‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 25 sur 40 · MESSIEURS, MES BONS MESSIEURS · texte numérisé non relu

MESSIEURS, MES BONS MESSIEURS

merhgodgière. Et Gleude, comment prendrait-il lîx chose ! Ah ! quelle colère !

— Messieurs mes bons messieurs, nô chère dame, s'écria-t-elle en tombant à genoux, je vous en prie, ne me vendez point. Je croyais bien faire. C était dans votre intérêt el dans celui du pays. Mais ne me dénoncez pas à la Vougne. Elle me jetterait un sort, et à mes oïcs, et à mon Blancot. Ne dites rien à Gleude, surtout. C'est à cette fois qu'il me battrait. Il est dru, le gaillard, et rétu des membres. Ayez pitié, mes bons messieurs, nô chère dame, ayez pitié I II me battrait tant que je n'ose pas y penser. La peau m'en fumerait, vous savez bien. Et je ne suis qu'une pauvre infirme. Ayez pitié I

Au fond, M. Cattion-Bourdille était trop

— Au voleur! Au voleur ! Ah 1 gargni. gargnati ! On a démoh la voiture et emportles livres ! Sacrilège ! sacrilège dans la voiture des trépassés I Pristok vo la ruhidal ! Nous voilà perdus, perdus 1 Pleure, Miarka I Tu seras donc ragni, toi aussi, comme ton père ? Ah ! Miarka dé gaoucha ! Malheureuse ! malheur sur toi et sur moi, qu'on a dépouilléos ! Mais qui donc a osé cela ? Zaccakeloum ! Tas de brigands ! Voleurs de pauvres ! Bouzi, bouzi, falio ! qui me le dira, au moins ? Où sont-ils, que je les étrangle ? Où sont-ils, que je leur fasse pendre la langue jusqu'au creux de la poitrine ? Où sont-ils, les fils de chien, les failhs voleurs, les bougris d'infants de pute ? Où sont-ils ? Au voleur ! gargni, gargnati! Maison maudite, maison de filous ! Pays de larrons, tous bons pour le carcan ! Où sont-ils que je leur fasse couler les yeux sur les joues? Où sont-ils, que je leur mette les tripes dehors?

Miarka

Voleurs, filous de volvurs, chiens fils de chiens, tous brigands ! Ah ! gargnati, zaccakeloum ! C'était la Vougno qui déblatérait, et hurlait, et rugissait, et gesticulait sur le seuil de la remise, d'où elle insultait la maison, le village t't le pays tout entier. Gleude et Miarka pleuiiientauprèsd'elle, atterrés de sa douleur, sans jtouvoir la calmer, sans même tenter de l'interrompre, tandis que Pouzzli, la croyant menacée, se dressait devant elle et faisait chorus *ux cris de la vieille par de tonitruantes ululaions.

M. Caltion-Bourdille, qui avait guetté à sa it'nêtre le retour des merlifiches, s'attendait i)ien à cette explosion de colère pour le moiient oti la Vougne s'apercevrait du vol des ivres. Mais il fut épouvanté de tant de violence, et il n'eut pas le courage de l'affronter tout d'abord. Madame Octavie, d'ailleurs, l'en ùt empêché. Elle se tenait derrière lui, trempante, et lui disait :

— Laissez-la crier encore, laissez-la, monieur. Les femmes, voyez-vous, se décolèrent Il criant. Tout à l'heure, vous lui parlerez ;

;'mtàrheure.,Maintenant,ce serait dangereux. Ii)ntendez-vous comme l'ourse est effrayante. Ah ! nous avons eu beau faire pour les adouir pendant quinze ans. Au fond, ce sont toujoure des sauvages.

— Si l'on pouvait seulement, dit le maire, ]'ii faire savoir que ses hvres ne sont pas permis. Mais voilà ! Je voudrais en même temps

ne pas les lui rendre. C'est une merveille, madame Octavie, que ces hvres ! Ah ! si elle • (•nsentait à m'en donner la clef, un peu, rien «ju'un peu ! Je les lui restituerais plus tard, près les avoir étudiés. Ce serait l'Institut, vous entendez bien. Songez quel honneur ! \'ous seriez gouvernante d'un membre de rinstitut. Ah ! il faut que nous trouvions un biais. Donnant, donnant ! Elle rentrerait en possession de son bien, et moi...

— Jamais elle ne comprendra ça, monsieur, iamais. Écoutez-là, comme elle en parle ;

•outez, comme elle y tient, à ses hvres ! La Vougne s'était laissée choir par terre, et se lamentait, accroupie.

— Ah I criait-elle, qu'on me prenne plutôt une pinte de sang, un carré de chair ! Qu'on m'arrache un œil de la face, et les doigts de la main droite, et le cœur lui-même, plutôt <iue mes livres, plutôt que la gloire de ma Miarka ! Que je crève ; mais que Miarka puisse encore être reine I

— Que veut-elle dire par là ? demanda madame Octavie.

— Je ne saisis pas bien, répondit le maire. Pourtant, je crois comprendre que la perte de ces livres sacrés entraîne l'avortement de la fameuse prédiction par laquelle la Vougne prétend que Miarka doit être reine. C'est

par là, peut-être, que je pourrai traiter avec elle.

— Mais, monsieur, si vous lui rendiez tout bonnement ce qui lui appartient, à la pauvre femme ! Bons ou mauvais, livres de savant ou livres du diable, ces livres sont à elle après tout. La Quédébinque les a volés méchamment. En toute honnêteté, monsieur, le mieux est de...

— Et la science, madame Octavie, et la science ? Vous la comptez pour rien, alors 1 Certainement, au point de vue de la morale ordinaire, vous avez raison. Mais, vous concevez, l'intérêt de la science exige parfois des sacrifices.

— Comment, monsieur ! L'intérêt de la science exige que vous soyez comphce d'un vol?

— Un vol, un vol ! N'exagérez donc 'pas, madame Octavie. Puisque je vous dis que je les lui rendrai, ses hvres. Plus tard, seulement plus tard.

— Ah ! monsieur, conclut la gouvernante, il vous mènera loin, l'intérêt de la science, si vous continuez ainsi. Voulez-vous que je vous dise ma façon de penser, à moi ? Eh bien! monsieur, votre amour de la science, c'est une manie, une monomanie. Vous verrez que cela vous jouera un mauvais tour.

— Taisez-vous, madame Octavie. Ne faites pas l'oiseau de mauvais augure. Il me semble, au contraire, que tout va s'arranger. Entendez plutôt ce que dit maintenant la Vougne.

La vieille s'était redressée et rapprochée de la maison, et elle parlait d'un ton radouci, concihant, humble presque.

— Voyons, disait-elle, il y a quelqu'un là qui m'écoute, n'est-ce pas, derrière les rideaux de la fenêtre. C'est vous, sans doute, monsieur le maire ? Ayez pitié de nous, je vous prie. Vous devez savoir qui a volé mes livres. Faites-les moi rendre, monsieur. Je ne dirai rien au voleur, je vous le jure, rien du tout. Je ne chercherai même pas à le connaître. Et je lui donnerai ce qu'il voudra, ce que je pourrai, pour ravoir mon bien. Vous êtes un honnête homme, vous, dans ce pays de brigands.

Faites-lui rendre mes livres I Qu'est-ce qu'il demande, en pour ?

M. Cattion-Bourdille se montra dans l'embrasure de la fenêtre.

— Eh bien ! oui, la Vougne, dit-il, oui, je suis là, et je vous entends. Et je sais, en effet, qui a volé vos livres. Et je vous les ferai rendre.

La Vougne accourut, et se jeta à genoux sous la fenêtre. Gleude et Miarka la rejoignirent, et s'agenouillèrent pareillement ; et Pouzzli, qui les avait suivis, croyant qu'il s'agissait de travailler comme elle en avait coutume aux devantures des cabarets, Pouzzli se mit d'ellemême à danser en faisant la belle.

Miarka

— Voyez, monsieur, ma bonne dame, dit la Vougne, voyez ! Pouzzli vous remercie à sa mode. Elle aussi, elle sait que sans les livres Miarka ne serait pas reine.

— Mais, fit le maire, je ne vous les rendrai qu'à une condition, et, d'ailleurs l'un après l'autre.

— Que voulez-vous dire ? interrompit la Vougne, d'un ton raide, en quittant sa posture humiliée et en venant s'accouder à la marge de la fenêtre.

Madame Octavie fut prise de peur, à voir l'éclair qui passa soudain dans les yeux vairons de la merlifiche. Elle crut bon d'intervenir, en s'adressant à Miarka.

— Mignonne, lui dit-elle, conseille à ta grand'mère de ne pas être méchante. Tu as confiance en moi, n'est-ce pas ? Eh bien ! c'est moi qui te promets qu'on lui rendra les livres.

— Il le faudra, grogna la vieille. Autrement, monsieur le maire serait donc un voleur aussi.

— Non, la Vougne, non, je ne suis pas un voleur, répliqua M. Gattion-Bourdille. Mais vous disiez vous-même, tout à l'heure, que vous teniez les livres plus qu'à la vie, et que vous donneriez n'importe quoi en échange.

— C'est vrai.

— Or j'ai précisément quelque chose à vous demander en retour. Oh ! peu de chose, rassurez-vous. On prétend que ces livres sont des recueils de mauvaises doctrines, et l'on vous accuse de vous en servir pour faire métier de sorcière et d'empoisonneuse. Il faut me prouver que non. Et, pour cela, vous m'expliquerez ce qu'ils contiennent. Nous les étudierons ensemble, l'un après l'autre. Vous n'avez pas l'air de bien comprendre ce que je veux. C'est pourtant bien simple, la Vougne, tout à fait simple. Je veux que vous m'appreniez à lii'e ces livres. Ah[! vous voyez comme c'est peu de chose, hein !

La Vougne avait baissé la tête, pour ne point laisser voir les sentiments qui l'agitaient et qui lui révolutionnaient la figure. Certes, si, elle avait bien compris ce que voulait M. Cattion-Bourdille. Elle avait même compris plus qu'il ne disait. Elle s'était convaincue que c'était lui le vokur, et un moment l'idée lui était venue de sauter à la gorge du maire et de l'écharper en excitant Pouzzli. Mais elle avait aussitôt réfléchi. On arriverait au secours, on l'arrêterait. Et elle n'aurait toujours pas les livres. Oui, mieux valait agir toujours de ruse, les reprendre à tout prix. Elle verrait ensuite à se venger. Elle connaissait le proverbe romane qui dit :

La vengeance est comme la câpre.

Si tu veux bien t'en régaler.

Fais la confire dans du vinaigre.

— Soit, dit-elle, en relevant la tête, vous avez raison, c'est peu de chose. Toute peine mérite son salaire. Vous me rendez mes livres ; je vous les expliquerai.

Miarka et Gleude lui-même étaient étonnés de sa complaisante douceur. M. Cattion- Bourdille en fut presque contristé, pensant que les livres ne devaient pas avoir grande valeur, puisque la vieille consentait si aisément à en divulguer la connaissance.

— Si vous voulez, ajouta la Vougne, je puis tout de suite vous en dire les titres et vous en apprendre l'alphabet.

— Mais, objecta le maire, je croyais que vous teniez beaucoup à les garder secrets.

— Oui, répondit la Vougne, seulement aux yeux des mauvaises gens qui nous en veulent. Vous, n'est-ce pas, vous êtes notre ami, notre bon ami. Depuis quinze ans vous nous protégez et nous faites vivre. Pour- W quoi donc me méfier de vous. Ah ! je vous les " aurais déjà montrés, si j'avais su que vous y trouveriez plaisir. Donnez, donnez, monsieur le maire ; je veux vous prouver, sans plus attendre, ma reconnaissance.

— Vraiment, dit le maire à la gouvernante, on se fait des idées parfois ! Elle est plus accommodante que je n'aurais pensé.

Et il alla chercher dans une armoire les quatre manuscrits, qu'il posa sur la tablo avec effort.

— Là, fit-il, en apportant le premier au bord de la fenêtre. En voici un déjà. Qu'est-ce que c'est ?

C'était le livre des merveilles, le plus précieux. La Vougne éteignit son regard sous ses paupières, et répondit avec calme :

— Ça, monsieur, c'est le dernier des quatre. Il faut vous dire que les quatre titres sont faits' pour se lire à la queue-leu-leu, et qu'ils forment ainsi la première chose à savoir avant de les ouvrir. Donnez, que je vous montre comment on lit les quatre titres à la file. •

Le maire fit successivement passer les quatre livres sur le bord de la fenêtre, alléché par l'espoir de prendre à l'instant même une leçon qui allait lui donner la clef de tant de mystères.

Mais à peine les livres furent-ils empilés devant la Vougne, que soudain la vieille, quittant son air doucereux et son attitude obséquieuse, les renversa sur sa poitrine, et se sauva vers la remise, en criant à Gleude :

— Empêche-le de me courir après, mon garçon ! Cogne, s'il me les prend, cogne ferme.

M. Cattion-Bourdille n'avait pas * eu !• temps de se remettre de sa surprise, que déjà la Vougne avait franchi la moitié de la cour, suivie par Miarka qui riait, par Gleude et

Miarka

par Pouzzli qui grognaient. Madame Oclavie, elle-même, ne put se défendre de trouver le tour drôle et bien joué.

— Ah ! monsieur, dit-elle, la vieille est plus fine que vous.

Furieux, plein de dépit, le maire enjamba 1 fenêtre et se mit à la poursuite du trésor. Mais quand il arriva, essoum«\ nu seuil de la

bien. Je l'ai repris. Allez-vous-en chez vous et laissez-moi chez moi.

— Chez toi, chez toi, mauvaise merlifiche ! répliqua le maire. Mais c'est chez moi que tu es, et je t'en ferai chasser si je veux.

— Eh bien ! voulez donc ! rugit la vieille. Elle avait saisi son long bâton de Bohémienne, qu'elle faisait tournoyer à deux

ILS FAISAIENT BON.yE GARDE ET BARRAIENT L ENTREE...

remise, il y rencontra la Vougne, Gleude et Pouzzli qui faisaient bonne garde et barraient l'entrée, tandis que dans le fond Miarka se tordait de folle joie, assise sur les livres.

— Vieille voleuse ! cria M. Cattion-Bourdille, voulez-vous me rendre cela ? Vous n'avez pas honte de m'avoii trompé ainsi ?

— Voleur vous-même, répondit la Vougne.

Vous n'avez pas honte de m'avoir pris mon

mains. A l'autre coin du seuil, Gleude se tenait ramassé, les poings en avant, la mine hargneuse. Et entre ces deux gardiens, Pouzzli rognonnait accoupie, prête à se dresser, les pattes fouillant le sol, le muffle en l'air, montrant les crocs.

— Sauvez-vous, monsieur, cria de loin la gouvernante. Ils vont vous faire mal.

Et M. le maire se sauva, en effet, plus vite encore qu'il n'était venu, poursuivi par les

Miarka

impi'écations de la vieille, les grondements de l'ourse et de Gleude, et le rire de Miarka pareil aux vocalises perlées d'un oiseau moqueur.

— Dors, avait dit la Vougne à Miarka, dors maintenant, mignonne, et dors les bouchées doubles. Le maire nous laissera tranquille aujourd'hui, n'aie pas peur. D'ailleurs, Pouzzli, Gleude et moi, nous veillerons. Car tu restes avec nous, n'est-ce pas, mon Gleude ?

— Oui bien, avait répondu le jeune homme. Et toujours et partout Gleude est vôtre. Pas quitter jamais.

— C'est sûr et certain, ce que tu dis là ?

— Sûr et certain, la Vougne. Moi suis resté tant pour plaisir. Rester mieux encore pour danger.

— Tu es brave comme un Romane, mon garçon. Et donc, à la besogne, pendaut que Miarka se repose !

Et, sans bruit, lui indiquant du geste ce qu'il fallait faire, elle s'était mise à empaqueter avec lui les quatre livres, quelques bottes de simples, une douzaine de. flacons, son costume de chefïesse, les meilleures de leurs hardes, deux grands pains et une bande de lard, le tout dans la hotte d'oiselier que Gleude laissait maintenant à demeure sous la remise.

— Est-ce bien lourd ? lui demanda-t-elle. Trop lourd pour toi ?

— Non. Moi fort. Moi homme.

Il montrait ses larges épaules et sa nuque épaisse.

— Moi, dit-il, porter encore Miarka pardessus, s'il le faut.

— Il le faudra peut-être, reprit-elle.

— Tant mieux, répliqua-t-il avec un sourire de joie.

Il était alors dix heures du soir. Les coqs avaient chanté depuis longtemps déjà le premier quart de la nuit. La maison était silencieuse sous ses volets clos. Le village n'avait plus un bruit, plus une lumière. Le ciel lui-même semblait dormir, noir et sans étoiles, comme s'il eût fermé ses yeux sous des paupières d'ombre.

— Allons, Miarka, debout, dit la vieille. Debout et en route !

— Déjà matin, fit la jeune fille en s'étirant.

— A peine nuit, répondit la Vougne. Mais debout quand même ! Nous avons un grand chemin à faire avant le jour.

— Où allons-nous donc ?

— Je te le dirai tout à l'heure. Lève-toi

toujours, mignonne. Et n'allume pas de clarté.

A tâtons, Miarka s'habilla. Puis, dans l'obscurité, elle aperçut Gleude, la hotte sur le dos, et Pouzzli, la laisse au col.

— C'est donc pour plusieurs jours que nous partons ? demanda-t-elle.

— Oui, plusieurs jours, plusieurs, en effet, répondit la Vougne.

— Alors, grand'mère, pourquoi ne pas éteindre le feu ? Tu le souffles, au contraire. Qu'est-ce que tu fais-là ? Tu le soufUes, et tu le caches derrière cette pierre.

— C'est pour qu'il se couve.

— Jusqu'à notre retour ?

— Non, jusqu'au troisième quart de la nuit. Alors il aura fini ce que je lui dis de faire, et la queue du serpent frétillera dans M la paille. m

— Je ne te comprends pas, grand'mère.

— Je t'expliquerai la chose en route, mignonne.

Elle resta un moment encore, à fourrer de la paille bien sèche sous la rubidal, et à dérouler un long serpent d'étoupe tressée qui allait de cette paille au foyer.

— Là, maintenant, j'y suis, dit-elle. Partons, et à pas d'ours, pour qu'on ne puisse nous entendre. Partons comme la fumée part des tuyaux, sans que l'air lui-même s'en aperçoive.

Par la porte du clos ils s'en allèrent, et se glissèrent le long de la mette qui contournait le village. Ils cheminaient silencieux, et Pouzzli ne répondait seulement pas en grondant aux abois de quelques chiens de chasse qui la flairaient et la signalaient au passage du fond de leur chenil.

Quand ils furent en hautde la côte, sur la grand'route qui mène à Origny, alors la Vougne desserra les dents et dit :

— Comprends-tu ce que nous faisons, mignonne ?

— Oui, grand'mère, nous allons quelque part, bien loin, où nous devons être avec les premiers rais du soleil.

— Non, Miarka, interrompit la vieille.

Nous n'allons nulle part. Nous nous en allons, tout simplement.

— D'Ohis ?

— Oui, d'Ohis et pour toujours.

— Que dis-tu, grand'mère ? Pour toujours ! Ainsi, je ne reverrai plus madame Octavie ? Pauvre Tavie que j'aimais tant. Au moins, si j'avais pu lui dire au revoir !

— Tu avais tort de l'aimer. C'est une étrangère.

— Mais si bonne pour moi !

— Bonne pour elle seulement, Miarka.

Cela lui faisait plaisir de te caresser, pas plus.

Miarka

— Et monsieur Cattion-Bourdille, grand'mère, lui qui nous a nourris pendant quinze ans ! Est-ce qu'il ne fallait pas l'aimer non plus, dis ?

— C'est un brigand, Miarka. C'est à cause de lui que nous quittons la passe où doit revenir un jour notre tribu. Oh ! le failli fils de chien ! Mais je lui donne de mes nouvelles en me sauvant. Il se repentira de m'avoir fait du mal.

— Il nous a fait du bien aussi.

de lui qui a profané la rubidal, et violé nos droits, à nous qui étions ses hôtes ! Mais non, zaccakel, mais non, tu n'auras pas le dernier avec la Vougne. Et je t'ai jeté le mauvais sort en partant. Regarde, ma fille, regarde, bon Gleude, regardez si la Vougne est une vieille dont on peut rire, et si elle n'a pas des dents pour mordre. Dents de flamme, dents pointues, dents qui dévorent ! J'ai laissé derrière nous la bête aux mille dents, la bête à crinière d'or, la bête aux ongles rouges, la bête qui

— ILS NE l'auront PAS, LA ruMâalt...

— Trente bons offices, un mauvais, et les trente bons sont oubliés. Voilà ce que je pense, Miarka. Le mauvais, je ne l'oublie que si j'en suis vengée. Ah ! il a voulu me voler les livres, le coquin ! Ah ! il a essayé de les lire et de nous prendre nos secrets ! Ah ! si je n'avais été la mère la Ruse, il nous tiendrait à son gré, comme des esclaves ; et, après avoir sucé la moelle de notre science, il aurait gardé l'os pour lui. Et jamais tu n'aurais été reine, ma Miarka, et nos frères en nous retrouvant nous auraient déclarées ragni comme ton pauvre père ! Et tout cela, à cause de lui, ce vieux voleur, à cause

venge les Romani quand on les chasse.

Regardez, regardez !

Ils s'étaient retournés. Là-bas, dans l'ombre, la robe de la nuit avait un trou couleur de sang, et ce trou s'élargissait peu à peu, empourprant les ténèbres.

— Ils ne l'auront pas, la rubidal ! s'écria la Vougne. Et la remise où nous avons vécu, où reste la poussière de nos pieds, où flotte encore le souvenir de nos paroles, où plane dans l'air ton dernier rêve, ma Miarka, tout cela qui était à nous, ils ne l'auront pas. Le feu va manger tout. Et puisse-t-il de là courir à leur grange, et de la grange aux étables, et

Miarka

des étables à la maison, et les brûler vifs, les voleurs, et après eux tout le village, tout ce village maudit qui a été notre prison pendant quinze ans !

— Grand'mère, grand'mère, calme-toi, dit la jeune fille. Tu es injuste. Ces gens n'ont pas été méchants pour nous.

— Tais-toi, reprit la vieille. Tais-toi, ou je croirai que c'est le sang de ta mère qui te revient au cœur, et qui veut parler contre moi. Oui, oui, c'est le sang de ta gueuse de mère. Comme elle, tu aimes un pays, tu as une patrie, tu t'es attachée à une terre, parce que tes pieds s'y sont longtemps encrottés à la même place, parce que tes yeux se sont pris à la glu des mêmes horizons. Et tu aimes aussi les gens qui t'ont vue petite, qui t'ont choyée pour se distraire, comme on choie un oiselet qu'on élève et un chat qu'on fait jouer. Et tu ne te demandes pas qui sont ces gens, si ce sont des Romani ou de sales étrangers, fils de chiens et ennemis de ta race. Mais il est fini, le temps des erreurs, et il faut te rappeler ce que tu es, Miarka, fille de Tiarko, petitefille de la Vougne, Romani tchavé, et désignée par les tarots pour être reine.

— Mais Gleude, objecta la jeune fille, Gleude aussi est un étranger, et pourtant tu l'aimes, puisqu'il vient avec nous.

— Gleude, répondit la vieille, Gleude arà voi prisno (est ton esclave). Et prends exemple sur lui, le brave garçon ! Il ne regrette rien, lui, il part sans chagrin. Il nous suit, et ne demande ni pourquoi ni où. N'est-ce pas, Gleude ?

Gieude, en ce moment, songeait à la Quédébinque, à sa pauvre sœur qui l'avait nourri et qu'il abandonnait. Il songeait aussi à son doux pays natal, à la rivière dont il n'entendrait plus susurrer les flots jolis, aux bois et aux pâtures dont les arbres, les touffes d'herbe, les oiseaux et les bêtes étaient comme ses amis d'enfance. A ces souvenirs, il se sentait le cœur gros et les yeux humides, et un sanglot lui monta jusqu'à la gorge, prêt à crever. Mais il le renfonça, retint ses larmes, se comprima violemment le cœur par un terrible effort de volonté, et il répondit :

— La Vougne a raison. Moi pas regretter,

pas pleurer, pas plaindre rien. Où va Miarka, Gleude va.

— Bien, mon garçon, dit la vieille. Tu es digne de servir les bons Romani.

Puis, prenant la main de Miarka, et lui montrant la lueur d'incendie qui montait de plus en plus, elle ajouta :

— Que ce feu dévore tes souvenirs, Miarka, comme il dévore la rubldal et la remise ! Tout à l'heure, il ne restera plus de notre nid que des cendres noires, et le vent les dispersera dans la nuit noire. Ainsi, tes jours passés là doivent s'envoler dans la nuit des choses disparues, oubliées. Et quant aux gens, bons ou mauvais, dis-toi que c'étaient des étrangers ennemis. Tu as vécu chez eux comme l'oiseau vit en cage. Aujourd'hui la porto s'ouvre, l'oiseau s'enfuit. Crois-tu qu'il regrette ceux qui le nourrissaient ? Non pas. Il leur garde rancune, et s'il les rencontre au bois, et s'il a du cœur, il leur crèvera les yeux. Entends-tu, ma fille, entends-tu. Romane tchavé ! Voilà la vérité, voilà ce qui est la sagesse. Et si ton esprit obscur ne le savait pas, qu'il s'éclaire à cette flamme de là-bas, à cette flamme de vengeance, à cette belle flamme qui est à la fois blanche comme l'aube, jaune comme l'or et rouge comme le sang. Elle t'apprendra que les Romani ne doivent pas de reconnaissance aux races étrangères, et ne respectent aucun des pays qu'ils traversent. Elle t'apprendra qu'ils sont nés pour détruire, non pour conserver. Elle t'apprendra qu'on les hait et qu'ils haïssent. Tu seras reine, Miarka, et il faut te faire un cœur féroce pour tout le monde, excepté pour celui que tu aimeras... Pour lui chantera dan^ ton cœur le petit oiseau couleur de ciel. Mais pour les autres, pour les étrangers maudits, l'oiseau qui doit chanter en toi, c'est le coq de bataille, le coq dont tu vois là-bas se déployer les ailes de pourpre et flamber la crête écarlate !

Et c'est ainsi que fut instruite Miarka, la fille à l'ourse.

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