A DEMANDE MES AIGUILLES
femme déjà, savez-vous ? Ça pousse vite, ces races-là. Et, à dix ans, la voilà quasi faite et tout à l'heure une demoiselle. Avez-vous remarqué comme elle est plantée droit, bien prise dans sa taille, de mouvements gracieux ? Et la frimousse qu'elle vous a I Un peu pas assez rose, peut-être, je ne dis pas non. Mais cette peau dorée lui va mieux que des couleurs. Et ses yeux clairs, gris, si braves quand elle vous regarde en face, si tendres quand elle vous câline. Et ses cheveux donc I Oh ! ça, monsieur, il n'y a pas à rétipoler, ça, c'est une merveille ! Sont-ils noirs I Sont-ils frisés ! Ça n'a pas l'air de cheveux, tenez ! On dirait des plumes, oui, monsieur, des plumes bouclées brin par brin, et bleues encore plus que noires. Quant aux dents, c'est de son âge de les avoir belles. Mais elle, ça dépasse la permission, voilà ! Des dents de petite louve,
quoi 1 Ah monsieur, celle qui aura le bonheur d'être sa marraine pourra en être fière. E' j'espère bien que ce sera moi. La Vougne ii' vivra pas toujours. Et alors !...
Ainsi madame Octavie avait fini par adorer Miarka. Tout le monde ne poussait pas au même point qu'elle cette passion ; mais tout le monde aimait la fillette, qui était réellement avenanlo, de corps bien fait, de min johe, d'esprit alerte. Quelque peu rude d'accès toutefois, et farouche à l'occasion, quand elle ne connaissait pas les gens, Miarka montrait aussi du penchant pour certains menus vices, tels que 1;) gourmandise, la paresse, 1 moquerie, la coquetterie et l'orgueil. Mais de cela, madame Octavie, aveuglée, ne s'apercevait guère ; et quant aux gens de la maison qui pouvaient la trouver trop enfant gâtée, s; quelqu'un l'eût manifesb plus haut qu'il ne fallait par d'aigres paroles ou d mauvaises façons, il eût eu affaire à Gleude. L'innocent était maintenant un grand et fort gaillard de vingt ans passés, à 1 langue toujours veule, maiqui remplaçait volontiers les discours par de solides coups de poing aux arguments irrésistibles.
C'est donc au milieu de la bienveillance générale, sans infortune, sans léger chagrin même, que se déroula doucement l'enfance de la fillette. Elle voyageait avec la Vougne, deux ou trois fois par semaine, quand le temps des beaux ciels était revenu. Elle avait pour compagnons assidus la bonne Pouzzli et le bon Gleudr. qui tous deux lui obéissaient comme dos chiens. Elle charmait de ses espièglerio^ madame Octavie, M. Cattion-Bourdille et \< curé. Elle prospérait, mangeant à sa faim et se régalant souvent à sa gourmandise. Elle se faisait un sang fort et généreux, par les courses en plein vent, les jeux au soleil, les baignades dans la rivière, les longs sommeils, tantôt dans la remise aux lits profonds de paille d'avoine, tantôt à la bel!' étoile dans les meules de foin, toujours danun air vif et balsamique. Comme avait si bien dit la Vougne, en la couchant le soir
Miarka
(le l'enterrement, les heures, les mois, les saisons filèrent devant ses yeux tels que des hirondelles tournoyantes, et elle arriva vite à sa douzième année, en ne se sentant pas plus
ivre qu'une fleur.
Dans les pentes herbeuses des ravines,
iue l'été crible de ses flèches d'or, on trouve
it's fleurs largement épanouies, sur leur tigo u'racieuse et robuste. Elles n'ont jamais été arrosées que par l'eau du ciel. Elles n'ont eu d'ombre que lorsqu'un nuage passait. Elles ■Mit reçu en plein cœur les flèches d'or du
ruel archer. Elles n'ont été visitées que i»ar les papillons, les abeilles et les oiseaux. Elles ne doivent rien qu'à la nature. Elles sont les filles du hasard. Le parfum capiteux qui s'en exhale embaume toute la ravine
autour d'elles. Elles sentent la grasse humeur de la terre, le suc mystérieux de la sève, la rosée séchée, les ardeurs de juillet, le sauvage et la liberté. Elles ont poussé à l'aventure, d'une graine apportée par le caprice des vents, fécondée par une larme de la nue, caressée amoureusement par les baisers du soleil. Elles sont superbes et exquises, et, lorsqu'on les rencontre, on s'agenouille pour les respirer sans oser commettre le sacrilège de les cueiUir.
Et c'est ainsi que grandit Miarka, la fille à l'ourse.
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