôt leurs éclats de rire à la po.'te du ca,baret.
La Vougne rendormait la petite tout en marchant. Gleude continuait à se mascarer les doigts et le nez avec ses meurons. L'ourse mâchonnait un morceau d'écorce de bouleau, pour se rafraîchir de cette sève écrasée. Et, sous l'ombre de la venelle, parmi les bourdons joyeux des abeilles, les vols fous des papillons, les éclairs de pierrerie des scarabées, les gazouilhs des oiseaux de buissons, dans l'odeur forte des pommes mûrissantes, dans le murmure de cette nature embaumée et heureuse, le maire et le curé avaient repris leur chère causerie que rien à présent ne pouvait plus distraire. De temps à autre ils s'arrêtaient, sempoignair-nt, qui parle revers delà redin- ^Dte7 ïjitt par un bouton de la soutane, et se faisaient part de leurs trouvailles réciproques.
— Pas de nom sur les tombes ! As-tu vu cela ? Il y a sûrement un symbole là-dess%us. Rien que ce détail élucidé fournit matière à un mémoire extraordinaire.
— Que dirais-tu d'un vers spondaïque pour rendre le poids de la chaleur, le soleil tombant d'aplomb ? Voyons, qu'en dirais-tu? Quelque chose comme pulvere ou bien sethere stat gravis inflammato, par exemple. Ou je ne m'y connais pas, ou c'est un effet, hein ! Presque de l'harmonie imitative. Voyons, là, franchement! Du bon Ovide, cela, de l'Ovide épique, l'Ovide des Métamorphoses.
Ce soir-là, en couchant Miarka dans son berceau de foin, de loques et de fourrures, la Vougne lui fit un discours comme si l'enfant pouvait la comprendre. Elle lui dit en bohémien :
— Vois-tu, mignonne, il y a dans la vie deux très longs jours : le jour où l'on naît et le jour où l'on se trouve orphelin. Pour toi, ces deux jours n'ont duré qu'un seul jour. C'est signe que ta destinée coulera rapide et joyeuse. Maintenant, jusqu'au moment où tu deviendras reine, les heures, les mois, les saisons, vont filer devant tes yeux comme des hirondelles tournoyantes, et tu ne te sentiras pas plus vivre qu'une fleur.
Puis, avec une grande mélancohe, elle ajouta, sur cette pensée de fleur :
— Hélas l oui, une fleur, ma pauvre Miarka une fleur qui a des racines, au lieu d'être un papillon qui a des ailes.
En eflet, comme l'avait espéré M. Cattion- Bourdille, la merligodgière était bien obligée de se fixer dans ce coin du clos, et d'y arrêter enfin sa course vagabonde. 11 le fallait. Sans cheval désormais, on ne pouvait pas reprendre la route ; et, quant à laisser en plan la bagnole, c'est la dernière idée qui devait venir à la Vougne. Là dedans était mort son Tiarko ; là dedans était née sa Miarka ; là dedans, au fond du coffre de l'avant, demeuraient cachés les seuls trésors de la vieille Bohémienne : son costume de cheffesse, la guzla de ses aïeux, et quatre gros hvres manuscrits qui appartenaient à la famille depuis les temps les plus reculés.
D'ailleurs, puisqu'il était nécessaire de se fixer quelque part, aucun lieu ne pouvait mieux convenir à la vieille que celui-ci. Elle savait, comme le savent tous les Bohémiens, par des traditions orales, que cette vallée était une des étapes régulières fournies par ceux de ces coureurs errants qui traversent la France. Chaque tribu y repasse, environ tous les dix ans, soit en corps de troupe, soit en petites bandes égrenées. Or la Vougne comptait bien y voir un jour revenir sa tribu à elle, partie au midi depuis trois ans déjà, depuis l'instant où Tiarko en avait été chassé, déclaré ragni pour avoir épousé une femme étrangère. Le jour que la tribu repasserait, la Vougne était sûre d'y retrouver place'; car si les fils des ragni sont ragni eux-mêmes, comme tenant de leur mère, il n'en va pas ainsi des filles, qui sont censées avoir effacé la mésalliance en ne prenant dans le mélange des sangs que le sang paternel et par conséquent romane.
Tous ces détails étaient ignorés par M. Cattion-Bourdille, qui crut bonnement assister à un phénomène ethnographique semblable
à celui d'où étaient sorties les colonies vannières, et qui commença dans ce sens la rédaction de son nouveau Mémoire pour l'Académie de Vervins. Il nota même, et fort ingénieusement, pensait-il, beaucoup de traits à l'appui de cette hypothèse.
C'est ainsi qu'il observa la ténacité de la Vougne à ne point se séparer de sa voiture, et en même temps les concessions relatives qu'elle faisait en consentant à abriter sa voilure sous la remise. Il y avait là, pour lui, une accommodation progressive, un compromis
Enfin, il se prit d'un goût vif pour Gleude, qui était le seul être vraiment bien accueilli par la Vougne ; et, afin d'expliquer scientifiquement cette particularité, il en vint à considérer l'innocent comme un métis de Bohémien. Quelque ascendante de sa famille avait dû, pensait-il, commettre une faute avec un merhfiche de passage. Gleude, blanc et blond, n'avait sans doute rien gardé, au physique, de ce croisement ; mais de là, certainement venaient son amitié singulière pour la vieille, et, en revanche, l'inconsciente douceur de la