LA VOUGNE ET LA FILLETTE LISAIENT
Une couverture suspendue à l'angle du mur, en forme de tente, les abritait du froid, de la nuit, et de la curiosité. On aurait pu passer à ce moment dans la cour sans apercevoir la lumière de leur petite lampe. A cette lumière rousse, maigre et tremblotante, qui vacillait au bout d'une mèche fumeuse, la Vougne et la fillette Usaient, suivant du doigt sur la page les lettres dansantes et brouillées. Et parfois l'enfant, tout en répétant la leçon d'une voix machinale, laissait tomber son front sur le livre. Mais la vieille alors lui mouil-
Miarka
lait les paupières avec une éponge qui trempait dans une bassine de cuivre à côté d'elle.
— Réveille-toi, mignonne, lui disait-elle. Prends garde aux mauvais esprits qui viennent te fermer les yeux 1 C'est pour avoir trop aimé à dormir, que les ours ont perdu la parole et sont devenus des bêtes. Autrefois, les ours étaient des hommes. Mais, à force de se fourrer le nez entre les pattes, ils ont oublié ce qu'ils savaient ; et pendant qu'ils rêvaient en ronflant, le poil leur a poussé sur tout le corps. S'ils s'étaient tenus plus éveillés, ils seraient encore les rois de la terre. Prends garde, Miarka ! Ne sens-tu pas la peau de tes joues qui te démange ? C'est peut-être que tu vas devenir une bête, toi aussi. Réveilletoi vite I
L'enfant se raidissait, rappelait son attention envolée au pays des songes, et fixait de nouveau son regard sur les lettres obscures, et recommençait la phrase interrompue, en se grattant naïvement les joues pour empêcher le poil d'y pousser.
— Je ne veux pas devenir comme Pouzzli, disait-elle. Je l'aime bien, ma pauvre maman Pouzzh ; mais je ne veux pas avoir un jour l'anneau de fer dans le nez.
— Les ours ne sont plus rois, reprenait la vieille ; et toi, tu dois être reine. Travaille, ma mignonne travaille bien. Le râle de genêts se met la poitrine en sang pour faire son nid ; mais ses plumes en gardent du rouge, et c'est à cause de cela qu'on l'appelle le roi des cailles.
Malgré sa terreur des mauvais esprits qui vous changent en bête, malgré les encouragements de son orgueil qui lui donnait du cœur à la besogne, l'enfant succombait souvent à. la fatigue, et tenait ses paupières closes même sous la fraîche caresse de l'éponge mouillée.
— Je n'en peux plus, grand'mère, je n'en peux plus, disait-elle. Laisse-moi me recoucher, dis. D'ailleurs, je n'apprends plus en ce moment. Je répète les choses sans en comprendre le sens.
— Qu'importe ? répondait la vieille. Tu les comprendras demain en te les rappelant.
— Je ne me les rappelerai pas,
— Si, mignonne, malgré toi. Vois-tu, ce que l'on fait avec peine est fait avec fruit. Les yeux te cuisent. C'est que l'écriture les pique en s'y gravant. Ta tête est lourde, c'est qu'elle s'emplit. Grave encore, ma belle 1 Emplis ton esprit, ma petite reine ! Puis tu dormiras par là-dessus ; et, ce que tu auras mangé et bu de connaissances, ton sang l'absorbera sans que tu t'en occupes davantage. Cela pénétrera dans ta moelle. Cela fera partie de toi. Et tu seras tout étonnée et toute joyeuse, au réveil, de tant savoir de choses sans même te souvenir de les avoir apprises.
Encore une page, Miarka I Rien qu'une I Sème des fleurs. C'est un bouquet de plus que tu cueilleras plus tard. Tu dois être celle qui ne prononce que des paroles parfumées.
Et, souvent, ainsi, la vieille l'éperonnant sans trêve, et l'enfant travaillant sans relâche, elle consumait la nuit tout entière à ce rude labeur, auquel un savant enragé aurait suffi à peiine. Les pages succédaient aux pages, et s'imprimaient peu à peu dans la mémoire de Miarka, qui les apprenait de la sorte presque mécaniquement, par la forme même des lettres et par la sonorité répétée des phrases, sans prendre garde la plupart du temps à la signification des choses. Son intelligence devenait comme un exemplaire nouveau des livres, exemplaire indélébile dans lequel un jour elle pourrait retrouver le sens sous les mots et l'esprit sous la lettre.
A l'aube blanchissante, quand le matin filtrant aux fentes du toit faisait pâlir encore la pâle lumière de la petite lampe, quand la mèche charbonnée agonisait au bout de son bec de cuivre, alors seulement la Vougne prenait pitié de son élève, et la recouchait doucement, en lui disant parmi ses baisers :
— Dors maintenant, ma mignonne. Dors, fille de mon Tiarko ! Laisse germer en toi les belles semences, pour que tes paroles un jour soient des paroles de reine, fleurant le benjoin et la rose !
Et quand le lendemain, en ne les voyant pas sortir de leur tanière, on les traitait de paresseuses ai m anl 'S "dormir comme des 'oirs, on ne se doutait guère que cette gamine ùe treize ans avait si bien gagné son repos, et qu'elle était accablée de fatigue physique et intellectuelle, ayant appris en une nuit plus de choses que M. Alliaume et M. Cattion- Bourdille lui-même n'eussent pu en apprendre en un mois.
Ces jours-là, on disait volontiers à la maison :
— La Vougne a dû faire quelque mauvais coup cette nuit aux alentours.
Et l'on visitait les poulaillers des environs pour voir s'il n'y manquait pas de poule, et les garçons de ferme regardaient leurs harnais pour compter les clous de cuivre, que la vieille aimait à voler afin de s'en faire des colliers et des bracelets.
Quant à Gleude, i\ passait sa matinée sous la remise, à chasser les mouches autour de Miarka endormie, et à la contempler silencieusement, la trouvant plus belle encore, avec son teint mat blêmi par la longue veillée, ses yeux cerclés d'une auréole bleuâtre, et ses lèvrês~qùî marmonnaient de vagues paroles inarticulées, souvenances des leçons apprises. Comme il savait, lui, à quoi s'était occupée la nuit pour elle, il comparait ces
Miarka
murmures du rêve de Miarka au bourdonnement d'abeilles mystérieuses, en train de construire leurs cellules et de distribuer leur miel dans la tête de l'enfant comme dans une ruche en travail.
Mais Gleude ne disait rien non plus touchant la science de Miarka. Comme il vivait familièrement avec les deux Bohémiennes, il avait bien fallu lui laisser entrevoir un peu le mystère de cette instruction cachée. Seulement la Vougne lui avait soigneusement recommandé d'en garder le secret, et il aimait trop la vieille pour lui désobéir. Puis, luimême avait pris goût à ces mystères. Sa nature sauvage et renfermée en comprenait toute la douceur. Lui aussi, dans son genre, il était un savant, comme musicien et comme oiselier, et il avait ses arcanes à lui, qu'il ne voulait pas révéler aux autres.
Aux autres, non ; mais oui bien à Miarka. Elle s'en montra curieuse, et c'est avec une joie profonde qu'il devint à son tour le professeur de celle qu'il chérissait.
— Tu peux apprendre ce que sait Gleude, avait dit la vieille à la fillette. Ce n'est pas là de la science d'étrangers. Personne ne lui a rien enseigné, au bon garçon. Il s'est instruit comme s'il était un Romane sohtaire, en regardant les choses et en écoutant les bêtes. Regarde-le donc faire, et écoute-le à son tour.
— Puis, avait ajouté Gleude, bon cela pour amuser Miarka. Toujours apprendre par cœur, fatigue, fatigue! Et la nuit, plus fatigue encore 1 Mais ceci, gai, doux, au soleil, et faire rire. Vois plutôt I
Et il lui montrait des tarins en cage. Ces jolis oiselets, brodés d'émeraude, travaillaient en grignotant sans cesse. Leur manger et leur boire étaient suspendus dans de petits seaux en bois, qu'ils tiraient jusqu'à eux, au bout d'un fil enroulé sur un bâton tournant.
Ou bien c'étaient des étourneaux, des geais, des merles, des pies, des corbeaux dressés à parler et à sifïler des airs.
Et il enseignait à son élève comment on arrive à ces merveilles de dressage, avec quelle patience on doit leur seriner l'air ou leur ressasser les paroles, en les forçant à rester éveillés la nuit, et en leur répétant tout Tair ou toute la phrase à la fois, sans quoi ils n'en apprennent jamais que le commencement.
Il lui enseignait aussi à quoi l'on reconnaît les mâles des femelles, ce qui est indispensable vu que les femelles sont plus précieuses
pour avoir des petits tout jeunes, et que les mâles, en revanche, sont plus attentifs à la leçon. Cela est important surtout pour les pies et les sansonnets, qui sont de tous les plus jacasseurs de nature. Or, le mâle de la pie se distingue par les plumes bleues de son croupion, et le mâle du sansonnet par un filet noir qu'il a sur la langue.
La nourriture qui convient à chaque espèce n'est pas ce qui demande le moins d'étude. Selon ce qu'ils mangent, les oiseaux ont l'esprit alerte ; et ils vivejitilejiégime. Ainsi, rétourneau, le geai et le merle s'accommodent fort bien de la même pâtée, faite avec du chènevis écrasé, du persil haché menu et de la mie de pain, qu'on mouille de beaucoup d'eau, et qu'on renouvelle tous les deux jours. Maisla pie et le corbeau dépérissent avec cette pitance. Il faut à la première, surtout pendant sa jeunesse, du fromage mou; et l'autre a besoin de viande crue.
Les maladies des oiseaux sont nombreuses, et Gleude prétendait pouvoir les guérir toutes. Quand il parlait de cette médecine spéciale, la Vougne elle-même l'écoutait avec attention et disait volontiers à ce propos :
— Ce qui est bon pour eux, peut parfois être bon pour nous. Dis tes remèdes, dis-les encore, mon garçon ! Je les essayerai sur des gens malades ; et si je les trouve utiles, j'en garderai le secret à notre usage. J'en sais beaucoup déjà, vois- tu bien. Mais jamais on n'en sait trop Ouvrons notre esprit, Miarka.
Et Gleude leur exphquait, dans son langage pénible, obscur, à quels signes on reconnaît les maux divers des oiseaux, et par quoi on leur rend la santé.
Le flux de ventre se voit de lui-même, et se coupe avec des graines de melon, après qu'on a d'abord huilé le croupion du malade. Le bouton doit être crevé quand il est mûr, et, à la place de l'humeur qui en sort, on met un grain de sel mouillé. Le mal aux yeux, qui se montre par la chassie et par la frisure des plumes environnantes, cède au jus de poirée et de laitue mêlé avec du sucre. La gale ronde est manifestée par une petite grosseur qui pousse sur la tête, comme un grain de chènevis, et toute jaune ; on la fait fondre en trois jours au moyen de beurre frais dont on la graisse. Pour le mal caduc, il faut rogner les ongles jusqu'au sang et les arroser de vin.
Mais ce qui intéressait le plus Miarka, c'était l'éducation difficile et compHquée des oiseaux chanteurs : le pinson, qui frigotte si vaillamment, jusqu'à en mourir pour avoir le dernier riou-piou-piou-tipiou, le chardonneret, qui aime les amandes douces et qu'il faut mettre au soleil pour le moins deux fois par semaine ; le linot, qui s'enroue facilement et qui retrouve sa voix, comme un
Miarka
homme, en buvant de l'eau de réglisse ; le bruant doré, qui passe pour un ignare et qui arrive cependant à imiter le serin, pourvu qu'on ait soin de ne pas le laisser s'engourdir de gras-fondu ; la mésange, qui fait son nid trois fois par an et qui a l'air, quand elle babille en dansant, d'une ouvrière tisseuse rhythmant son bavardage au mouvement de ses pieds rapides ; le roitelet, qui a peur du froid et à qui l'on ménage, dans un coin de la cage minuscule, un recoin garni de drap rouge pour se tenir à l'abri des courants d'air; l'alouette huppée, ou cochevis, qui est le plus docile des oiseaux élevés au flageolet, car elle oublie absolument son ramage naturel pour répéter mieux ce qu'on lui siffle ; la fauvette, dont la meilleure espèce a la tête noire, comme couverte d'une petite calotte en velours, ce qui la fait ressembler à un chantre ; la fauvette frileuse et délicate, qui préfère l'ombre chaude au soleil lui-même dans un lieu battu de vent, enfin le rossignol, le roi des musiciens, qui demande tant de soins et tant d'études, que Gleude n'avait jamais fini de tout raconter à son égard.
Il savait sur le rossignol mille traits plus importants les uns que les autres, et dont un seul oublié, disait-il, rendait tout le reste sans valeur. Le rossignol est solitaire. Il a besoin d'ombrage et de fraîcheur, à cause de la chaleur de son sang. Il se baigne après avoir chanté et boit chaque matin la rosée pour s'assouplir la gorge. Il fait son nid au commencement du mois de mai et ne souffre pas qu'un autre rossignol habite près de lui, à cent pas à la ronde. Il le fait quasi à ras de terre, grossièrement tissu, mais soigneusement caché dans les herbes épaisses, ou les branches basses des arbrisseaux, et a]uj;eigard du midi. Le mâle ne couve jamais et distrait la femelle par son chant. Quand on l'a pris, il faut l'habituer à la cage avec d'infinies précautions, car il est farouche et tellement chagrin de sa hberté perdue, qu'il se tue contre les barreaux. On le met donc dans une cage d'osier fin toute rembourrée de mousse et couverte d'une toile verte, afin qu'il se puisse croire encore dans l'ombre d'un hallier. On le nourrit avec du cœur de mouton, des vers de farines, des œufs durs, des pois cuits, des bettes pilées et des dragées de miel. Tous les quinze jours, on doit le purger en lui donnant à manger une araignée vivante. Il est sujet à beaucoup de maux et s'arrête de chanter dès qu'il en souffre, La gale, les poux, le bouton, le mal caduc, l'éprouvent comme les autres oiseaux. Mais il est particulièrement enclin à l'étisie et à la goutte. C'est à force de chanter qu'il devient étique, se consumant en folie musicale, au point d'en dessécher sur pattes. Et, comme on ne remédie
à cet épuisement que grâce à la substantielle pitance, forte en viande, il y gagne d'autre part la goutte, dont il faut le défendre au moyen d'une cage très chaude, dans laquelle on lui tient néanmoins toujours une baignoire d'eau très fraîche.
Gleude, d'ailleurs, ne se bornait pas à des explications théoriques. Sa connaissance des oiseaux allait jusqu'à imiter leurs chants. Il avait d'abord cherché à rivaliser avec eux au moyen de ses lèvres et desonsifflet naturel, en quoi il était resté expert. Mais il avait peu à peu imaginé des instruments plus perfectionnés : les chalumeaux de paille verte, les tubes de sureau, les flageolets en écorce de coudrier, et enfin ses merveilleuses flûtes de Pan, aux tuyaux nombreux et variés comme ceux d'un orgue,
Il apprit à Miarka l'art d'en jouer, et de reproduire d'abord le titinnement de la mésange, puis les fredons de la linotte, puis enfin les vocalises infinies des plus habiles chanteurs. Et ainsi, aux époques les plus muettes de l'année, dans les mois où les bocages mornes ne résonnent plus que du pioutement des oiseaux criards, quand l'innocenFèt son élève se mettaient à concerter, soit des lèvres soit de la flûte, ils étonnaient les passants qui se disaient en dressant l'oreille :
— Tiens ! comment se fait-il qu'il y ait encore par ici un rossignol et une fauvette ?
En retour de ces précieuses leçons, la Vougne en vint à ce point de bienveillance pour Gleude, qu'elle lui laissa prendre part aux connaissances botaniques et médicales dont les promenades en plein jour étaient l'occasion. Cela, d'ailleurs, ne sortait pas des Hvres. Elle avait appris par elle-même, en herborisant et en soignant les malades de sa tribu, les vertus des simples. C'était là une scienc acquise comme l'art d'oiselier de Gleude. Or, puisqu'il n'était pas jaloux de ses secrets, elle jugea bon de ne pas se montrer avare des siens.
Elle lui enseigna de la sorte, en l'enseignant à Miarka, sa curieuse thérapeutique, qui était celle de tous les peuples primitifs et sauvages : comment l'ail préserve du scorbut; l'amarante, du flux de sang ; que l'herbe-du-Turc apaise la colique des reins ; que le gui de l'épine blanche, mis en cataplasme, fait mûrir les abcès ; que la pimprenelle dessèche les ulcères des poumons ; que la décoction de verveine coupe la fièvre ; que la véronique pousse à la sueur ; que l'eau de pourpier tue les vers et arrête les hémorrhagies ; que le vin d'hysope désenfle les tumeurs venues à la suite
Miarka
de plaies ; que la langue-de-chien, en tisane, calme la toux et, réduite en onguent, ferme les écrouelles ; que la graine de fenouil, infusées dans du vinaigre, guérit des morsures venimeuses ; que le caille-lait adoucit les démangeaisons de peau ; que la poudre de bétoine dégage le cerveau en faisant éternuer; que l'angélique éloigne la peste ; que la fougère égayé le foie et désopile la rate ; que riierbe-à-pauvre-homme chasse la jaunisse ; que l'origan éteint les rages de dents et combat la paralysie ; que le pas-d'âne rend le soufUe aux poitrinaires ; que le suc de fumeterre dissipe la mélancolie ; et ainsi de suite à propos de toutes les plantes ; car la Vougne, sur lours propriétés diverses, était aussi intarissable que Gleude à propos des rossignols.
Outre leurs vertus médicinales, elle attribuait aux herbes mille autres qualités, quelques-unes observées réellement, la plupart absolument chimériques, mais dont elle faisait par cela même le plus grand cas. C'est ainsi qu'elle prétendait reconnaître l'heure à l'inspection de certaines fleurs, qui s'épanouissent à des moments précis, réglés comme par une horloge. A quatre heures du matin, c'est le liseron des haies ; à six heures, le pavot ; à huit, le mouron empoisonneur, ou mouron rouge ; à dix le souci ; à midi, le soleil à cinq heures du soir, la belle nuit ; à dix heures du soir, le hseron pourpre ; à minuit, l'herbe-aux-papillons.
De même, elle prévoyait le temps par l'attitude des feuilles et des tiges. Quand la pimprenelle, le liseron blanc, le trèfle des prés, se referment, et quand au contraire s'ouvrent le quintefeuille et la laitue, c'est signe de pluie. Si le chardon resserre ses écailles, si l'alleluia redresse ses lances, c'est l'approche d'un orage. Pour elle, cinq pissenhts formant une étoile indiquaient le voisinage d'une source ; deux brins de luzerne en croix de Saint André signifiaient le passage d'une hase enceinte, trois baies de genièvre alignées à distance égale voulaient dire qu'on allait se piquer ; une marguerite sans pétales annonçait la rencontre d'une femme malade ; et quand elle voyait une fraxinelle arrachée, elle se mouchait au plus vite dans le pan de sa jupe pour conjurer une menace d'hydropisie.
Gleude partageait avec Miarka cette bizarre instruction, à laquelle toutefois il n'entendait pas grand'chose. Ce qu'il préférait, c'est quand la vieille permettait à la fillette de lui chanter quelqu'une de ses chansons, et de la lui traduire à sa manière. Il l'accompagnait alors de ses flûtiaux, d'abord en jouant l'air à l'unisson, puis en improvisant des variations harmoniques dont Miarka se régalait.
— Où as-tu appris cela ? lui disait-elle.
— Ici, répondait-il naïvement, en montrant les bois où la brise sifllait dans les feuilles.
Souvent aussi, c'est lui qui demandait à Miarka où elle avait appris ses belles chansons. Et la fillette lui disait :
— Dans les grands livres, tu sais bien.
— Oui, oui, je sais, faisait-il.
De fait, il les connaissait de vue, ces fameux livres. Certes, la vieille n'eût pas souffert qu'il assistât jamais à la lecture. Mais elle tolérait qu'on lui en parlât. Et comme, en dépit des observations relatives au silence qu'il en fallait garder, Miarka était fiè.e d'étaler sa science au moins devant un admirateur, on avait montré un jour à l'innocent le trésor sacré ignoré de tout le monde.
De même il fut mis dans le secret des leçons de danse que la vielle donnait à la future reine. C'était le repos ordinaire de leurs promenades à la recherche des simples. Quand on était arrivé dans une clairière tranquille et solitaire, au fond d'un bois obscur où personne ne pouvait venir, la Vougne avait coutume de dire à Miarka. :
— Es-tu lasse, mignonne ?
— Oui, grand'mère, répondait Miarka. Et je sais ce que tu vas me dire : de danser pour me déraidir les jambes.
— C'est cela même, ma petite reine. Eh bien ! donc, vas-y. Voici de la mousse que les bêtes ont tondue à ras. Cela fait un tapis. J'ai ma petite guzla sous ma jupe. Gleude m'accompagnera sur ses tuyaux. Il n'y a personne, Pouzzli te fera face en marquant la lente mesure. Y es-tu mignonne ?
— J'y suis, grand'mère. Allons, Pouzzli, roh ! roh ! debout, la maman, debout 1 Et balance-toi, que je prenne la cadence.
Et, aux sons métalliques de la guzla grattée par la vieille, au chant perlé de Gleude soufllant dans sa flûte agreste, tandis que l'ourse se dandinait lourdement vis-àvis de la fillette, Miarka dansait la danse des Romani. La Vougne lui en avait enseigné le pas ; mais elle le fioriturait elle-même, avec des voltes imprévues, des tours de bras alanguis, des entrechats soudains, des pirouettes envolées. Quand elle avait trouvé, au hasard de l'inspiration, quelque figure gracieuse ou quelque gambade de force extraordinaire, elle la recommençait aux cris gutturaux de la grand'mère qui lui faisait fête en bohémien, lui disant :
— Dradich ! Arko ! Fiousti, fiousti. Miarka Fiousti, tchavé da Tiarko !
Et Gleude répétait machinalement ces paroles, qu'il ne comprenait pas, et qui signifiaient :
^ Très bien ! Bravo ! Encore, encore, Miarka ! Encore, fille de Tiarko I
L'ourse grommelait d'aise, accélérant la vitesse de son dandinement ; la vieille redoublait de coups d'ongle sur la guzla ; Gleude se vidait les poumons dans les tuyaux vibrants de sa flûte en orgue"*; et la leçon de botanique finissait dans une sorte d'ivresse sauvage, quand la fillette épuisée, hors d'haleine, allait se jeter sur un tas d'herbes cueillies et mortes, à demi morte elle-même, s'afl'aissant comme une fleur fanée.
— Bien tombé, s'écriait la vieille, bien tombé, Miarka I On dirait une alouette qui fait ploum du haut du ciel.
VU
— Quand on veut garder un secret, disait souvent la Vougne, il ne faut pas même le confier à une souche ; car un beau jour la souche s'échauffe, l'étincelle en jaiUit, et le secret avec l'étincelle.
Certes, la vieille, en parlant ainsi, ne croyait pas, malgré ses prétentions divinatoires, prophétiser si juste touchant son propre secret. Elle avait eu la faiblesse de le confier à Gleude, presque aussi muet qu'une souche. La souche s'échauffa et l'étincelle en jailht.
C'est la Quédébinque qui fut cause de cela. Non par l'effet du hasard, d'ailleurs, mais à bon escient, et grâce à une patiente volonté.
Depuis la correction que Gleude lui avait si vertement infligée, la Quédébinque n'était plus revenue à la charge auprès de son frère, et n'avait plus envie de s'y risquer par des manœuvres directes. Mais au fond du cœur, elle n'en conservait pas moins son âpre désir de combattre cette domination des merhgodgières sur l'innocent. Plus cette domination avait grandi, plus sa haine était accrue, aiguillonnée d'ailleurs sans cesse par le souvenir des coups. Dans sa solitude, la Quédébinque ruminait sa rancune, de jour en jour accumulée, impuissante, féroce d'autant. C'était devenu l'unique emploi de sa pensée obscure et tenace, pendant les longues heures de travail où elle besognait machinalement des mains tout en rêvassant à haute voix.
— Non, non, disait-elle en grinçant parfois des dents, non elles ne l'emporteront pas au paradis, les damnées femelles, de m'avoir fait battre. Laisse faire ! je leur passerai la jambe à ma façon, toute boiteuse que je suis. Et ch'tiot blond i e sera pas mon maître, à cette fois. Je prendrai l'aune et mes mesures en conséquence, tu verras ça!
Elle s'adressait ainsi tantôt à elle-même, tantôt à son jars favori, qu'elle prenait volontiers pour confident de ses soliloques.
— Ainsi, toi, Blancot, lui disait-elle, quand on mauvais chien a pillé une de tes oîes.
qu'est-ce que tu fais ? Tu attends que le patron du chien soit parti, et tu t'approches du bougre toutgentiment, en ayant l'airdetrucher par terre. Mais moi qui te connais, je te devine bien. Tu as l'œil en dessous et la queue serrée. Tu te ramasses; tu ne siflles pas, ni ne jargonnes pour prévenir. Et quand tu es près de l'ennemi, paf I D'un grand coup d'aile au bon endroit, tu lui casses la patte. Cagniffe ! cagniffe ! cagniffe I II gueule en filant sur ses trois guibes, la quatrième en l'air et ballant comme un battant de cloche. Et le patron, le voyant maintenant bon à rien, lui fout du plomb dans les reins. Ah I mon Blancot je trouverai bien moyen de me venger comme toi, sûrement, à la mode de ni-vu-ni-connuje-f embrouille.
En attendant, la Quédébinque imitait le jars qui s'approche du chien. Elle cachait à Gleude sa sourde rage, et le circonvenait doucement, gentiment, jusqu'à lui demander avec complaisance des nouvelles de ses amies.
Gleude, bon enfant, se laissa facilementprendre à ces manières. Il aimait sa sœur, et rien ne l'eût plus ravi de la voir corder avec la Vougne et Miarka. Pour y arriver, il ne cessait de leur faire l'éloge de la brave fille, qu'il représentait comme lui ayant servi de mère.
D'autre part, il ne tarissait pas, auprès de la Quédébinque, en confidenc s enthousiastes et sur la fillette et sur la vieille. La croyant bien disposée en sa faveur, il mettait à profit l'occasion offerte, de dégorger un peu son cœur trop-plein d'admiration et de tendresse. Cela le charmait, de pouvoir dire à quelqu'un combien la Vougne était savante, combien Miarka était parfaite.
En parler à des étrangers, c'eût été les trahir, bien sûr! Mais à la Quédébinque, à sa bonn' sœur, cela était permis, n'est-ce pas ? Il se parlait à lui-même devant elle, voilà tout ! D'ailleurs, elle ne fréquentait personne et ne s'entretenait qu'avec Blancot. Ainsi raisonnantjGleude en vint bien vite à lâcher peu àpeu, sans vouloir, tous les mystères qu'il avait pourtant promis de tenir enfermés. La Quédébinque connut les promenades botaniques, les danses, les veillées d'étude, et même l'existence des fameux livres. La souche s'était échauffée, et ce n'est pas une étincello seulement qui avait jailli : c'est le secret tout entier qui finit par flamber.
La Quédébinque, du reste, ne s*en tint pas aux bavardages de son frère, qui restaient toujours un peu vagues, à cause de son parler malhabile. Elle voulut voir et se rendre compte par elle-même.
Pour cela, elle eût aimé à lier connaissance intime avec la Vougne. Mais la vieille merli fiche, en dépit des efforts conciliantsdeGleude s'y refusait. Qu'on pensât du bien les uns de-
Miar ka
MIARKA DANSAIT LA DAKSB DES ROMAMI.
Miarka
autres, rien de mieux I Faire amitié, c'était différent. Gleude lui suffisait comme familier. Elle l'avait pétri à sa guise. Elle n'était pas sûre d'en pouvoir faire autant avec la sœur, madrée paysanne. Et donc, elle préférait qu'on demeurât chacun chez soi. Bonjour, bonsoir, quand on se rencontrait sur la route ; et c'était tout. La Quédébinque dut user de ruse pour satisfaire son désir de renseignements plus précis. Quant à les avoir, ces renseignements il le fallait : c'est là-dessus qu'elle avait bâti dans sa tête tout le plan de ses Aengeances.
Elle se mit alors à espionner, et, madrée paysanne, en effet, elle arriva tout de même à ses fins, sans que la Vougne, si rusée pour sa part en eût vent.
Conduite par le son des flûtiaux de son
possédées, et elles donnent leur mal à ch'iiot blond. Le voilà qui parle leur maudit baragouin. Grand niquedoule, va ! Mais patience, patience ! Tout cela se payera.
Elle fit mieux encore. Ayant appris par Gleude, un soir, que l'on partait le lendemain en excursion de quarante-huit heures, elle profita de leur absence pour s'introduire, pendant la nuit, dans la remise, et pour fouiller la ruhidal de fond en comble.
Elle y trouva nombre de fioles, où la vieille enflaconnait ses baumes faits avec le suc des simples.
— Tout ça, se dit la Quédébinque, c'est de la poison en bouteilles. Attends, attends, marchande de coliques, tu auras à t'exphquer sur ta pharmacerie et tes drogues, drogue toi-même.
ELLE Y TROUVA NOMBRE Db FIOLES...
frère, elle suivit de loin la petite troupe, et plusieurs fois assista aux séances de danse, qui lui parurent des scènes de sorcellerie. — Ah ! les gueuses, pensait-elle, elles sont
Enfin elle mit la main sur le trésor sacré, sur le palladium, sur les fameux livres.
Elle savait, par Gleude, qu'on les enfermait dans le coffre d'avant. La Vougne n'avait ni serrures, ni clefs. Mais un système de cordelettes nouées par des nœuds à elle, compliqués et savants comme des nœuds de matelots, entourait les flancs du coffre ; et le couvercle était fixé d'autre part au moyen de clavettes intérieures qu'on détachait par des ressorts dissimulés dans le bois. La Quédébinque essaya d'abord de défaire ces nœuds. Comme ils
Miarka
étaient inextricables, elle prit bravement le parti de trancher les cordelettes. Le couver- Kî alors demeurant clos, comme elle n'avait ,is le secret des clavettes, elle dit :
— Ma foi ! tant pis 1 Ce n'est pas pour voler, mais pour voir.
Et, à longues pesées, avec un ciseau, elle ouvrit br'^che entre les joints des planches et fit sauter le dos du coffre, ms bruit toutefois, afin Je ne pas être surprise par les gens de la maison.
— Blancot serait con- Nnt de moi, répétait- Ile. C'est travaillé à sa
mode, à la mode de n i-vun i-co n n u -je-Cem bro u il le.
Et elle regarda les livres, avidement, espérant y trouver les preuves des crimes commis, pensait-elle, par la vieille empoisonneuse.
— Parbleu ! c'est bien '^♦^la, disait-elle. Les preu-
■s sont là. Il ne s'agit que de savoir les hre.
Dommage que c'est écrit
n grimoire de sorcière.
lais patience, patience !
Les juges ont de fines lunettes et n'ont pas été à l'école pour du bran de chien.
Avec les cordelettes, elle fit un paquet des quatre manuscrits, et, se glissant par des trous de haies filant dans la nuit par l'ombre noire des venelles, sans réveill'^r à son pas furtif les
i liens de garde endormis au seuil des cours,
lie emporta le trésor chez elle, en se répétant :
— Ce n'est pas pour voler, c'est pour voir el pour faire voir.
Quand elle arriva dans sa hutte, le jars recmnut sa marche boiteuse et lui jargonna la bienvenue en venant se frotter à ses jambes.
— Oui, oui, lui répondit-elle, tu as rais n le me faire fête, mon Blancot. Et tu peux rire ! ton aise ; car elles ne riront pas, elles, les ^ueuses 1 Enfin, je les tiens ! Je leur apprendrai à jeter des sorts à mon frère, et à le rendre leur va-trop, et aussi à cuisiner de la poison et à vendre de la mort. Ah ! quand monsieur le maire saura le métier qu'elles font, il n'y
aura plus à tortiller du derrière, là ; il faudra fienter droit et sur le bas de tes jupes, et t'embrener dans ta malice, vieille sorcière du diable, avec ta treulée de fille à l'ourse, bonne pour les ours, en effet. Sois tranquille, mon Blancot, nous aurons du bon temps, tu verras. Ouais, ouais, elles m'ont fait battre par