ELLE PARTIT SANS PREVENIR
auvagement, alors la Vougne leur répliquait:
— Vous n'y comprenez rien. Vous avez du sang blanc dans les veines.
Et elle coupait court à la discussion en chantonnant la vieille marche romane qui dit:
La route est faite pour aller
Puisqu'elle est plate.
La roue est faite pour rouler,
Puisqu'elle est ronde.
As-tu jamais vu le soleil
Dire : Je suis las ?
As-tu vu jamais sous un toit
Dormir la lune ?
Entends dans l'écorce des arbres
Courir la sève.
Entends dans le cœur des rochers
Filtrer l'eau claire.
Dans ceux-là qui sont immobiles,
Pourtant tout marche ; Et toi qui as tes deux pieds libres
Tu ferais halte 1
Mais quand tu dors, tes pieds eux-mêmes
Ne dorment pas.
Ils t'emmènent dans le joyeux
Pays des rêves.
L'eau qui s'arrête, c'est de la glace.
C'est pour mourir.
Le corps vivant qui reste en place
Les vers le mangent.
Si qu<^lqu'un enfermait le vent
Entre des murs Le vent se ferait mal au cœur
Tant il puerait.
8i ta sueur au même endroit
Tombe toujours, Elle y creuse à la longue un trou
Pour t'en terrer.
Mieux vaut vivre assis que couché.
Debout qu'.sssis ; Et quand on est debout l'on marche,
Car le sang bat.
Le sang bat, pris d'amour subit
Pour l'horizon.
Qui là-bas ouvre en souriant
Ses lèvres roses.
Vois-tu comme il fuit et t'appelle ?
Cours après lui.
Son baiser est loin ; mais son souffle
Vient jusqu'à toi.
Cours, marche I Le nuage ne s'arrête
Que pour pleuvoir ; Et le Romane ne se fixe
Que pour pleurer.
Le seul grand chagrin qui faillit affliger Tenfance de Miarka lui arriva vers la sixième année. On voulut la séparer à jamais de l'être
qu'elle chérissait le plus au monde avec la Vougne et l'ourse, de son bon ami Gleude. Voici comment ce malheur manqua lui advenir.
La sœur de l'Innocent vivait fort en dehors du village, dans sa masure du Fond-des- Roques, occupée à soigner un troupeau d'oies dont elle tirait toutes les ressources de sa maigre vie. Comme elle n'avait pas besoin de passer par Ohis pour aller au marché d'Hirson vendre ses œufs, son duvet et ses volailles, et comme elle redoutait lt< gamins à cause de son corps contrefait qui la donnait en risée, elle venait au pays à peine une fois l'an, à l'époque de la communion pascale. Elle fut donc longtemps sans savoir que Gleude partageait l'existence de la vieille merlifiche.
Depuis l'âge où il avait commencé à galopiner, Gleude l'avait d'ailleurs habituée à ses absences. Elle connaissait ses goûts de rêverie errante, et ne s'en inquiétait guère, d'autant qu'il n'était point difTicile à nourrir et à entretenir, vivant un peu sur le commun. Elle avait bien essayé de s'en faire un ai<i dans l'élève de ses oies ; mais elle avait d.. y renoncer à cause du peu de soin qu'il apportait à cette besogne fort méticuleuse.
— Comment apprendrait-il le métier d'oyer, se disait-elle ? Il ne peut seulement pas apprendre le catéchime, pauvre ch'tiot blond .'
La vérité est que ce métier lui faisait horreur, par sa cruauté. Il aimait les oii tout comme les autres bêtes, et il soufTraii de les voir soufîrir, soit quand on les engra.isse sous un couvent d'osier, les empilîrânt jusqu'à l'indigestion, soit lorsqu'on les bride avec un petit bâton fiché dans les narine-pour les empêcher de passer à travers les, haies et d'aller ravager les blés en herbe, soit enfin et surtout lorsqu'on les dépouille de leur duvet et qu'on plume toute vive leur peau douillette où parfois, sous la main trop rapace, le sang perle en douloureuse rosée.
Au surplus, il n'était pas aussi fainéant qu'il le paraissait, et il savait à sa façon faire œuvre de ses dix doigts, si gros, cependant. Il était éleveur, non pas d'oies, mais ce qui est plus difficile, d'oiseaux. Il connaissait comme pas un, l'ayant appris à la longue, et par expérience personnelle, l'art de dénicher les oiseaux à voix jolie et de les nourrir en cage. Il confectionnait lui-même les cages, en bois menu et en osier : grandes pour les merles et les sansonnets, hautes pour les piverts qui aiment à grimper, longues pour les bouvreuils qui ont le vol horizontal, mignonnes pour les roitelets, les mésanges et les tarins, moussues et verdoyantes enfin, enchevêtrées de lierre et osbcurcies d'ombre fraîche, pour les rossignols qui sont sauvages
Miarka
de nature et ont besoin de se croire toujours
dans la liberté des arbres. Il possédait des
secrets précieux touchant les nourritures
' diverses qui conviennent à chaque espèce et
chaque saison. Puis, pour instruire ses
lèves, il faisait des chiiïlots en paille verte,
dos flageolets en sureau, et jusqu'à des
Illûles de Pan, qu'il avait inventées et perfec- ^B[>nnécs de sa propre Imaginative. Cages et Wmisiques se vendaient fort bien au marché d'IIirson, surtout vei-s le commencement de l'hiver, à l'époque des fêtes villageoises, quand on se munit de cadeaux pour les donzelles et qu'on songe déjà aux divertissements des longues veillées. Et plusieurs fois la sœur de Gleude était revenue la pochette pleine de bel argent, gagné ainsi par l'Innocent, qui avait fait de la riche besogne sans en avoir l'air et sans même y prendre garde autrement que pour s'amuser.
Aussi Adrienne Écrevaux aimait-elle son frère et le laissait-elle mener sa vie à sa guise, ne le voyant guère que le soir à l'heure du souper et du coucher. Elle l'aimait en même tt^mps, il faut l'avouer, autrement que par itérêt. Elle l'aimait parce qu'il était le seul tre, avec ses oies, en qui elle trouvât un iférieur. Leui*s parents avaient été peu U'udres pour les deux enfants, dont l'un était une sorte d'idiot, dont l'autre, contrefaite et boiteuse, ne promettait pas une ouvrière bonne à grand'chose. Deux bouches inutiles, •^s malvenus ! Les paysans sont durs envers es êtres qui coûtent sans jamais pouvoir rien rapporter. Les parents morts, on avait continué dans le pays les façons hargneuses à l'égard des petits Écrevaux, et les orphelins n'avaient eu pour soutien et consolation que leur alTection réciproque. Adrienne, surnommée la Quédébînque à cause de sa boiterie, la Poturonne à cause de sa grosse taille en boule, se considérait encore comme favorisée du sort quand elle se comparait à son innocent de frère, qui était contrefait, lui, de l'intelligence, puisqu'il parlait toujours m parler enfantin, et n'avait pu seulement assouplir la langue et l'esprit jusqu'aux lirases du catéchisme. Il y avait donc, dans '>n amour pour lui, beaucoup de ce sentiment qui fait qu'on s'attache à plus faible que soi, justement par la domination qu'on exerce et par l'orgueilleuse constatation qu'on en tire. De là vint au cœur d'Adrienne une véritable jalousie, quand elle apprit que Gleude passait maintenant ses journées à servir la Vougne et la petite. C'est de cela d'abord qu'elle fut affectée, et elle ne songea qu'ensuite au dommage matériel qu'elle en éprouvait. Ce dommage avait sa valeur pourtant. Gleude, tout occupé à faire jouer Miarka et à se distraire aux gentillesses de Pouzzli,
avait négligé un peu son élevage d'oiseaux et sa fabrication d'instruments sifileurs. La Quédébinque s'en apercevait depuis plusieurs saisons déjà, toutefois comme il n'avait pas cessé tout à fait, ayant précisé-