‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 12 sur 40 · EN COUCHANT MIARKA DANS SON BERCFAU DE FOIN · texte numérisé non relu

EN COUCHANT MIARKA DANS SON BERCFAU DE FOIN

entre la vie nomade et la vie sédentaire. Il remarqua aussi l'horreur insurmontable de la vieille à l'égard de la maison, où elle refusait toujours de séjourner longtemps, n'y entrant que lorsqu'elle y était en quelque sorte forcée, soit par les servantes qui lui disaient de venir elle-même y prendre son pain, soit par lui qui l'y attirait souvent pour la questionner en tête-à-tête. Il eut, une autre fois, une joie de savant à propos de la cheminée qu'elle confectionna de ses propres mains, avec de l'argile, dans un coin de la remise. Il crut fermement qu'elle construisait une façon d'autel à la flamme, déité de tous les peuples primitifs.

vieille pour lui. M. Cattion-Bourdille appelait cela une sympathie atavique.

Lti réalité, en somme, était beaucoup moins comphquée qu'il ne l'imaginait. La Vougne avait poussé sa voiture sous la remise à l'époque des premières pluies, afin de mieux s'abriter ; et si les Bohémiens errants ne font pas toujours ainsi, c'est qu'ils n'ont jamais de remise à leur service. Elle fuyait la maison parce que les servantes se moquaient d'elle, parce que M. Cattion-Bourdille l'ennuyait de questions auxquelles elle ne voulait pas répondre, et surtout parce que madame Octavie faisait grise mine quand elle la trouvait à

Miarka

^intérieur. Elle s*était bâti une cheminée pour avoir chaud, lorsque les bises d'octobre vinrent à soufïler, et pour cuisiner plus à raise qu'en plein air. Enfin elle tolérait la société de Gleude, et même s'y plaisait, à cause des services qu'il aimait à lui rendre, à cause de son air simple, de son parler obscur, de son silence habituel, et par-dessus tout à cause des prévenances qu'il avait envers Pouzzli et de l'adoration qu'il manifestait de plus en plus pour Miarka.

Mais, en dépit de V accommodation progrès- #tVe, tout en s'arrangeant pour vivre le mieux possible selon ses goûts dans ce coin où la nécessité la retenait, la Vougne ne songeait pas le moins du monde à faire souche de colonie, vannière ou autre. Paresseusement, comme font partout ceux de sa race, et soumise à la fatalité, elle se résignait au sort présent, et en profitait, puisqu'il n'était pas mauvais, en somme. Toute aux soins de voir ■et de faire pousser l'enfant, elle ne pensait qu'à l'heure bénie où elle pourrait la rendre, et se rendre elle-même, aux siens, à ses chers congénères Romani, qui se considèrent comme «xilés dans tout endroit où ils séjournent, et qui ont pour seule et véritable patrie la grande route où l'on se repaît d'aventure, où l'on dort à la belle étoile, où l'on boit à pleins oumons l'espace toujours ouvert et la liberté vagabonde.

^Hpoun ^Kvaga

Les heures, les mois, les saisons, passèrent en effet pour l'enfant et même pour la vieille pendant ces premières années, comme des hirondelles tournoyantes.

Rien de nouveau ne vint troubler leur existence, monotone désormais, qu'agitaient seulement des incidents menus, les mêmes d'ailleurs.

C'étaient, surtout, les querelles incessantes de la Vougne avec les domestiques de la maison, et en particulier avec madame Octavie. Les servantes ne pouvaient cacher leur jalousie à l'égard de la vieille merlifiche, qui vivait à ne rien faire ; et elles se vengeaient en lui infligeant toutes sortes d'humiliations. Comme ce genre de peine avait peu de prise sur la Vougne, fièrement dédaigneuse, on tâchait de ia malmener plus efficacement par des tracasseries matérielles. La finauderie paysanne y excellait. Tantôt on fourrait du bois dans le pain grossier cuit exprès pour elle. Tantôt on bouchait le trou de sa cheminée avec de la paille humide. On versait du vinaigre dans son pot de cidre. On mêlait des cendres à son beurre. Et de rire, quand la vieille furieuse se mettait à déblatérer. D'autant que ma-

dame Octavie n'était jamais impartiale, et se laissait enjôler par les protestations hypocrites des servantes.

— Nous ne savons pas ce qu'a la vieille, disaient les bonnes pièces. Il lui faut sans doute du cidre mousseux et du beurre fin, à cette feignante !

— Le fait est, disait madame Octavie qu'elle grogne toujours. Pour ce qu'elle a de mal, vraiment, c'est trop fort.

— Sans compter qu'elle voîe,[la gueuse !

Il faut avouer qu'elle ne s'en privait pas, en réaUté. Elle avait beau, sur l'ordre de M. Cattion-Bourdille, ne manquer de rien, la vieille merligodgièrc, au heu de demander, préférait en beaucoup de choses se servir ellemême. Ses instincts pillards la dominaient, et elle trouvait plus de saveur aux biens de rapine. Les œufs, les matons de lait caillé, les fruits, les volailles, les lards fumés, jusqu'aux morceaux de viande pour la table du maître, elle faisait main basse sur toutes les victuailles quand elle en saisissait l'occasion. Et à cela, elle avait l'œil vif et le geste prompt, malgré la surveillance. C'était noce et festin pour elle, quand elle garnissait sa marmite de pitance volée, gagnée, comme on ditj à la foire d'empoigne.

Rien n'exaspérait davantage madame Octavie, qui était femme, d'ordre et qui mettait son orgueil à savoir le compte de tout, jusqu'à relever chaque jour le nombre des morceaux de sucre dans le sucrier. Quand elle avait entendu cotcodaquer une poule prête à pondre, et qu'elle trouvait ensuite le ponichon vide ; quand elle remarquait un absent dans son régiment, si soigneusement ahgné, de beurrons et de fromages blancs ; quand manquait une bande de couenne parmi les salaisons pendues au plafond de la cuisine, un pensionnaire au pigeonnier ou au poula-ller, un quartier de boucherie à l'office ; crr.r.d elle était sûre du larcin constaté, madar..:; Octavie entrait en une colère épouvantable, qui défrisait ses anglaises secouées frénétiquement et finissaient par les rendre longues et lamentables comme des oreilles de chien mouillé.

Il n'y avait pas d'injures qu'elle n'adressât alors à la Vougne, la traitant de brigande et de larronnesse, et la menaçant des gendarmes, au grand ébattement des domestiques, lesquels souvent avaient mis à profit le mauvais renom de la vieille pour commettre le vol et l'en accuser. Il fallait voir, dans ces cas (les plus rares, à vrai dire), comme la Vougne regimbait, oubliait toutes ses chaparderies passées pour se draper dans son innocence présente, et ripostait de haut à madame Octavie, et la traitait avec une insolence qui poussait au comble l'indignation de l'hono-

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rable gouvernante, peu habituée à ce qu'on osât lui tenir tête 1

Bien des fois, M. Cattion-Bourdille fut obligé de venir mettre le holà entre les deux femmes. Il imposait silence à la Vougne, et s'efforçait d'apaiser madame Octavie. La vieille Bohémienne rentrait alors sous sa remise, en continuant à vociférer toute seule.

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