‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 27 sur 40 · LE MAIRE S APPROCHAIT D\J FEU · texte numérisé non relu

LE MAIRE S APPROCHAIT D\J FEU

— Et les hvres, les livres ! répétait M. Cattion-Bourdille. Arsène a raison, madame Octavie ; la Vougne et Miarka ne sont pas là dedans. Mais les hvres, les livres !

Et le maire s'approchait du feu, essayant de plonger un regard dans la fournaise ardente

Miarka

tandis que la gouvernante le retirait en arrière. M. Gattion-Bourdille était en bras de chemise, ses bretelles battant ses cuisses. ^Madame Octavie n'avait qu'un jupon, une camisole et sa cornette de nuit ; et, de chaque côté de sa face bouleversée, une large papillote s'épanouissait, ce qui lui faisait comme deux grandes oreilles blanches.

— Eh ! monsieur, disait-elle, si la Vougne et Miarka ne sont pas là, les livres n'y sont pas non plus, parbleu ! Et c'est même cette idée qui me rassure à propos des malheureuses.

— Comment cela ?

— Dame ! Comme vous vouliez les leur voler, oui, monsieur les leur voler, elles seront parties pour les cacher quelque part.

— Où donc ? où donc ?

— Ah .' je ne sais pas. Cherchez I

Il s'informa, demandant à la ronde si quelqu'un avait vu la Vougne et sa petite-fille. Mais personne n'en pouvait donner aucune nouvelle. La servante qui les avait aperçues la dernière, en faisant sa tournée d'avant-coucher, dit seulement :

— Elles étaient encore là sur les neuf heures. La petite dormait. La vieille mazudait dans sa voiture. Gleude la regardait mazuder. C'était comme tous les soirs, oui, pas autrement. Ils avaient, d'ailleurs, l'air très fatigué, et l'ourse ronflait sur la porte, bellement.

— Qu'on aille chercher Gleude au Fonddes-Roques ! commanda le maire. Il pourra sans doute nous renseigner, lui.

— Je n'ai pas besoin de lui pour savoir la vérité, moi, interrompit M. Alliaume qui était survenu.

— Que voulez-vous dire ?

— Comment, monsieur le maire, vous ne devinez pas ? répliqua le maître d'école. Eh ! parbleu ! c'est la Vougne en personne qui a mis le feu avant de partir, voilà tout.

Madame Octavie aurait volontiers battu le magister.

— Oh ! s'écria-t-elle, peut-on avoir des idées semblables ? Croire que cette vieille aurait été assez ingrate, assez criminelle ! Elle, encore, passe, soit : je ne dis pas 1 Mais imaginer que Miarka l'aurait laissée faire, c'est abominable, monsieur Alliaume, entendez-vous. Miarka si gentille, si reconnaissante pour nous tous ! Miarka que j'aime tant et qui m'aime tant ! Taisez-vous, monsieur, ne la calomniez pas. Miarka est comme ma fille.

— Elle est surtout la fille à l'ourse, riposta M. Alliaume.

Et, en dépit de madame Octavie, l'opinion du maître d'école trouva de l'écho parmi les paysans.

— Oui, oui, criait-on, c'est les merlifiches. A mort les merligodgières !

M. Cattion-Bourdille lui-même étaitébranlé. En somme, l'idée du maître d'école était fort plausible. D'ailleurs, le maire avait encore sur le cœur la perte des livres et le tour que lui avait joué tantôt la vieille renarde.

— Ma foi, dit-il, je vous avoue, madame Octavie, que, toute réflexion faite...

— Faut-il dresser procès-verbal ? demanda Forlet-Lefebvre, qui arrivait en retard, ayant perdu un peu de temps à revêtir tous ses insignes, ses guêtres, sa plaque et son bicorne.

— Mais, contre qui ? fit la gouvernante.

— Contre la Vougne, donc ! répondit le garde champêtre.

— C'est une indignité ! s'écria madame Octavie. Attendez au moins qu'on ait interrogé Gleude.

Cependant l'incendie continuait son œuvre, que personne ne gênait. Comment l'aurait-on combattu, au reste ? Ohis ne possédait pas de pompes ni de pompiers. La maison du maire n'avait de l'eau qu'au moyen d'un puits extrêmement profond. Tous les hommes du village n'eussent pas suffi à faire la chaîne jusqu'à la rivière. Puis les paysans ne sont pas farauds devant le feu, tant que c'est le bien d'autrui qui brûle. Or, aucun n'était menacé dans le sinistre présent. La maison même de M.' Cattion-Bourdille ne se trouvait pas en péril. Il n'y avait qu'à laisser la flamme à sa besogne, circonscrite dans la remise ; et, comme avait dit l'autre, on en serait quitte pour une masure perdue. Tout ce monde demeurait donc immobile, discutant et papotant, au lieu de travailler à éteindre l'incendie, qui, dans ces conditions, semblait presque une réjouissance.

— Eh bien ! ne put s'empêcher de remarquer l'abbé Ternaille, en arrivant à son tour, c'est donc un feu de la Saint-Jean ?

— Comme qui dirait, monsieur le curé, répondit madame Octavie. Heureusement, il n'y aura pas grands dégâts. Il n'y avait personne dans la remise.

A ce moment, les deux gas qui étaient allés au Fond-des-Roques, en ramenaient la Quédébinque.

— Ah I Dieu du paradis, cria-t-elle, est-ce vrai que mon pauvre frère est brûlé ? Je ne l'ai pas vu depuis deux jours, monsieur le maire. Il était avec les damnées merlifiches, et elles l'ont fait griller, bien sûr, pour se venger de moi. Voilà la vérité vraie, mes bonnes gens. Ne cherchez pas ni qui ni qu'est-ce ! C'est la Vougne qui a mis le feu, j'en réponds. N'y a qu'elle. N'y a qu'elle. Elle aura su que j'avais pris les livres. Elle a jeté le mauvais sort en partant. Blancot est malade depuis tantôt. Et Gleude est là dedans, le pauvre

Miarka

garçon ; c'est réglé, ça. Arrêtez la Vougne 1 Arrêtez-la I N'y a qu'elle pour avoir mis le feu.

Le garde champêtre se piquait de perspicacité en matière criminelle. Il crut pouvoir en faire preuve dans cette circonstance.

L'animosité que manifestait la Quédébinque contre la Vougne lui parut suspecte. L'affaire des livres volés lui ouvrit l'esprit aux soupçons envers la vieille fille. Et tout à coup, prenant u;ie voix solennelle, se donnant l'attitude sévère et majestueuse d'un magistrat, il dit à la Quédébinque :

— Allons, pas de menteries. J'ai l'œil, moi, et je vois tout. Le sang-froid, c'est mon affaire. Vos nom et prénoms, et soubriquets, et plus vite que ça. C'est vous qui a mis le feu.

— Moi, moi ! s'écria la Quédébinque.

— Oui, répliqua Forlet-Lefebvre. Et à preuve, que vous tremblez. Ce n'est pas la fièvre, amon ! J'ai l'œil, moi. Et regardez un peu la belle ouvrage, femme perverse, regardez comme la flamme il dévore le bien du prochain. Tâchez moyen d'avoir au moins des remords, et d'avouer le crime à l'autorité.

D'un geste superbe, il montrait la remise, dont le toit s'effondrait alors, dans un dernier tourbillon de fumée rouge, d'étincelles pétillantes, de grandes lueurs échevelées en panaches sanglants.

— Mais ce n'est pas moi, ce n'est pas moi, répétait la Quédébinque. Monsieur le maire, je vous jure ! Monsieur le curé, ne me laissez pas arrêter I Et Blancot qui est malade !

— Il faut que j'arrête quelqu'un, fit le garde champêtre. Il y a un incendie. J'ai ma plaque. Je veux le coupable. Vos nom et prénoms, et soubriquets F ' ^

On s'interposa. D'ailleurs, ce qui pressait le plus maintenant, c'était de contempler les restes de l'incendie. Entre les quatre murs de la remise, tout noirs et nus, un monceau de débris fumaient:

— Tenez, Forlet-Lefebvre, dit le maire, si vous voulez vraiment vous rendre utile, faites débarrasser ce fouillis par des hommes de bonne volonté. Cherchez là dedans. Il y a peut-être des indices.

A grand renfort de fourches, on retourna les cendres, d'où s'envolaient encore des paillettes rouges. On n'y retrouva que les ferrailles de la voiture, tordues et amalgamées à du verre fondu.

— Allons, dit madame Octavie, cette pauvre Vougne n'a pas de chance. A son dernier retour, on lui avait volé ses livres. A son prochain, on lui aura brûlé sa maison.

— Vous crovez donc qu'elle reviendra ?

fit le maître d'école.

— Je l'espère bien, interrompit le maire.

— Eh bien ! moi, je suis sûr que vous vous

trompez, reprit M. Alliaume. Pour moi, les merlifiches sont parties à jamais. Et je n'en suis pas fâché, à vrai dire. Elles infestaient le pays, voyez-vous. Et la seule bonne chose qu'elles aient laissée après elles, c'est le feu, qui a purifié la place où elles vivaient.

— Âlais Gleude, mon frère, il est donc parti avec elles, alors ? fit la Quédébinque.

— Sans doute.

— Ah ! monsieur le curé, dit-elle, si cela ne vous fait rien, voulez-vous que je change le nom des prières de ma pénitence ? Vaudrait mieux prier pour Gleude, maintenant, que pour Ovide.

Cependant, le lendemain de l'incendi»', M. Cattion-Bourdille commença à croire que le maître d'école avait peut-être raison. D'ordinaire, quand la Vougne partait en excursion aux alentours, on le savait toujours à Ohis par les paysans qui la voyaient dans la journée passer sur les routes. On connaissait de reste et l'on reconnaissait à l'horizon sa haute silhouette, ainsi que la grande taille de Gleude, et, à l'occasion, *6n se dérangeait volontiers des travaux pour leur demander une chanson de Miarka et une danse de Pouzzh. Ainsi, lorsque la petite caravane s'absentait, M. Cattion-Bourdille avait par l'un ou l'autre. des nouvelles, et, d'après ces indications, il devinait aisément le but de la promenade. Mais, cette fois, il en fut pour ses questions à leur propos, et nul ne put lui dire de quel côté les fugitifs avaient dirigé leur course mystérieuse.

Le surlendemain, il mit Forlet-Lefebvre en campagne, et le chargea d'interroger ses collègues des villages voisins. Lui-même, le maire alla jusqu'à Hirson, prévenir le brigadier de gendarmerie et le prier, comme service amical, de faire prendre des informations par ses hommes. Les douaniers de Neuve-Maison furent requis de même, à titre officieux. Tout ce monde aimait M. Cattion-Bourdille, et fut heureux de pouvoir lui être agréable. Mais ni Forlet-Lefebvre, ni ses collègues, habiles chacun à fouiller son terroir, ni les gendarmes qui sondent de loin les chemins du haut de leurs grands chevaux, ni les douaniers euxmêmes, fureteurs de venelles, personne ne trouva la piste, personne ne put seulement recueillir un indice donnant matière à une probabihté quelconque.

Évidemment la Vougne avait pris toutes ses précautions en vue de cette poursuite, et soigneusement dissimulé sa marche. Ou bien alors un accident était arrivé aux malheureuses.

Miarka

C'est à cette dernière opinion que s'arrêtait madame Octavie, ne pouvant se faire à l'idée que sa petite Miarka l'eût ainsi quittée méchamment, sans adieu, sans un seul mot d'adieu.

— Je vous en prie, monsieur, disait-elle, occupez-vous de savoir si elles ne sont pas victimes de quelque catastrophe. Cela vaudra mieux que de les pourchasser comme des bêtes qui se sauvent. Et pourquoi se seraientelles sauvées ? Et de qui ? Peut-on aller s'imaginer qu'elles abandonnent cette maison, où elles vivaient si doucement, tout à leur gré, sans rien faire que leurs quatre volontés ? Non, monsieur, non. Elles ne sont pas assez sottes, assez ennemies de leur bien-être, pour échanger ce sort tranquille contre une existence d'aventures et de misères. Moi, je vous le dis, monsieur, il y a un malheur la-dessous.

Mais de ce malheur non plus on ne put découvrir un vestige. En vain 1 on visita la fosse du moulin, qui fut vidée exprès au moyen des vannes ouvertes. En vain l'on fit une battue dans les ravijns les plus à-pic, au bas de la côte du Fond-des-Roques. En vain l'on envoya quêter des chiens^ de marais dans les fondrièçes et les fontis du Fré-Pourri. En vain les briquetiers de Neuve-Maison fouillèrent les creutes abandonnées depuis longtemps, refuge des belettes et des putois, caves encombrées d'ébouhs, corridors tapissés de roses champignons. Nulle part on ne trouva trace de rien.

— C'est une sorcière, amon, répétait la Quédébinque. EHe se sera envolée, la vieille bougresse, emportant sa petite-fille, et mon frère, et l'ourse, au bout de son manche à balai. ""^ — ■ —

— Diable ! disait à cela l'abbé Ternaille, c'était un fameux bâton, alors ! Et si vous trouvez le cornouiller qui l'a fourni, ma bonne femme, ayez soin de m'en couper une canne, n'est-ce pas ? C'est ça qui me sera commode pour aller à Hirson sans me fatiguer.

Mais madame Octavie ne riait pas, elle ! Sans être aussi grossièrement superstitieuse que la Quédébinque, elle avait toujours gardé une certaine appréhension touchant les pouvoirs maléfiques de la Vougne. L'étrange disparition d'aujourd'hui lui rendait toutes ses craintes et la troublait singulièrement.

Plus elle y réfléchissait, plus elle en arrivait à croire, comme les paysans, à quelque sorcellerie. Sans quoi, puisque l'idée d'un accident n'était pas admissible, il fallait donc, en fin de compte, reconnaître la noire ingratitude de Miarka. A cela, madame Octavie ne pouvait se résoudre. Rien qu'à le supposer, elle se sentait le cœur si gros ! Elle en pleura en cachette. Elle préférait encore imaginer une hisoire absurde, et faire chorus là-dessus à la Quédébinque. Au moins, ainsi, elle

avait le droit de conservera sa Miarka un doux et tendre souvenir. Au moins, elle la voyait malheureuse et non méchante, victime et non cruelle. Ah l.les anglaises grises s'allongèrent pendant ces tristes jours. Leurs tire-bouchons pendaient flasques, mornes, sans ressorts, comme les pensées et le cœur lui-même de la bonne dame.

M. Cattion-Bourdille ne riait guère non plus. Avec ses hôtes s'en allait en fumée le meilleur et le plus soHde ahment^de sa vie intellectuelle. Quelle mine à mémoires, quelle fortune de savant il perdait ! Les livres surtout, les livres ! Oii et comment retrouveraitil jamais une pareille richesse ? Puis sans en rien avouer qu'à.luirmême, il avait toujours nourri le secret' espoir. d'exploiter un jour la confiance de Miarka, lorsqu'elle ne serait plus sous la tutelle farauche de sa grand'mère. Une fois la Vougne morte, il se promettait de circonvenir adroitement la jeuae fille, et d'en tirer enfin . toute. la science convoitée. Il ferait pour cela tout, ce qu'il faudrait. Il ne reculerait devant rien^. Dépenses, caprices satisfaits, cajoleries, il mettrait tout en œuvre. Il aimait ainsi .Miarka, non comme madame Octavie, mais d'une passion plus forte peutêtre, plus exclusive, passion de savant maniaque, passion d'avare. Et.. voilà que son trésor s'évaporait, que Miarka filait comme une oiselle ! .

Car, il fallut bien s'en convaincre au bout du troisième jour : la Vougne et les siens étaient décidément partis en fuyards qui veulent disparaître et ne point être retrouvés. Le pauvre membre de l'académie de Vervins en demeura stupide. Tous ses mémoires passés, présents et futurs étaient désormais condamnés à rester sans solution. Ce n'était plus qu'une lamentable lanterne magique dont Miarka emportait la lumière, comme elle avait emporté la vie de ce petit coin, de cette joyeuse et bourdonnante remise, devenue maintenant un triste tas de cendres noires.

Malgré ses précautions on aurait certainement rattrapé la Vougne, si l'on s'était mis en chasse aussitôt l'incendie aperçu. En une nuit, et fatiguée comme elle l'était de la journée précédente, la vieille merhfiche de soixante-quinze ans n'était plus en état de fournir une bien longue étape. Par bonheur pour le:-, fugitifs, M. Cattion-Bourdille n'avait pensé que le surlendemain à mettre en campagne le garde champêtre, U gendarmerie et les douaniers. A ce moment, les évadés, après douze heures de plein repos pris du lever au coucher du soleil, dans une briqueterie aban-

Miarka

donnée, avaient refait une nouvelle marche de nuit, celle-ci rapide et sans arrêt, par les routes désertes ; en sort'e qu'ils étaient déjà à dix lieues d'Ohis quand on conimença à les ciiercher aux environs. Puis le maire avait mal guidé la poursuite. Connaissant les habitudes de la Vougne, qui faisait surtout la navette de l'est à l'ouest, parallèlemenI~5~Ta frontière, il avait donné les indications .dans ce sens. Or, cette fois, précisément, la vieille rusée avait changé d'itinéraire, ne voulant pas se promener, mais bien partir. Elle piquait droit au midi, revenue à ses instincts d'oiseau voyageur, et fuyant la froidure qui descendait du nord avec les premières bises de novembre. Ainsi, tandis qu'on fouillait les ravines et les halliers de la Thiérache pour les y trouver, nos gens étaient arrivés déjà au plat pays qui annonce les steppes crayeuses de la Champagne.

Jusqu'à Montcornet,lepays ne varie guère. On voit, dès Nampcelles, les arbres se rabougrir un peu, les horizons s'allonger, les verdures se grisailler de poudre. Mais il y a encore des bouquets de fraîches pâtures, des bocages humides, de l'eau courante. A Montcornet même, on se croirait en pleine Thiérache. Même décor de rivière aux anneaux déroulés, aux saulaies froufroutantes. C'est après le Gros-Dizy, vers Sévigny-Waleppe, que commencent les garennes sèches, embaumées de senteurs résineuses, les collines de plus en plus aplaties, les grands espaces sans ruisseaux, la monotonie des plaines.

Plus bas, plus loin, passés les derniers contre-forts des Ardennes, la Champagne s'étale, "tTTaîé'blanche et toute pelée, dans ce grand désert dont Mourmelon est le centre, et où le camp de Châlons a planté une oasis artificielle, redevenue presque déserte, elle aussi, aujourd'hui. C'est le pays des maigres avoines des féveroles ratatinées, qui bruissent au moindre vent, avec leurs gousses mal remplies pareilles à des grelots. C'est le pays des petits blés aux grains blancs, des luzernes rases, des champs tellement chauves, qu'on y aperçoit, dans le temps même de la moisson, la queue des hèvres au niveau des épis.

On était en novembre, et la désolation de ces plates étendues semblait plus désolée encore, la récolte faite. A travers les chaumes rares, la terre blanche apparaissait, comme un crâne à travers des cheveux de vieillard tondu. Point d'arbres, point de rivières, point de pâtures ! Au plus petit souffle de brise, un brouillard de poussière s'élevait des routes et retombait du ciel en blêmes tourbillons.

La Vougne, à cet aspect, avait eu le cœur épanoui. Les bois, les coteaux, les maisons, les glèbes cultivées, autant de barreaux de prison pour elle ! Cela bouchait la vue, collait

les regards à la terre ! A la bonne heure, cet horizon sans limite ! Ici l'on pouvait s'enivrer de marche, les yeux perdus dans l'éloignement les pieds courant sans espoir de halte. Et malgré le poids des étapes qui alourdissait les jambes». la vieille Bohémienne allongeait le pas, redressçiit son échine voûtée, et fredonnait sur lin ^*hythn[^e allègre la chanson romane qui chante la poussière :

PouFsière, ie ne te crains pas.

Je t'avale à pleine gorpo.

Tu altères les au Ires hommes.

Tu rafraîrhis les Romani.

D'où viens-tu ? C'est de là-bas Et c'est 15-bas que je vais.

Tu m'apportes les nouvelles Des beaux pays inconnus.

Qu'es-tu ? Tu es de la terre.

De la bonne terre romane. Qui ne veut j as rester en place Et qui aime à voyager.

Que cherches-tu ? Tu n'en sais rien.

Ce que je cherche, je ne sais pas.

Tu roules et je roule. Qu'importe Où nous allons, si c'est là-bas 1

D'ici, de là, partout, toujours Tu vas, tu cours comme une folle.

Mais les éLoiJes dans le ciel Sont la poussière qui vole.

Poussière, tu es la robe grise Que le vent retrousse en passant* Et sous laquelle on voit briller La peau rose de l'horizon.

Poussière, je ne te crains pas.

Je t'avale à pleine gorge.

Tu altères les autres hommes.

Tu rafraîchis les Romani.

Mais ni Gleîide, ni l'ourse, ni même Miarka ne partageaient l'enthousiasme de la vieille. Gleude regrettait ses verts fourrés de la Thiérache, tout bariolés de fleurs, tout gazouillants d'oiseaux, les marais pleins de grenouifles coassantes, les ravines tapissées de mousses, les pentes herbeuses au bas desquefles murmuraient des fontaines, les allées de grands peupliers hantées par les pies bavardes, les sentes embaumées où bourdonnaient des insectes d'or et de pierreries. L'ourse, déshabituée des longues marches, et vieille maintenant, traînait ses pattes engourdies, à la plante écorchée par le frottement, et songeait au bon lit de foin sous la remise. Miarka contemplait avec horreur ces mornes solitudes blanchâtres, où ne passait pas un papillon, où le chemin n'avait pas de fossés empourprés de coquelicots, où le ciel gris n'était traversé que par des bandes de corbeaux laissant tomber de là-haut leurs croassements comme un glas funèbre.

Et tous trois, l'ourse aux membres souples, Gleude aux reins d'hercule, Miarka aux jarrets de danseuse, tous trois marchaient

Miarka

péniblement, tirant le pied, clignant de l'œil, roulant des épaules sous l'écrasement de la lassitude, tandis que la vieille de soixantequinze ans fredonnait gaiement sa chanson, et allait dluii.pas relevé, sans pincer les narines ni joindre les cils contre la poussière.

— Ah ! disait-elle, en les voyant si lâches, voilà ce que c'est que d'être resté quinze ans les chevilles plantées au même endroit. Vous avez tous une motte de terre à chaque

j'aurais fait cette route, c'est en dansant.

Et la vieille merligodgière, grisée par la joie, se rappelant les folles étapes de sa jeunesse, bondissait et tourbillonnait devant eux. Ses grands bras maigres battaient l'air. Ses cheveux blancs dénoués s'embrouillaient autour de sa tête, se collaient à ses joues en sueur. Ses jarrets élastiques se détendaient en mouvements brusques comme"ceux

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