‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 21 sur 40 · QUAND LE PERE ALLIAUME LUI MONTRAIT UNE SUPERBE PAGE · texte numérisé non relu

QUAND LE PERE ALLIAUME LUI MONTRAIT UNE SUPERBE PAGE

ennuyeuses, répondait-elle, puisque aussitôt que tu mets le nez dedans, toi, madame Tavie, tu t'endors. Et puis, les plus belles histoires du monde, c'est grand'mère qui me les dit. Et il y en a d'autres, encore, qui sont. amusantes : c'est celles que je fais. Veux-tu que je t'en invente une ? Tu vas voir.

Alors, d'un air grave et réfléchi, Miarka improvisait, en effet, un conte de sa façon, quelque petit roman puéril et bizarre, dont elle enfilait les péripéties sans hésiter jamais, se laissant aller aux capricieuses fantaisies de son imagination, et y mêlant le plus souvent les étranges souvenirs de vieilles légendes bohémiennes que lui avait narrées sa grand'mère. Voici un de ces contes, au hasard :

Mais il était caché sous la feuille du houx et la fermière ne le trouva pas.

» Et puis alors, il vint un Romane, qui le trouva, parce que les feuilles du houx rentrent leurs piquots quand un Romane les tient dans sa main. Et il goba l'œuf, qui était très bon, n'ayant rien coûté.

» Mais, en prenant l'œuf, le Romane avait pris aussi les poux. Et alors il dit aux poux :

» — Poux, allez-vous-en.

» Et les poux s'en allèrent le long de son bras, jusqu'à sa tête, d'où ils descendirent par tout son corps. Mais ils ne s'en allèrent pas de lui parce qu'ils trouvaient que sa peau est la plus belle peau du monde.

» Et puis alors le Romane voulut s'asseoir

Miarka

pour leur faire la chasse. xMais, le temps qu'il en attrapait ici, les poux avaient des enfants dans un autre endroit, et toujours ceux qui naissaient remplaçaient ceux qui mouraient. Et le Romane s'aperçut tout à coup qu'il était assis depuis huit jours, et que ses talons prenaient racine dans la ^'^rre.

» Et puis alore il se dit :

^^K » — Au lieu de rester collé à la terre, si je l^^n secouais en marchant, cela ferait tomber ' ife poux et me dégourdirait les jambes.

» Et le Romane se leva, s'arracha les pieds de la terre, et se mit en marche. C'est pour cela que toujours les Romani sont en route et qu'ils ont le talon écorché.

» Mais en marchant, le KCTriâné ne put faire tomber ses poux, qui étaient devenus des poux Romani, et qui ne voulaient pas se salir maintenant sur des étrangers.

» Et puis alors les poux lui dirent :

• Nous ne te quitterons que le jour où tu nous remettras sur la poule qui nous a perdus.

» Et le Romane dit au houx :

» Gomment était faite cette poule ; je veux la trouver et lui rendre ses poux ?

» — Voici, lui répondit le houx, tu la reconnaîtras facilement. Elle a des plumes, un bec, de la peau rouge au menton, une queue au bout du dos, et, quand ma feuille la pique au derrière, elle se gratte le derrière sur la terre et y pond un œuf.

» Et puis alors le Romane se mit à courir à travers le monde, cherchant la poule aux pipidons. Mais toutes les poules ressemblent à celle-là, et le pauvre Romane n'a jamais pu retrouver la bonne. Aussi, chaque fois qu*il en rencontre une, il est en colère de s'être encore trompé, et, pour se venger, il gobe l'œuf et mange la poule.

» Et puis alors... Et puis alors, ma foi, plus rien. Et puis alors, c'est fini. »

— Et vous direz que cette enfant n'est pas intelligente ! s'écriait madame Octavie émerveillée de ces histoires, qu'elle écoutait, comme une enfant elle-même, les yeux écarquillé^ et les lèvres marmottantes, avec un perpétuel branlement de tête qui faisait s'allonger peu à peu ses anglaises lentement détirebouchonnées.

— Eh ! oui, madame Octavie, parfaitement répondait le maître d'école, je le dis et le maintiens, cette petite n'est pas intelligente. Sa vieille folle de grand'mère lui farcit la tête d'un tas de bourdes, voilà tout. Et vous avez tort, sauf le respect que je vous dois, vous avez tort de l'encourager à les répéter ainsi. N'est-ce pas, monsieur le maire ?

— Je ne trouve pas, monsieur Alliaume.

Les contes populaires ont du bon. On en peut tirer des symboles curieux.

— Mais enfin, monsieur, ne vaudrait-il pas mieux qu'elle apprît ses lettres ?

— Sans doute, sans doute. Vous avez beau dire, madame Octavie, elle se civilise difficilement. Elle demeure bien ignorante.

— Ah! reprenait le maître d'écolo, elle fait la paire avec Gleude, allez ! Somme toute, c'est une petite bourrique, votre Miarka.

La fillette fronçait les narines, pinçait la bouche, et, avec un regard plein de hautain mépris, elle répondait :

— Je suis plus savante que toi.

— Aussi orgueilleuse que sotte ! faisait le maître d'école en haussant les épaules.

— Oui, plus savante que toi, reprenait Miarka. Plus savante que n'importe qui de vous autres, na ! Seulement, je ne peux pas vous le faire voir.

— Pourquoi donc ?

— Grand'maman ne veut pas.

— Allons, concluait M. Alliaume, voilà le bouquet ! Aussi menteuse qu'orgueilleuse !

Or, c'est M. Alliaume qui se trompait, et c'est l'enfant qui était dans la vérité. Èfie n'était ni bête, ni même fainéante, ni rebelle au travail d'esprit, ni sottement orgueilleuse en vantant son savoir, ni menteuse surtout en donnant pour raison àson ignorance apparente la volonté formelle de sa grand'mère. Si elle fautait en quelque chose dans ses réponses dédaigneuses, c'était seulement par trop parler. La Vougne, en l'entendant, lui aurait reproché de ne pas garder un silence plus farouche et l'aurait tancée de ces demi-confidences.

En cela, la vieille était bien de sa race, qui ne pense pas, comme on le proclame aujourd'hui, que la science est faite pour être répandue. Les Bohémiens jugent, au contraire, ainsi que tous les peuples primitifs, que c'est là un trésor inestimable dont on ne peut se montrer trop avare. Ils ne s'en transmettent les clefs, entre eux-mêmes, qu'avec des précautions infinies, par de lentes et mystérieuses initiations, et ils considèrent comme un crime d'y admettre jamais les étrangers. La Vougne professait énergiquement ces principes, et avec d'autant plus de rigueur qu'elle vivait précisément parmi des étrangers dont elle se méfiait. M. Cattion-Bourdille, en particulier, lui semblait dangereux par ses questions perpétuelles. A coup sûr, celui-là était un voleur de secrets, et il fallait se tenir en garde contre sa curiosité. Aussi défendait-elle expressément à Miarka de lui répondre quand il

demanderait quoi que ce fût ayant trait aux Romani. Elle lui conseillait, d'ailleurs, le silence comme une arme défensive sûre dans la plupart des cas, et elle avait une ribambelle d'aphorismes et de proverbes ^ngniftcatifs touchant la nécessité de garder pour soi ce que l'on sait.

— Vois-tu, mignonne, lui disait-elle souvent, il faut être et ne point paraître. La joie de savoir doit rester mystérieuse, comme le grain de musc qui parfume l'air et qu'on ne voit pas. T'ouvrirais-tu la veine pour verser ton sang dans les veines des autres ? Non, n'est-ce pas ? Pourquoi donc leur verser la moelle de ton intelligence ? Un sou donné n'est donné qu'à une personne. Un secret dévoilé est dévoilé pour tout le monde. Ce qui fait la force, c'est ce qu'on cache. L'oiseau n'a jamais dit comment il vole. Vends les effets et ne montre pas les causes.

La petite écoutait religieusement, appliquant toutes les forces de son esprit à ces brèves et substantielles sentences, qui se gravaient dans son souvenir et y marquaient de profondes incrustations. Comme elle comprenait mal, quelquefois, à cause de l'expression trop intense ou trop abstraite, alors la vieille lui commentait cette philosophie en phrases moins absconses et l'enjolivait d'histoires enfantines. Puis, pour la lui faire chanter dans la mémoire, elle lui apprenait par cœur quelque poème romane, aux vers éloquents, au rythme sonore, où la leçon se fixait dans les images et la musique.

Le savoir est pareil à l'eau.

Le savoir est pareil au feu.

Qui sont faits pour rester sous terre.

Sous terre, par de bons secrets Le sage doit les trouver ; Mais le sage doit les y remettre.

Si lu as soif, le bâton magique Te montrera où est la source.

Rafraîchis-toi et rebouche le trou.

Si tu as froid, frappe le silex Et ton bois s'allumera.

Chauffe-toi, puis éteins la flamme.

Mais si tu laisses couler la source Elle deviendra une rivière Et demain tu y seras noyé.

Et si tu laisses flamber la flamme, Elle brûlera demain la forêt Où tu passes pour t'en aller.

En même temps, la Vougne lui enseignait à mépriser toute autre science que celle des Romani. Elle croyait qu'avec les livres étrangers un peu de l'âme étrangère s'insufïlait en vous, non pas métaphoriquement, mais réellement.

— Écoute plutôt, disait-elle. Si tu manges

longtemps le pain du même homme et si tu bois longtemps de son vin, ne deviens-tu pas son parent ? Et comment ne le deviendrais-tu pas plus encore, si tu nourris ton esprit de l'esprit de ses aïeux ? D'ailleurs, les aïeux des Romani ont seuls trouvé la vérité, qu'ils ont cherchée ici et là, par toute l;i terre. Les autres hommes sont restés chacun dans un lieu différent, où ils n'ont vu qu'un coin du monde chacun. Le soleil n'est pas le même dans tous les cieux ; et qui n'a pas contemplé le soleil dans tous les cieux, ne peut se vanter de le connaître. Il n'y a que les flots toujours mobiles pour refléter foules aspects et toutes les couleurs de la lu mière.

Elle avait encore à ce propos une petit chanson en réserve; car sa mémoire <i vieille en abondait et elle prenait plaisir .. en meubler la jeune mémoire de Miarka.

Si l'eau qui court pouvait parler, Elle dirait de belles histoires.

Elle raconterait toute la terre :

Elle raconterait tout le ciel.

I/eau qui court a autant d'ombres Que la terre a de brins d'herbes.

L'eau qui court a autant de reflets Que le ciel d'été a d'étoiles.

Chaque brin d'herbe parle à son ombre.

Et chaque étoile à son reflet.

Cela depuis que le monde est monde.

Si l'eau qui court pouvait parler.

Mais les yeux des bons Romani Sont aussi clairs que l'eau qui court, Et comme elle, à travers les choses.

Ils passent sans se reposer.

Et chaque brin d'herbe leur coi\jle Sa naissance mystérieuse.

Et chaque étoile en s'y mirant Leur dit toutes ses aventures.

Aussi en savent-ils, en savent-ils !

Cela depuis que le monde est monde.

Les yeux clairs des bons Romani C'est l'eau qui court et pu» muI.^p

Voilà pourquoi Miarka monnaii tant de dédaigneuse pitié et tant de répugnance à la fois, envers la science que voulaient lui inculquer M. Alliaume et M. Cattion-Boupdille. Pour elle, c'étaient des— bilkvrsé-indignes d'entrer dans sa tête. Ce qu'ol aimait à apprendre, ce dont elle était avi«l c'était le trésor du vieux savoir romane, qu pouvait seule lui enseigner sa grand'mèr' A celui-là, elle ouvrait toute grande son altci tion, et apaisait ses fringales de curiosih Sûre de le posséder tandis que tout le moml. autour d'elle l'ignorait, elle en était orgueilleuse, et c'est très sincèremoîit qu'elle se proclamait savante.

Mais ni madame Oclavie, ni le maître

d'école, ni M. Cattion-Bourdille lui-même, ne comprenaient la profondeur obscure et symbolique de ses réponses, quand elle leur disait :

— Oui, je suis savante, plus savante que vous tous ; car je suis une Romane, moi. Voyez comme j'ai les yeux clairs ! J'en

^^Hs autant que l'eau qui court.

^^B— Tu es une petite folle, lui répétait ma- ^^pne Octavie, tout en l'embrassant.

^B— Je suis une grande sage, ripostait la

fillette. Mais je ne laisserai pas couler la

^iMirce ni flamber la flamme.

— Sa grand' mère la rend idiote, faisait le litre d'école.

ICt il se moquait d'elle, vexé de ses façons iuéprisantes. Il lui demandait comment elle avait appris tant de choses qu'elle prétendait savoir, elle qui n'était seulement pas capable de dire ses lettres.

— Je les ai apprises, répondait-elle, dans des livres où tu ne pourrais pas lire.

— Et depuis quand les sais-tu ?

— Depuis que le monde est monde, parbleu !

M. Alliaume s'esclaffait alors de rire, et se consolait de ne pas comprendre en disant :

— Décidément, elle a tété un peu trop de lait d'ourse. On s'en aperçoit. Quelle petite brute !

Les livres où s'instruisait Miarka, M. Alliaume n'aurait pu les lire, en effet, même à grand renfort de besicles ; et M. Cattion- Bourdille en personne, malgré ses longues études bohémiennes, n'y eût vu goutte. Que n'eût-il pas donné cependant, l'auteur des innombrables Mémoires sur les colonies vannières, le membre de l'Académie de Vervins, que n'eût-il pas donné pour en pénétrer le sens, pour en extraire le suc, seulement pour en contempler le texte ! Ces livres, les quatre gros manuscrits si précieusement conservés par la Vougne à travers toutes ses aventures, ces livres qu'elle considérait comme une richesse sans prix, eussent été véritablement une bonne fortune pour le savant, pour l'Académie de Vervins et pour toutes les Académies en général.

Ils étaient écrits en langue romane, dans ces caractères que peu de personnes ont eu la fortune de voir, et qui ressemblent,pour qui ne sait pas les déchiffrer, moitié aux types hébraïques, moitié aux types sanscrits. Manuscrits extrêmement rares ; car les Bohémiens eux-mêmes n'en possèdent qu'un fort petit nombre, et se transmettent surtout leurs connaissances par la tradition orale.

dont ces sortes de livres sont, d'ailleurs, la source et le dépôt.

Comment la Vougne, la pauvre merligodgière, avait-elle en son pouvoir ce trésor inestimable, presque sacré ? Pourquoi l'avaiton laissé entre ses mains, quand on avait chassé son fils de la tribu, comme ragni ? Elle-même en donna l'explication à Miarka, le jour où la fillette prit ses treize an , es à-dire devint femme, selon la théorie des âges pour les Bohémiens.

La garde de ces livres appaitient aux familles royales, chez les Romanis et la Vougue était d'une de ces familles. Au moment où Tiarko, par amour pour une Flamande, fille de sang étranger, avait perdu son rang de chef, la tribu qu'il menât état en marche vers l'Espagne où elle devait rejoindre deux autr. s tribus. Les t ois tribus réunies avaient rendez-vous pou/ él re précisément un roi. Les rois romanis commandent ainsi à trois tribus, qui se séparent ap.ès l'élection et ne se revoient qu'à l'élection prochaine. Chacune emporte une partie du dépôt commun, après l'avoir échangée contre une autre, de manière à ce que les douze livres de science fassent peu à peu le tour des trois tribus. Mais une loi singulière veut que les livres soient détruits dans une tribu, quand il ne s'y trouve plus personne en état de les comprendre. Or, la connaissance en est pénible, longue et abstruse ; car ils sont composésen vieux et pur romane, sans aucun mélange* des idiomes divers qui ont corrompu à la longue la langue des Bohémiens ; ils sont écrits en caractères archaïques, pleins d'abréviations dont il faut avoir la clef ; et ainsi cette lecture demande une patiente et spéciale étude. D'autre part, les familles qui en sont dépositaires s'en montrent très jalouses, comme d'un prestige, et n'y admettent que les initiés indispensables, c'est-àdire leurs propres membres. Dans la tribu de la Vougne, il n'y avait qu'elle, Tiarko et un cousin de Tiarko en état de remplir les conditions nécessaires à la garde des livres.

— Alors, tu conçois, ma fille, dit la vieille, en expliquant les choses à Miarka, tu conçois le dessein qui m'est venu en ce jour de malheur où ton père a été déclaré ragni. Tu conçois que j'ai tout de suite pensé à m'assurer le trésor de science.

— Et tu l'as volé, n'est-ce pas ? répondit la fillette.

— Non pas, Miarka, non pas. Les choses sacrées sont sacrées. On vole l'étranger, mais on ne vole point ses frères. Cela porte le mauvais sort. Souviens-toi de cela, mon enfant.

— Oui, grand'mère, je ne l'oublierai pas. Mais alors, comment as-tu fait ?

Miarka

— J'ai commis un crime. Les choses sont sacrées. Les êtres ne 1' son pas. Devines-tu ?

— Non, grand'mère.

— Il faut que tu devines, Miarka. Écoutemoi bien. Le crime n'est pas crime, quand on le commet pour ceux qu'on aime, et quand ceux qu'on aime vous en absolvent. Or, pour vous en absoudre, il est nécessaire d'en être complice. Ton père a été complice du mien, qui était commis pour lui. C'est pour toi aussi qu'il fut commis, ce crime, puisque c'est toi qui en recueilleras le fruit plus tard. Il est donc juste que tu en sois complice à ton tour. Et quel autre moyen as- tu d'en être complice, sinon de le deviner ? En le devinant, c'est

ET ALORS TU l'aS TU^.

Son enfant, qui n'était pas né encore, devai savoir lire un jour les grands livres. Lt grands livres m'échappaient. Et pourtau j'avais un moyen de les conserver. Si j'étai.. seule à pouvoir les comprendre, seule dans toute la tribu, personne n'avait le droit de les garder. Je n'étais pas ragni, moi; j'étais de sang royal, moi ; je les emportais avec moi, et nul n'y osait toucher, par crainte du maléfice attaché à ceux qui violent la loi. Donc, les tarots n'avaient pas menti. L'enfant de mon fils aurait la royauté, un jour. Les tarots ne mentent jamais ; seulement, il faut parfois les aider. Devines-tu ?

— Je crois que oui, grand'mère.

— Devines-tu? reprit la vieille, dont la figure prit une expression féroce. Devines-tu, enfin ? Qui donc m'empêchait de garder les livres ? Qui donc, Miarka ? N'était-ce pas le cousin de ton père, le seul homme de sang royal, le seul capable de les lire après Tiarko et moi ? N'était-ce pas lui qui faisait obstacle à la prédiction des tarots ?

Miarka se leva toute droite. Elle avait les

yeux fixes, la gorge serrée. Elle semblait rumi

ner un projet sinistre, en peser les motifs, en

contempler l'horreur, s'y résoudre. Tout

à coup, elle s'écria :

— Et alors tu l'as tué, n'est-ce pas, :> grand-mère ?

^ — Oui, ma fille, répondit la vieille.

Le jour même où Tiarko fut déclaré ^a^n^ son cousin mourait empoisonné. C'est moi qui ai commis le crime.

— Eh bien ! reprit Miarka d'une voix grave et quasi solennelle, ce crime, je le commets avec toi. S'il doit te porter malheur, qu'il me porte malheur aussi ! Je suis une Romane, je suis ta petite-fille, je suis la fille de Tiarko Les tarots t'ont dit que je serais reine. Les tarots ne devaient pas mentir. Tu as eu raison de les aider. Tu nous a aimés assez pour tuer l'homme. Tu as bien fait.

que tu l'imagines de toi-même, et que l'idée t'en vient. Et l'idée ou l'acte, cela ne fait, qu'un. Devine !

— Qu'importe, grand'mère, répondit bravement Miarka. Je puis ne pas deviner, par faute d'intelligence. Mais ma volonté est avec la tienne. Ce que tu fis, tu le fis pour mon père, et le bien doit m'en revenir. Ce que tu fis, grand'mère, j'en suis complice.

— Bon, ma fille, je vois que tu ne me désavoues pas. Mais devine, cependant. Voyons, réfléchis, Miarka, réfléchis. Mets-toi à ma place, et cherche comment je devais agir. Les tarots m'avaient dit que mon fils ou l'enfant de mon fils aurait la royauté. Mon fils ne pouvait plus y prétendre, étant ragni.

Ce n'est pas un mémoire, ni même une série de mémoires, c'est une bibliothèque tout entière qu'eût voulu écrire à leur propc M. Cattion-Bourdille, s'il avait connu K^. quatre livres de la Vougne. Rien que la traduction des litres eût sufli à le rendre fou de joie et à lui suggérer d'interminables recherches. Ces quatre livres s'appelaient : le livr. du passé, le livre de l'avenir, le livre dt chansons, le livre des merveilles.

Le livre du passé contenait l'histoire même des Romani. Histoire vague et légendaire, à vrai dire, composée surtout de généalogies ténébreuses. Mais, parmi tous ces noms

Miarka

obscurs, auxquels la Vougne avait ajouté

de sa main celui de Tiarko, dernier chef de

la tribu, et celui de Miarka, fille de Tiarko,

parmi tous ces noms, le savant n'eût pas

manqué de retrouver certains noms réelle-

Hient historiques. Ainsi, celui de Hottaul,

\v grand guerrier vainqueur de toute la

-rre, lui eût certainement rappelé Attila.

î]t de même, les légendes sur le pays du

oleil, quitté jadis par les Romani fuyant

ievant les hommes blancs, lui eussent paru

(' rapporter clairement à la théorie par

iquelle on considère les Bohémiens comme

ine race autochtone chassée de l'Inde à

i époque des invasions Aryas. Il eût remarqué

aussi la conception athéiste de la cosmogonie

bohémienne, qui ne place point les dieux

à l'origine des choses, mais qui représente

le monde comme éternellement existant dans

une mobilité éternelle.

Le livre de l'avenir était un recueil de toutes les sciences occultes dont les tarots sont la figuration grossière. Il y avait là explication des songes, des présages, des rencontres fortuites, ce que signifient les superstitions du verre brisé, des cornes aperçues à gauche, des trois flambeaux, du trèfle à quatre feuilles, des grenouilles volantes, du roitelet parlant dans un fagot d'épines, du sabre qu'on voit planté au cœur d'un nuage rouge à l'heure du couchant. On y traduisait le sens exact et le sens symbolique des images et des inscriptions qui constellent les tarots. On y donnait la véritable et authentique composition des tarots anciens, dont les modernes ne sont qu'une pâle abréviation simplifiée et mise à la portée des faibles d'esprit. Les modernes n'ont plus que soixante-douze cartes, offrant chacune à la méditation un dessin et une sentence. Les cartes des tarots anciens étaient au nombre de treize fois treize, et chacune représentait un tableau à trois compartiments, et chaque compartiment contenait un vers pouvant se lire aussi bien au rebours qu'à l'endroit. De là, une complexité et une variété infinies dans les combinaisons d'où l'on inférait les pronostics. Or toute ces combinaisons étaient prévues dans le livre de l'avenir, le plus volumineux des quatre, si volumineux que la Vougne elle-même n'était pas encore parvenue à en déchiffrer tous les chapitres.

— Il ne faut pas t'en étonner, disait-elle à Miarka. Ni pour moi, ni pour personne, le livre de l'avenir ne sera jamais clair jusqu'au bout. Il a été fait exprès de manière à ce que nul ne puisse le posséder entièrement. Même en l'apprenant par cœur de la première ligne à la dernière, on ne le connaîtrait pas encore. Car il y a des parties obscures à dessein. Celui-là même qui les a écrites en a

oublié le sens après en avoir tracé l'écriture. Et c'était nécessaire, mon enfant. Sinon, quelqu'un aurait donc pu savoir tout l'avenir; et alors, l'avenir et le passé n'auraient plus été qu'une seule chose, et le monde aurait pris fin. Or ce qui n'a pas eu de commencement ne peut avoir de fin. Et voilà pourquoi l'avenir est figuré sur les tarots comme un homme borgne. Personne ne l'a jamais vu en face dans les deux yeux.

Le livre des chansons reposait un peu Miarka de ces abstrus commentaires sur les sciences divinatoires. Ici, elle trouvait des contes, aux riches imaginations orientales, qui charmaient sa curiosité enfantine. Ici, elle se laissait bercer au rhythme des vers sonores, qui chantaient ensuite dans sa mémoire, comme dans une volière, et la peuplaient d'oiseaux à la voix mélodieuse, aux vives couleurs. La vieille lui en expliquait aussi le sens caché, car presque toutes ces odes servaient de beaux vêtements à des symboles. Mais la petite en retenait plus encore la musique et les images. C'était même entre le professeur et l'élève, une cause de discussion parfois. La vieille, en effet, avait surtout une âme de prêtresse, tandis que. la petite sentait les choses plus poétiquement. L'une s'attachait au fond, l'autre à la forme.

— Vois-tu, disait la Vougne, la plus belle de toutes les chansons est celle qui célèbre la gloire de la parole, parce que la parole est la grande créatrice de tout.

Et la vieille déclamait lentement le mystique poème qui ouvrait le livre des chansons, poème assez semblable d'inspiration à l'hymne cxxv de la dixième partie du Rig-Véda, mais plus lyrique et plus heurté d'images dans la version bohémienne, qui est certainement plus primitive. Elle déclamait le poème qui dit:

,Te suis la parole et je suis tout.

Et depuis toujours je parle Et jamais je ne me tairai.

Le bruit du monde, c'est moi.

Le vent qui passe, c'est mon souflle.

L'eau qui court, c'est ma salive.

Les étoiles sont mes mots brillants.

Le soleil est une syllabe

Que j'ai jetée un jour par hasard.

Je suis l'ouragan qui prend les arbres Comme des cheveux arrachés ■

Sur la peau du crâne de la terre.

Je suis la brise qui fait frt frt A la pointe des brins d'herbe En y posant mille caresses.

Je parle même dans le silence ; Mais j'y parle si bas, si bas.

Que moi-même je ne m'entends pas.

Miarka

Je suis la parole, et je suis tout.

Je sors de là, d'ici, de partout.

Et pourtant je sors du rien.

Langue de l'homme, rouge flambeau Sur toi je m'allume en passant.

De toi je m'envole comme un éclair.

Ce que je suis, je ne sais pas.

Flamme, eau, vent, étoile, tout.

Et aussi ce qui n'est pas encore.

Ce que je suis, je ne sais pas.

Je suis la parole et je suis tout, Et peut-être que je ne suis pas.

J'annonce, je nomme, je crée.

Et depuis toujours je parle Et jamais je ne me tairai.

Dans le monde au rut éternel

Je suis le bruit que font les choses

En s'unissant par les baisers.

— Oui, oui, faisait Miarka, cela est beau, grand'mère, je ne dis pas non. Et moi aussi je sais par cœur la gloire de la parole. Mais il y a dans le livre bien d'autres chansons encore plus belles. Celle des nuages, par exemple, qui est si triste !

Et, les yeux au ciel, comme si elle s'adressait aux nuages eux-mêmes, avec une mélancolique figure où parfois coulaient ses larmes, d'une voix douce comme un murmure d'eau courante. Miarka chantait la chanson qui dit:

Nuages, nuages, que vous êtes loin !

Nuages, nuages, que je suis las I Et sur vos seins, à la peau blanche Je voudrais tant me reposer I

Nuages, nuages, que je vous aime I Nuages, nuages, que vous êtes beaux 1 Pour qui donc mettez-vous ces robes De satin vert, de velours rose ?

Nuages, nuages, que vous allez vite !

Nuages, nuages, que vous ai-je fait ?

Vous fuyez en vous cachant la face Dans un grand voile de laine noire.

Nuages, nuages, que dites-vous ?

Nuages, nuages, qu'avez vous ?

Voici que vous grondez sourdement Comme une ourse qui se met en colère.

Nuages, nuages, que vous êtes méchants 1 Nuages, nuages, que vous m'aimez peu I Vos regards me jettent des éclairs Qui me font mal jusqu'au fond des yeux- Nuages, nuages, que vous êtes bons I Nuages, nuages, que vous m'aimez Voua avez cru que je pleurais Et vous pleurez aussi, car il pleut.

Nuages, nuages, que vous êtes loin I Nuages, nuages, que vous allez vite 1 Mais je vous suivrai quand même.

Et mes rêves dormiront sur vous.

C'est dans ce hvre des chansons que Miarka aurait voulu lire toujours ; c'est celui qu'elle préférait. Par malheur, la Vougne n'était pas da cet avis*

— Oui, disait-elle, il faut savoir les chans'ons des aïeux. Mais une reine doit connaître autre chose encore. Cela, tous les Romani pourront te l'apprendre. Lequel d'entre eux n'en possède au moins une, de ces chansons, qui abrègent le chemin, rhythment le travail, endorment les nourrissons, et font passer le temps des longues nuits d'hiver? Tu en sauras donc toujours assez. Ce que je dois t'enseigner plutôt, ce que personne ne pourra renseigner après moi, c'est la science, vois-tu bien. Allons, courage, mignonne, et ouvre ton esprit tout grand. Voici le Uvre des livres.

Elle prenait alors le plus obscur des quatre manuscrits, le hvre des merveilles, et essayait d'en faire pénétrer à l'enfant les profonds arcanes. Oh I celui-là surtout eût ravi en extase M. Cattion-Bourdille ! Et bien des savants, plus savants que lui encore, eussent aimé à en feuilleter les pages mystérieuses. C'était le compendium de magie.

Par quels canaux étrangers les Bohémiens ont-ils hérité cette science des Chaldéens antiques ? Sont-ils les descendants de ces peuples disparus, au lieu d'être, comme on le suppose, des Hindous émigrés ? Ont-ils, au cours de leurs voyages, recueiUi ce trésor des mains des Nabatéens, qui en furent dépositaires jusqu'au dixième siècle ? En ont-ils pris connaissance par l'intermédiaire des Arabes, qui possédèrent et étudièrent vers l'an 900 ces ouvrages quasi préhistoriques ? Qui le saura jamais ? Eux-mêmes, les Bohémiens l'ignorent. Peut-être y a-t-il eu, à certaines époques, mélange de leur race proscrite avec les derniers restants de la race ab(»lie des mages. Peut-être aussi est-ce en Egypte, où ils vécurent longtemps, qu'ils trouvèrent la traduction arabe des livres nabatéens, traduction faite par le chaldéen converti Ibn Vahshiyyah. Toujours est-il qu'ils ont entre les mains, à l'heure présente, une version romane de ces curieux et bizarres manuscrits, tissus de folles imaginations, mais cachant sous les fables les vestiges de la vieille science chaldéenne. Une astronomie, une astrologie, une arithmétique, une alchimie, cela pêle-mêle avec des recettes pharmaceutiques et des formules de sortilège, tel était le composé du livre des merveilles.

Ce livre, que la Vougne prétendait comprendre et faire comprendre à Miarka, ce livre dans lequel une enfant de treize ans apprenait par cœur des leçons, ce livre résumait les trois célèbres ouvrages nabatéens. dont la source première remonte au temps même du roi Bélésis, et qui ont pour titres, le Traité des Poisons, le Manuel des secrets du Soleil et de la Lune, les Méditations de Tenkelusha le Babylonien.

Miarka

Mais ni M. Cattion-Bourdille, ni personne au monde, nepouvaient soupçonnerseulement cos graves et bizarres études. La Vougne n'était pas un professeur ordinaire, et, considôr.uit l'enseignement comme une initiation

éritable, elle l'entourait d'un impénétrable

ystère. Que Miarka dissimulât, sous une crante apparence, sa science chaque jour

lus profonde, cela ne suHlsait pas encore lUx desseins cachottiers •le la vieille. Elle voulait aussi que la petite elletitètiH) s'instruisit, en quelque sorte, sans pouvoir s'en douter; et, pour cela, elle employait une

ii-'iilière méthode qui

li Irait barbare à la

i i i.u'ogie moderne. Elle

1 Mitait l'enfant comme

It'S oiseliers traitent les

•iseaux parleurs, comme nieude traitait ses merles et ses sansonnets, en lui u'avant pour ainsi dire la mémoire aux heures du >ommeil.

C'est la nuit, quand tout le monde dormait à la maison, que la Vougne tirait du coffre les fameux livres, et qu'elle les faisait lire et apprendre à Miarka.

— Allons, mignonne, lui disait-elle, viens continuer les beaux rêves que tu rêvais. En voici de plus beaux encore.

L'enfant regimbait parfois, refermant ses paupières alourdies, et se retournant pour reprendre son bon premier somme interrompu. Mais la vieille implacable savait le moyen de la tenir éveillée. Elle lui fredonnait une de ses cantilènes préférées, ou grattait quelques notes vives et sautillantes sur sa guzla, et alors Miarka s'étirait et ouvrait tout grands ses yeux, à cette diane de la poésie et de la musique.

— Tu ne veux donc pas être reine ? faisait brusquement la Vougne.

— Si, si, répondait Miarka aiguillonnée par l'orgueil.

— Eh bien ! mignonne, qui veut doit vouloir, répliquait la vieille. Les fleurs poussent

où on les sème, et le trésor se trouve où on Ta mis. Il faut apprendre pour savoir. Lèvetoi, fille de mon Tiarko, lève-toi et viens semer des fleurs dans ta tête, et viens déterrer le trésor de science dans les livres des aïeux.

Miarka se passait les mains sur la figure, comme pour en écarter le voile du sommeil ; elle bâillait lentement avec un soupir de regret pour sa couche abandonnée ; et elle suivait la Vougne dans le coin de la remise qui leur servait de cabinet d'études.

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