SE METTAIT A SAUTER SUR SES JAMBES INEGALES
ch'tiot blond. Mais il ne battra pas les gendarmes, quand ils leur mettront la main au chignon. Et je te les ferai voir et t'en amuser, mon Blancot, le jour qu'on les emmènera pour les fourrer entre les quatre murs. L'ourse en crèvera, voulant les défendre. On lui ouvrira la berdouille d'un coup de sabre, vois-tu bien, et je te donnerai ses tripes à manger, mon garçon. Ça te déhudira la moelle pour caresser tes oïes et pour casser la patte ces chiens qui les pilleront. Ah ! c'est qu'on ne l'emporte pas en paradis, non, quand on nous fait du mal, à nous. N'est-ce pas, Blancot ?
Et elle versait toutes ses rancœurs et toutes ses colères dans ce bavardage avec son jars. Elle lui montrait les hvres, dont il mor-
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dillait les pages. Elle s'accroupissait pour le flatter doucement ; puis, se relevait, dans un accès de joie, et se mettait à sauter sur ses jambes inégales, la Quédébinque, à rire en secouant ses lourdes hanches^ la Poturonne 1 Le jar^ lui faisait alors chorus en ouvrant toutes grandes ses ailes, et se dressait vers elle sur ses larges palmes, et poussait un strident appel de trompette.
— Oui, oui, tu es content, disait-elle. Tu m'aimes bien, toi. Tu n'es pas comme ce niquedoule de Gleude, qui me préfère des merlifiches, et qui me bat à cause d'une morveuse de fille à l'oui'se. Viens, toi, mon beau fils, mon béjamin, viens que je t'embrasse.
Elle lui passait la main sur les plumes, lui grattait le crâne, le baisait bouche à bec, le câlinait sur ses genoux, tandis que la bête sifflotait et gargaroutait, le col gonflé, les ailes pendantes, le ventre écrasé voluptueusement dans le giron de la vieille fille.
Le lendemain, à la première heure du jour la Quédébinque se présentait chez M. Cattion-Bourdille, avec sa hotte sur le dos.
— Qu'est-ce que vous venez me vendre là, ma bonne Poturonne ? lui demanda madame Octavie. Ce n'est pas un sac de duvet, je pense ?
— Sûr non, mame Tavie. Nô duvet ne me pèserait pas comme ça sur les épaules. Il est léger, lui, qu'on dirait du vent frisé.
— C'est donc des oies grasses ?
— Non plus, nô dame ! Ce n'est point pour vous, tenez, à parler vrai. C'est pour monsieur le maire en personne. Et il sera fin étonné
•quand il verra ça, je vous en affîe. Mais avant de lui montrer, nô dame, je veux qu'il y ait du monde avec nous. Comme qui dirait monsieur le curé, par exemple, et monsieur Alliaume, le greffier, et aussi le père Forlet-Lefèbvre, le garde champêtre.
— Et pourquoi tant de monde ?
— C'est qu'il s'agit censément d'un crime, mame Tavie ; et je ne veux faire ma déclaration que devant témoins.
— Un crime ? Est-ce que c'est un cadavre que vous avez là dedans ?
— Non pas un, mais la cause d'un tas.
— Que voulez-vous dire ?
— Vous comprendrez tout à l'heure, nô dame. Envoyez d'abord quérir les gens, et vous verrez.
Une demi-heure plus tard, les témoins demandés par la Quédébinque étaient réunis dans la salle à manger de M. Cattion-Bourdille, qui attendait anxieusement leur arrivée ; car la vieille fille s'était obstinée à ne
point parler auparavant. Elle n'avait pas même débricolé sa hotte de ses épaules, et elle se tenait courbée sous le poids, les deux poings crispés sur la manchette de sa béquille, ce qui lui donnait l'air d'un gros insecte estropié debout sur trois pattes.
— Là, maintenant, fit-elle, vous allez juger, messieurs, si j'ai ben fait de vous déranger aux patrons-minette.
Puis, tout en déballant le paciuet contenu dans sa hotte, elle ajouta :
— C'est rapport à la Vougne et à sa petitefille, qui sont des sorcières et des empoisonneuses, qu'elles ont mis mon frère en état de possession, monsieur le curé, et qu'elles jettent des sorts dans les champs et dans les étables, et du venin dans les fontaines, dont elles ont des recettes dans dos bouteilles qu'on trouvera sous la remise, et aussi du grimoire écrit dont voici les preuves.
Et brusquement, par une sorte de coup de théâtre qu'elle avait malignement préparé, elle ouvrit tout grande sur la table les quatre gros livres.
— Regardez-moi ça, fit-elle. Le diable seul y pourrait lire. Vous peut-être aussi, monsieur le curé. Mais sûrement les juges y verront clair. Et c'est pour ça que je la dénonce, la vieille merlifiche de malheur. Regardez 1
Le curé, interpellé plus directement, s'approcha le premier.
— Prenez garde, lui cria madame Octavie- Faites au moins le signe de la croix avant d'y toucher. Ah ! que vous êtes peu dévot !
— Eh! répondit l'abbé Ternaille, n'ayez pas peur. Vous voyez bien que le diable n'est pas aussi méchant qu'on le dit, puisque la Quédébinque le portait sur son dos et qu'il ne lui a pas roussi l'échiné.
— Peut-on plaisanter avec des choses pareilles! réphqua la bonne gouvernante en se signant trois fois.
Cependant, lès quatre hommes s'étaient penchés sur les livres et les examinaient curieusement, mais sans y rien comprendre.
— Je n'y vois que du feu, fit le curé.
— Ah I quand je vous le disais 1 balbutia madame Octavie avec un soupir d'angoisse. Fermez donc ces livres, cela vaudra mieux. Il va vous arriver malheur, à les feuilleter ainsi.
Le maître d'école avait mis ses besicles, et prenait des airs profonds.
— Ce sont des bouquins étrangers, dit-il. On en trouve comme ça chez les marchan<ido vieux papiers. C'est sans valeur.
— Je ne crois pas, monsieur Alliaume, je no crois pas, répondit le maire. Ils me semblent, au contraire, fort précieux. Ces caractères sont analogues aux caractères sanscrits.
Miarka
avec le avec...
— Tu fais erreur, interrompit le curé, l'our moi, ce sont des lettres hébraïques. Tu
lis que j'étais assez fort en hébreu, au grand
ininaire. Ainsi...
Le garde ciiampètre voulut mettre son grain
I ' sel dans la discussion. 11 ne se piquait pas l'i science, lui ! Mais, que diantre ! il savait ussi ce qu'il savait. Un ancien soldat a vu
du pays et des choses, et n'est pas un âne
bàlé,. en somme. Il no serait pas dit qu'il
sterait là sans donner son opinion, puisqu'il
II avait une, ce brave Forlet-Lefebvre.
— Pardon si je vous contredis, messieurs, iit-il en c.s(iuissant un salut militaire. Mais,
tuf le respect que je vous dois, me semble Mie vous vous mettez tous les deux le doigt
ms l'toil. A mon humble avis, cette écriturelà n'est ni hébreuse, ni sans... sanschose, ni sansescrite, enfin sans... comme dit monsieur !•» maire. A mon humble avis, c'est tout bête- Mient de l'arabe. Je connais ça, l'arabe. Quand
'US sommes entrés à Constantine avec le
ipitaine Duruflé, c'est-à-dire, non, heu tenant Vinsard, c'est-à-dire, non.
enfin, sufiit I Bref, c'est de l'arabe.
— Du sanscrit 1 ^ De l'hébreu !
— De l'arabe!
— Du vieux papier !
Les quatre hommes s'obstinaient dans leur [•inion respective, timide d'abord, mainnant tenace à cause de la discussion soulevée. Et ils feuilletaient les manuscrits pour y trouver les preuves de leur dire, tandis que madame Octavie s'attendait à voir sortir on ne sait quoi des pages mystérieuses.
— Excusez-moi à mon ' >ur, nos bons messieurs,
ilerrompit la Quédébinque. Mais, si je ne me trompe, ce n'est ni ça, ni ça, ni encore autre chose.
C'est du merlifiche, voilà I ut.
— Eh bien ! conclut le I ùre, je crois que c'est
us qui avez raison, en
m me. Oui, messieurs,
ut compte fait, cela ressemble à du sanscrit, mais ce n'en est pas. Non plus de l'hébreu ni de l'arabe. Écriture orientale, telle est la vérité. Alphabet mélangé des ilphabets hindous et sémitiques. C'est bel et bien du bohémien.
— Je croyais que tu savais le lire, fit le bon curé.
— Oui, oui, répondit le maire, mais pa«î couramment. Il me faut du temps. D'ailleurs, les manuscrits sont vieux et pleins d'abréviations. Ah ! quels travaux je vais avoir à faire là-dessus ! Quelle bonne fortune 1
11 se frotta joyeusement les mains. La Quédébinque n'en revenait pas. Elle avait espéré exciter, au contraire, l'indignation de M. Cattion-Bourdille, et le décider à l'arrestation de la Vougne.
Alors, aigre et furieuse, elle raconta ce qu'elle avait^ appris par Gleude, et comment elle avait volé les livres.
— Vous avez eu tort, lui répondit M. Cattion-Bourdille.
— Faut-il l'arrêter, demanda Forlet-Lefebvre.
— Qui ? la Vougne ? s'écria gaiement la Quédébinque.
— Non pas, mais toi 1 fit le garde champêtre.
— Moi, moi !
— Dame ! puisque tu as volé. Attention 1 je vais dresser mon procès-verbal.
On calma l'agent de l'autorité, et l'on se rendit d'abord à la remise, pour voir les dégâts commis.
— Là, là, regardez ces fioles, et sentez les, comme ça pue ! faisait la Quédébinque, reprenant courage. Tout ça, c'est de la poison, vous voye bien.
— Eh ! non, sotte, répliquait le maire. Ce