ET MIARKA, LACHEE PAR GLEUDE QUI LA SURVEILLAIT
Cependant, à cette grand'mère si heureuse il manquait une chose, et il y a vraiment des êtres qu'elle enviait. Cinq fois en ces deux premières années, elle avait vu passer sur la grand'route des merlifiches, et plus vif à chaque fois lui était revenu le désir de reprendre comme eux une course errante. Volontiers elle eût suivi ces frères, n'eût été l'espoir qui la retenait ici, l'espoir du retour futur de sa tribu à elle. Dans sa tribu seulement elle
sage, étant de bandes différentes, ne connaissaient point la Vougne. Même, en apprenant qu'elle séjournait depuis longtemps déjà dans le pays, ils la méprisaient comme [une transfuge et une renégate. Ils eussent compris de reste sa position de ragni, rien qu'à l'aspect de la ruhidal qui lui servait de voiture. Aussi ne cherchait-elle pas à frayer avec eux. Mais elle les accompagnait de loin ; et, quand ils avaient disparu à l'horizon, de gros sanglots lui montaient à la gorge, et des larmes voilaient ses regards brouillés. Elle songeait
Miarka
amèrement à leur bonheur, de s'en aller ainsi où bon leur semblait. Elle en était jalouse. Ce qui lui manquait, malgré toutes les joies présentes, dans cette vie assurée et tranquille, parmi les douces fleurs cueillies aux sourires et aux babillages de Miarka, ce qui lui manquait irrémédiablement, ce que rien ne pouvait remplacer pour elle, c'était la grand'route.
On s'en aperçut bien au troisième printemps qui suivit son installation sous la remise. Elle avait passé l'hiver d'une façon encore plus farouche, plus mélancolique, plus sauvage qu'à l'habitude, comme écrasée sous le poids de ce toit,que M. Cattioù-Bourdille avait fait rempailler exprès pour l'abriter mieux. Un beau matin, que l'air était attiédi et le soleil caressant, elle partit sans prévenir personne, avec Pouzzli au bout d'une laisse et Miarka sur les épaules.
Toute la journée, Gleude erra comme une âme en peine, autour de la maison d'abord, dans les pâtures et les venelles environnantes, puis autour du village et par tout le terroir, du Pré-Pourri à la Demi-Liu et du Fond-des-Roques au plateau d'Origny. Il allait, poussant des cris d'appel aux finales en fausset, et parfois grimpait à la coupette des peupliers pour interroger l'horizon, et se lamentait solitairement à la recherche de ses amis envolés.
La Vougne ne rentra qu'à la nuit tombante. Elle avait marché tout le jour, tout droit devant elle jusqu'à midi ; puis revenant depuis midi à giiandes enjambées lasses sans autre but que de marcher et de boire le plein air. En route elle avait mangé avec la petite et l'ourse, à l'ombre des huttes de cantonnier. Dans les villages, elle avait demandé l'aumône et fait danser Pouzzli, par souvenir d'autrefois, et retrouvant une joie enfantine à revivre la vieille existence. Au retour, harassée de fatigue, les pieds gourds et les reins rompus, elle s'était couchée sans même dire un mot d'amitié à Gleude, qu'elle considérait en ce moment comme un fils de chien, comme un des étrangers maudits parmi lesquels elle devait traîner son temps d'exil.
Cette course folle, en la rassérénant un peu, lui avait aussi rendu l'appétit du vagabondage. Et elle prit l'habitude de ces fugues subites, où s'apaisait sa fringale de grand'route. Brusquement, elle filait. M. Cattion- Bourdille, d'abord inquiet, comprit bientôt que ces absences n'étaient jamais définitives, et n'en tira que des inductions nouvelles, qui corroboraient d'ailleurs ses hypothèses sur les colonies vannières. C'étaient là des revenez-y de nomadisme. Il imagina à ce propos une théorie de V oscillation à mouvements insensiblement décroissants dans la
fixation des Bohémiens chez les populations stables. Il y comparait les courses de la Vougne aux balancements d'un pendule, dont le segment diminue peu à peu jusqu'au jour de l'immobilité absolue.
Gleude, lui, ne chercha pas tant de malice aux promenades de ses amis, et se joignit simplement à la petite bande, avec laquelle il visita tour à tour les villages des environs, Il portait Miarka, soulageant ainsi la vieille. Il apprit aussi à faire danser Pouzzli, devant qui il jambertait lui-même, avec des dandinements gauches et des clappements de langue qui excitaient l'hilarité des paysans et leur tiraient parfois quelques sous de la poche.
Les absences de la Vougne devinrent de plus en plus fréquentes, l'été surtout, quand la température adoucie lui rendait l'abri moins nécessaire et la remise plus odieuse. Elle n'avait pas peur alors de pousser plus loin ses étapes, jusqu'à la Hérie dans le nord et jusqu'à Nampcelles vers le sud. Rien ne le ravissait comme de camper à la belle étoile, dans un creux de ravin dont l'herbe avait chauffé tout le jour au soleil, dans un raccoin de briqueterie aux murs improvisés en terre rouge recuite au four, dans une meule de foin où l'on fouillait pour s'y faire un trou odorant.
— Mais quel plaisir trouvez-vous donc à découcher ainsi ? lui disait souvent le maire. Est-ce que vous n'êtes pas bien sous votre remise ?
— Je la connais trop, lui répondait la vieille.
— Et pourquoi mendiez-vous ? Pourquoi diable aller trucher, quand rien ici ne vous manque ?
— Parce que les sous donnés valent mieux que les sous gagnés.
— Mais, qu'avez-vous besoin de sous ?
— Pour en avoir.
— Je vous en donnerai.
— Ceux que j'aurai en plus seront en plus.
— Mais, reprenait le maire, ces courses fatiguent la petite.
— Les courses reposent les Romani, ripostait la vieille. Ce qui les fatigue, c'est de rester en place. Puis, à toujours voir le même endroit, Miarka finirait par y prendre goût. Les yeux se collent à la terre quand on ne la quitte pas. Les yeux des Romani sont faits pour regarder l'horizon. Il ne faut pas mourir où l'on est venu au monde.
Elle avait ainsi des raisons à elle, tirées de vieux dictons bohémiens. Quand le maire insistait, et que madame Octavie venait à la rescousse, par compassion pour l'enfant, que la brave dame eût voulu voir élever moins
Miarka