IL SE RUA SOUDAIN SUR ELLE
phrases aussi injurieuses. Gleude l'avait laissée dire, trop furieux lui-même pour pouvoir en ce moment articuler deux paroles de suite. Mais quand elle eut terminé, et qu'il la vit se diriger vers le village, avec sa béquille à la main et la brandissant comme une trique, il se rua soudain sur elle, tt la jeta par terre d'une bourrade, et lui fit voir de reste que, sil était en retard pour son catéchisme, il n'avait pas perdu son temps pour devenir vigoureux; car elle demeura étendue sur le sol, à jambe rebindaine, presque évanouie BOUS la force du coup.
— Tu es une mauvaise bête, fit-elle en reprenant haleine.
— Moi, oui. Mais pas Miarka, ni la Vougne, ni Pouzzli. Dis quelles gentilles ! Dis le ! Dis-le ! Ou moi battre encore, battre toujours, battre à mourir. Dis pardon.
Jamais elle ne l'avait vu a nsi. Jamais il n'avait fait si longs discours. La colère lui déliait la langue. Il avait, d'ailleurs, le sang aux yeux, les lèvres écumantes, les deux poings levés. Adrienne eut peur et se dép cha de lui obéir.
— Oui, oui, fit-elle, là, pardon ! J'ai eu tort. Ne me bats pas !
Il la releva, soudainement calmé.
— Oh ! murmura-t-elle entre ses dents, tu t'en repentiras, bête sauvage, et tes gueuses ne l'emporteront pas en paradis.
Mais il ne l'entendit pas. Il ne lui en voulait déjà plus. Et, comme elle essuyait sur sa joue le sang d'une écorchure qu'elle s'était faite en tombant, il baisa la place meurtrie, sur laquelle coulèrent deux grosses larmes qui lui jaillirent des paupières.
— T'aime bien aussi, toi, va, la sœur ! T'aime bien, d t il. Mais Miarka si belle I Miarka si plein mon cœur ! Arbre sans oiseau, ciel sans soleil, rossignol sans chansons moi sans Miarka !
Quant aux gens du pays, malgré leur haine invétérée contre les merlifiches, ils finirent par s'accoutumer à celles-ci, qui avaient pris, en quelque sorte, racine dans le terroir, et qui étaient les protégées do Af. le maire.
La Vougnc, en somme, n'était pas m inauvaise qu'elle en avait l'air. Dans ses jours de bonne humeur, elle laissait Gleude faire danser l'ourse gratis pour amuser les gamins. Puis elle possédait des remèdes pour les gens et pour les bêtes, et l'on était bien aise de la trouver quand on avait quelqu'un de malade Elle prenait moins cher que le médecin et le pharmacien, et guérissait bien mieux, disaiton. En considération de ces bons offices, on lui pardonnait d'avoir toujours les mains un peu crochues, et de fourrager par-ci par-là dans les poulaillers et les pigeonniers. Elle mettait aussi, il fnut l'avouer, uno r»^rtnin.
discrétion, maintenant que ses fugues aux alentours lui permettaient de satisfaire hors du village ses instincts de rapine. Enfin, ne se sentant plus si hostile au monde, elle avait naturellement perdu de son allure farouche. Ce qui donne aux Bohémiens errants leur mine sinistre, c'est surtout l'accueil qu'on leur fait. Ils se sentent haïs, redoutés, et ils se hérissent pour t'avo:-ser des populations hargneuses. La Vougne, n'étant plus en pays ennemi, avait in.ensiblement détendu sa mine revôcho, adouci son verbe querelleu •, éteint son regard maléficieux. On la croyait toujoui's capable, au fond, de jeter un mauvais sort ; mais comme on ne la invitait point dans la nécessité de le faire, on ne lui en témoignait plus d'horreur. On lui savait gré, au contraire, de ses pouvoirs occultes, qu'on sollicitait volontiers. Elle les exerçait avec plaisir, vendait mystérieusement des poudres pour les récoltes, des charmes pour les amoureux, des amulettes contre la destinée, et disait la bonne aventure aux jeunes filles. Ainsi, peu à peu, au lieu d'être traitée en méchante sorcière, elle était devenue une façon de .vieille^e secourable. On la craignait toujours, on ne la détestait plus.
Madame Octavie elle-même en était venue à ce point d'indulgence, do dire touchant les larcins de la merligodgière :
— Après tout, ce ne^t pas du vol, c'est de la manie.
— Eh bien! vous avez raison, madame Octavie, avait répondu l'abbé Ternaille. Cette fois, vous avez parfaitement raison. Et voyez comme l'indulgence mène à la vérité!
— Oui, avait ajouté la gouvernante, c'est de la manie, rien de plus! Cette malheureuse pille comme monsieur écrit des Mémoires, et vous des vei*3 latins.
En réalité, les bienveillantes dispositions de madame Octavie pour la Vougne lui étaient venues à la longue par l'influence douce et attachante de Miarka. Elle avait trop vu pousser et fleurir l'enfant pour ne la point aimer. Elle se reprochait parfois de la chérir ; car, après tout, ce n'était pas une chrétienne, cette nourrissonne de l'ourse, cette fille de païens. Mais la bonne dame, alors, trouvait mille excuses à sa faiblesse, et, pour se persuader que ces raisons étaient sans réplique, elle en fatiguait M. Cattion-Bourdille, lui répétant avec un interminable papotage :
— Et comment ne l'aimerait-on pas, malgré tout, la pauvre mignonne ? Elle est si gentille, monsieur, et si espiègle, si mièvre, comme on disait de mon temps ! Imaginezvous qu'elle appelle le père Alliaume le père la Grenouille. Hein ! Est-ce un nom trouvé ! Est-ce lui, avec sa large bouche toujours
bâillante et ses grosses besicles pareilles à deux yeux qui lui sortent de la tête. Et pour l'abbé Ternaille, savez-vous quel sobriquet elle a inventé ? Monsieur Braisillon. Et elle m'a expliqué pourquoi. Vous allez voir si c'est juste ! Un braisillon, n'est-ce pas, c'est tout noir, avec le bout rouge. Eh bien ! voilà-t-il pas l'abbé en personne, dans sa soutane surrT^^nlée de sa face écarlate ? Ah ! monsieur, cette gamine est d'une malice ! Tout cela n'est pas très respectueux, me direzvous. D'accord ! Mais les enfants, monsieur, il faut bien que ça rie. Ne me parlez pas des b.imbins mélancoliques et confits en sagesse. Ce sont des sournois. A la bonne heure, celle-ci ! Toujours gaie, monsieur, toujours folâtre. Et adroite de ses mains, comme un singe. Tenez, l'autre jour, après m'avoir longtemps regardée pendant que je tricotais, elle m'a demandé mes aiguilles, et elle s'est mise à tricoter, elle aussi. Et fort bien, ma foi ! Oui, monsieur, comme ça tout de suite, sans avoir appris autrement que par ses yeux. Elle est si intelligente ! Vous ne vous en faites pas une idée. Il y a une chose, à ce propos, qu'il faut que je vous avoue. Oh ! vous me blâmerez ; mais tant pis ! Devinez. Vous ne devinez pas ? Eh bien ! je lui ai enseigné en cachette... Voyons devinez un peu ! Non ? Son Pater et son Ave, monsieur. Et elle les dit en perfection, sans une faute, mieux qu'un enfant de chœur. Pauvre petite ! Au moins elle saura sa prière. Dire qu'elle n'est pas baptisée seulement ! Ah ! ça, par exemple, c'est ce qui me chiffonne chez elle. Mais quoi ? Est-ce sa faute ? Monsieur le curé ne fait pas son devoir, entendez-vous. Et je le lui dirai encore, jusqu'à ce qu'il m'écoute ! c'est une pitié de ne pas la baptiser. Sans en parler à sa grand'mère, parbleu ! La vieille est une païenne renforcée, soit ! mais cette douce colombe, la laisser ainsi dans l'ignorance de notre sainte religion ! Un crime, monsieur, un véritable crime ! Elle mérite la lumière, et elle en a le désir, c'est moi qui vous le dis ! Hier, pas plus tard qu'hier, je lui ai demandé si elle voulait devenir chrétienne, et elle m'a répondu de nouveau que oui. Car ce n'est pas la première fois que je lui fais cette question, et chaque fois elle me répond gentiment. Aussi, pour la peine, je lui donne chaque fois une grosse tartine de confiture. Ma foi ! c'est peut-être un péché de m'attacher ainsi à cette petite. Mais c'est plus fort que moi, monsieur, et je l'aime tout plein, la gueusette. Et vous avez beau dire, j'ai raison de l'aimer.
— Eh ! madame Octavie, répondait le maire, qui vous dit que vous avez tort ! Moi aussi, je l'aime beaucoup.
— Oui, oui, mais vous, c'est pour en faire
Miarka
des livres. INIoi je l'aime pour l'aimer, tout bonnement, tout bêtement.
— Je m'en aperçois. Vous ne tarissez pas d'éloges sur son compte.
— Elle en est digne, monsieur. Et sans parler de son moral, n'est-elle pas plaisante à voir ? Trouvez-moi donc dans le pays une fillette aussi jolie ? Presque une petite