‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 14 sur 40 · ELLE LA DONNAIT TOUTE NUE A POUZZLI, QUI LUI LECHAIT LE CORPS · texte numérisé non relu

ELLE LA DONNAIT TOUTE NUE A POUZZLI, QUI LUI LECHAIT LE CORPS

Miarka, qui eut lieu treize mois seulement après sa naissance, et qui causa beaucoup de peine à l'enfant, à la vieille et plus encore à Pouzzli.

L'ourse s'était vite accoutumée à son nourrisson, et l'aimait grandement. La Vougne n'avait pas eu longtemps besoin de la tenir couchée par force et lui fourrer d'autorité la petite entre les pattes. Au bout des huit premiers jours, c'est PouzzH elle-même qui s'étendait, écartant ses cuisses velues et découvrant ses noires mamelles. Au bout d'un demimois à peine, quand l'enfant criait, l'ourse se mettait à grommeler doucement, et tirait sur sa laisse, impatiente de lui donner à téter. Un peu plus tard, la Vougne ne craignit pas de lui confier absolument la petite qu'elle lui

— Ils répètent toujours que nous sommes sales, disait alors la Vougne. Sont-ils bêtes, hein, ma Pouzzli I Quelle est donc la fille de roi qui a jamais été si bien lavée ? Lèche, Pouzzli, lèche encore ! Comme ton lait lui donne la force, que ta langue lui donne la beauté I Elle sera reine, tu sais, Pouzzh. Il faut qu'elle ait le corps sans défaut et le cœur sans faiblesse. Lèche encore, lèche bien, va, petite mère. C'est ta fille aussi, ma Miarka 1

Et, pour récompenser la bonne nourrice, elle lui apportait en cachette des friandises volées, du beurre, du fromage, des pots de crème, des pommes et des 'poires chiches : car c'était là, le grand motif de la plupart de ses larcins. De son côté, Gleude avait des secrets à lui pour dépouiller les ruches, et il arrivait sou-

Miarka

vent avec des rayons de miel, encore engainés dans leurs mailles de cire, dont Pouzzli se régalait en poussant de joyeux rouins-rouins de gourmandise.

— Tâche de lui en trouver beaucoup pour demain, lui dit un jour la Vougne. Il va falloir la consoler, la pauvre petite mère. Elle n'aura plus sa Miarka, ni demain, ni jamais.

— Vous partir? interrogea l'Innocent, qui se mit à trembler de tous ses membres.

Elle lui expliqua que non, mais qu'il s'agissait de sevrer l'enfant, parce que l'ourse n'avait plus que du lait faible et en petite quantité. Il comprenait vaguement.

— Moi, vous rapporter lait tant qu'il faut, dit-il soudain. Moi traire vaches en pâture et aussi dans étables. Moi connaître quand gens pas là. Moi laisse pas Miarka sans lait. Miarka mourir. L'aime bien, va, l'aime bien.

Elle lui montra un bon pot de lait qu'elle tenait en réserve sous une botte de foin.

— Puis, ajouta-t-elle, on m'en donne à la maison. Mais du miel et du fromage pour Pouzzli, non. Et c'est elle qui en aura besoin demain, je te dis, pour lui faire oublier son chagrin.

C'est bien du chagrin, en effet, que l'ourse ressentit, quand elle entendit, à l'aube pleurer Miraka, et que la vieille ne lui confia point son nourrisson comme d'habitude. En vain, tandis que la Vougne apaisait l'enfant au moyen d'une soupe, Gleude essayait de distraire Pouzzli. La nourrice affligée ne l'écoutait pas, et regardait obstinément du côté de la petite. Une grande lune de maton, qui s'égouttait sur un clayon d'osier vert, ne lui fit même pas tourner les yeux. Ses narines se froncèrent seulement à l'odeur du miel, un gâteau tout entier qu'avait apporté Gleude, un gâteau de première qualité, dérobé dans le propre rucher de l'abbé Ternaille, qui avait les meilleures abeilles du pays. Devant le fromage frais, devant le miel parfumé, l'ourse demeura inconsolable jusqu'à midi. Gleude, à voir sa tristesse, avait les larmes aux yeux, et la Vougne s'attendrissait en expHcations verbeuses que la bête semblait repousser par des grognements plaintifs.

— Tu comprends, ma Pouzzli, disait la vieille en langue romane, tu comprends bien, il faut te faire une raison aussi. Le lait des ourses ne peut pas couler toujours, pas plus que celui des femmes. Tu ne tètes plus, toi, n'estce pas ? C'est donc que ta mère t'a sevrée. Et tu dois à ton tour sevrer Miarka. Ne me dis pas non, comme ça, en hochant ta grosse figure 1 Tu es une caboche qui ne veut rien entendre. Laisse-moi te convaincre. Eh bien 1 oui, tu aimes ta Miarka, je le sais. Et moi aussi, je l'aime. Ce n'est donc pas pour son mal, ce que je fais. Comprends bien, Pouzzli

comprends, ma belle. Je te la rendrai, ta Miarka, et tu la tiendras encore dans tes pattes, et tu joueras avec elle, et tu la baiseras à ton gré, et tu lui lécheras sa jolie peau si douce. Mais plus tard, dans quelques jour» quand ton lait sera passé. Tu ne seras plus sa nourrice. Cela, c'est impossible. Mais tu seras toujours sa petite maman. Cela, je te le jure. Ne discute pas contre moi, Pouzzh, ne sois pas têtue. Je te dis qu'il faut la sevrer. Demande à Gleude si ce n'est pas vrai. N'est-ce pas, Gleude, qu'il faut la sevrer ? Et demande à Miarka, elle-même. D'abord, moi, j'ai bien sevré mon Tiarko, jadis. Ainsi, tu vois, Pouz^ zH, tu vois bien I

Mais Pouzzh ne se laissa pas convaincre aussi aisément que le voulait la vieille. Il fut besoin de plusieurs jours, et de force gâteries, pour lui faire entendre raison. Les offices de madame Octavie et le rucher de l'abbé Ternaille en virent de dures pendant toute une semaine. D'autant que Miarka elle-même devint un nouveau prétexte à voleries. Le bouillon de poule lui était bon, comme disait justement la gouvernante ; et la Vougne prouva de reste qu'elle partageait cette opinion, en escamotant deux jeunes cocottes à quarante-huit heures d'intervalle.

Au bout du second septénaire, pas avant» la nourrice fut définitivement consolée. Et c'est alors seulement que madame Octavie put se rendre compte d'un larcin qu'elle n'avait pas compris tout d'abord, et dont elle avait cherché vainement l'auteur, sans avoir l'idée d'en accuser la Vougne. Il s'agissait d'une trentaine de bouchons, qui avaient disparu de la manne où elle les conservait soigneusement dans le grenier. Elle les aperçut quand la Vougne les jeta sur le fumier, après avoir retiré ce collier bizarre du cou de Pouzzli, où pendant deux semaines il était resté caché dans la fourrure épaisse, destiné à prévenir l'ourse contre la fièvre de lait, comme une simple chatte.

Un autre grand événement, auquel assistèrent, cette fois, plus de témoins, fut le premier pas de Miarka.

Ce jour-là, d'ailleurs, comme si les grands événements s'y fussent donné rendez-vous, c'était fête à la maison du maire, pour la lecture de son fameux Mémoire sur quelque* cérémonies des Bohémiens de la Thiérache^ et sur l'analogie qu'on en peut induire avec le» antiques coutumes religieuses en usage chez les peuplades préhistoriques du plateau central de VAsie,

Miarka

— Oufl avait sou/ïlé le père Alliaume, après avoir contraint son asthme à dire d'une seule haleine ce titre qui tenait un quart de page.

Mais il avait soufflé ainsi sans aigreur, amadoué qu'il était par la forte somme, prix de sa copie, et aussi par le succulent déjeuner qu'il venait de faire en l'honorable compagnie de M. le maire et de M. le curé.

Ce déjeuner avait été véritablement une merveille, un de ces repas où éclataient le bon goût culinaire et la magistrale ordonnance de madame Octavie. Il avait mis les trois convives en belle humeur, et la gouvernante elle-même en disposition de voir tout couleur de rose, comme les rubans de son bonnet. Car la table au linge éblouissant et parfumé d'iris, les couverts et les cristaux fringues à miracle, les plats rafTmés savamment, les crèmes et les confitures prestigieuses, les liqueurs fabriquées avec des recettes connues d'elle seule, tout avait été prétexte à des étonnements admiratifs, à des effusions d'enthousiasme, à des compliments pour lesquels on ne trouvait plus de termes. Et madame Octavie avait presque mal à la luette, tant elle s'était rengorgée en savourant les éloges.

— Madame Octavie, s'était écrié } le curé dans un mouvement lyrique, il

est incompréhensible qu'une femme, aussi artiste dans son genre, ne goûte pas la poésie. Je suis sûr que, si vous saviez le latin, vous prendriez plaisir à entendre mes vers. Car j'en ferai sur ce déjeuner, et je vous les dédierai, madame Octavie. Tant pis pour vous 1

— J'en serai très flattée, monsieur le curé, répondit-elle. Ce que j'en dis parfois, c'est pour vous taquiner, pas davantage. Mais, au fond, je ne suis pas

une sotte, allez, et je sais fort bien ce qui est beau. C'est comme pour les travaux de monsieur! J'en comprends toute la valeur, voyez-vous. D'abord moi, je ne marchande pas mon admiration, quand on est juste à mon égard. Chacun a sa supériorité, n'est-ce pas ?

— Certes, interrompit le maître d'école. Ainsi, par exemple, je crois que, pour un beau manuscrit, voilà un beau manuscrit.

Et il montrait avec orgueil la copie du Mémoire, et l'on s'extasiait complaisamment sur les titres et les sous-titres en gothique, le texte en ronde, les notes en fine bâtarde, les têtes de chapitres enjohvées d'une majuscule à l'encre rouge.

11 avait ensuite commencé la lecture, que tout le monde écoutait religieusement, chacun y trouvant matière à se féliciter soimême. Madame Octavie cuvait les louanges

dont on l'avait grisée tout à l'heure, et n'était pas éloignée de croire que M. Cattion-Bourdille devait à sa bonne cuisine le courage de mener à fin des ouvrages aussi considérables. Le maire se délectait à entendre sonner sa prose, et songeait délicieusement à la prochaine séance de l'Académie de Vervins, et aux applaudissements qui ne manqueraient pas de saluer tant de sagace et d'audacieuse érudition, cachée sous les fleurs d'un style si élégant. L'abbé Ternaille reconnaissait et dégustait au passage des épithètes qu'il avait conseillées, des phrases qu'il avait arrondies, des citations qu'il avait piquées dans le texte,

ouf! avait soufflé le ph:re ali^ialmk...

ainsi que des pierreries, pensait-il, dans une étofîe un peu terne. Quant à M. Alliaume, il aurait voulu posséder des besicles encore plus fortes, pour mieux admirer ses pleins et ses déliés, le gras de ses traits et la légèreté de ses boucles : et en même temps, en dépit de son asthme qui s'accrochait à toutes les virgules pour reprendre haleine, il se berçait au grave ronron de sa voix de chantre, une voix, disaitil volontiers, comme il n'y en avait pas deux dans le département.

L'après-midi était douce et tiède. Par les fenêtres ouvertes entraient l'air aromatique

Miarka

et le soleil roux de l'automne, qui font les digestions calmes. Repus sans être alourdis, tenus éveillés par la satisfaction de leurs marottes respectives, le corps dispos, l'esprit et l'amour-propre caressés, il y avait là quatre bienheureux en train de trouver la vie adorable, et n'imaginant pas qu'il pût se rencontrer au monde de bonheurs plus profonds que ceux dont ils jouissaient si parfaitement.

Tout à coup un grand vacarme éclata, venant du clos. On y distinguait des cris inarticulés, mais joyeux, des paroles étrangères proférées sur un ton aigu et d'un accent triomphal, des grognements de bête, comme si une bête riait, et des roulements frénétiques sur un instrument inconnu pareil à un gong de cuivre.

— Est-ce que la Vougne devient folle ? fit madame Octavie dressée en sursaut.

— Elle qui est tant silencieuse d'ordinaire ! dit l'abbé Ternaille en s'étirant ; car, malgré son admiration pour le Mémoire, il somnolait un peu depuis un quart d'heure.

— Elle aura bu un coup, observa M. Alliaume.

Et il profita de l'association d'idées pour avaler lui-même un petit verre de vespétro.

Le vacarme redoublait. C'était bien de la joie, on n'en pouvait douter. Si l'on ne comprenait ni les hurlements bohémiens de la vieille, ni les rauques exclamations de l'ourse, ni la sonnaille du bizarre tympanon, il n'y avait pas moyen de se tromper aux significatives paroles de Gleude, dont la voix perçante dominait le tapage, et qui criait à tuetête :

— Qu'est belle ! qu'est belle ! content, Gleude, content ! Moi chanter I Cra, çra, cra, cra!

Sur une note de fausset, pointue et crécellante, il imitait le rire du merle, et cela faisait comme le dessus de cette étrange harmonie, dont la Vougne déclamait le chant, et dont l'ourse et le gong barytonnaient la basse.

— C'est une cérémonie nouvelle, s'écria soudain M. Cattion-Bourdille. Pour sûr, c'est un trait de mœurs. Allons vite ! Ne perdons pas une pareille occasion.

Et il s'élança vers le clos, suivi par le curé qui n'avait pas eu le temps de reboutonner sa soutane, par madame Octavie toute rose sous les coups de fouet de ses anglaises, et par M. Alliaume, plus lent, obligé de modérer le pas pour souffler et pour rajuster sur son nt'z ses besicles, qui avaient l'air de vouloir partir en avant.

— Venez voir, venez, leur fit la Vougne de loin. Elle marche, la petite reine. Et toute seule, savez I

Tout en criant, la vieille ne cessait pas de taper sur son tympanon, sur l'instrument

inconnu que M. Cattion-Bourdille avait rêvé en forme de gong, et qui était simplement un vieux chaudron de cuivre.

— C'est une cérémonie, n'est-ce pas ?

demanda le maire, encore pantelant de sa course.

— Quoi ? quoi ? une cérémonie ! répondit la Vougne. C'est Miarka qui marche, donc, pas plus. Et nous sommes tous contents, moi et l'ourse, et aussi Gleude, le bon garçon !

Gleude avait pris la petite fille sous les bras, et la mettait à deux pas en face de Pouzzli. Alors, la bête grommelant faisait des grâces, assise sur son train de derrière qui formait fauteuil ; et pour appeler l'enfant à elle, elle grimaçait des babines et se frappait la poitrine de ses grosses pattes. Et Miarka, lâchée par Gleude qui la surveillait prêt à la retenir, Miarka, souriante et titubante, se lançait bravement sur ses petites jambes, et venait tomber le nez dans la fourrure de l'ourse, en bégayant de sa voix indécise :

— Marna, mamama 1

— Hein ! dit orgueilleusement la Vougne, une vraie petite reine, savez !

— Incessu patuit dea, fit le curé.

— Mais quel malheur, ajouta le maire, que tout cela ne soit pas une cérémonie !

— Oh ! voilà-t-il pas une affaire ! s'exclama le maître d'école qui arrivait enfin, la face rouge et la poitrine ronflant en soufflet de forge. Vous faire courir pour ça ! Pour une enfant qui marche, bah !

— Taisez-vous, monsieur Alliaume, lui riposta brusquement madame Octavie. Une enfant qui marche, c'est plus intéressant que tous vos Mémoires, si bien écrits soientils. Oui, monsieur, même que les vôtres, ajouta-t-elle en se tournant vers le maire. Et plus intéressant ainsi que les vers latins, monsieur le curé. Ah ! la pauvre chère mignonne, comme elle est belle, à faire ses petits pas ainsi ! Elle a beau être une fille de païens, elle est gentille tout de même, la douce colombe. Viens, Miarka, viens voir madame Octavie qui te donnera du bon sucre. Viens, mon chat !

Madame Octavie avait sans doute perdu subitement la tête. Car elle s'approcha de la bête fauve, sans en avoir peur, et lui prit la fillette, et pressa tendrement sur son cœur et baisa longuement Miarka, la fille à l'ourse, en disant aux hommes ébahis :

— Voyez-vous, il n'y a encore rien de tel qu'un enfant pour égayer la vie. Et cette pauvre Vougne, cette vieille merligodgière, avec sa petite masque à aimer et à voir grandir, est plus heureuse que nous tous. N'est-ce pas, la Vougne, que vous ne changeriez pas votre sort contre le mien lui-même ?

— Certainement non, répondit la vieille.

Miarka

Puis, avec une pitié orgueilleuse pour madame Octavie, elle ajouta:

Vous pensez bien qu'on n'envie personne, quand on est, comme moi, la grand'mère d'une reine.

pouvait retrouver le rang qu'elle avait jadis. Dans sa tribu seulement, pensait-elle, Miarka devait enfin obtenir les honneurs promis par sa destinée. Les tarots consultés avaient parlé dans ce sens. D'ailleurs, ces Bohémiens de nas-

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