TANDIS QUE LA VIEILLE DE SOIXANTE-QUINZE ANS FREDONNAIT
talon, et vous ne pouvez plus lever les jambes. Allons, allons, Miarka, chante les chansons des aïeux. Gleude est un gargno gargnato, épais de l'arrière-train. Et Pouzzli est de la race des hommes qui sont devenus bêtes pour avoir trop dormi. Mais toi, ma fille, toi, pourquoi vas-tu ainsi la tête basse et les pieds traînants ? Nous voici libres, enfin ! Libres, entends-tu, Miarka ! Regardemoi, regarde comment va une Romane.
A ton âge, ce n'est pas en marchant que
d'un ressort lâché. Elle vol tait, pirouettait, s'enlevait sur des entrechats, et chantait tout en dansant dans un nuage de poussière :
Poussière, je ne te crains pas.
Je t'avale à pleine gorge.
Tu altères les autres homm?s.
Tu rafraîchis les Romani.
— Calme-toi, grand'mère, lui disait Miarka, effrayée de cette exaltation. Calme-toi ! lu te rendras malade.
Miarka
— C'est le repos qui rend malade, répondait la vieille. Quinze ans je me suis .•posée ! Quinze ans ! Y songes-tu bien, quinze ans ! Ah ! il faut que je rattrape le temps perdu. J'avais des fourmis plein les jambes. Fiousti ! fiousti ! Encore ! Je ne mourrai donc pas comme une chienne, le nez entre les pattes. Je veux mourir comme un oiseau, entre ciel et terre, en battant des ailes.
C'était leur sixième tour de marche. Ils se trouvaient alors en pleine Champagne pouilleuse, dans la partie la plus nue de ces steppes en craie, loin de toute habitation. Par là, en effet, les villages se raréfient de plus en plus, et il faut trimer des lieues et des lieues avant de rencontrer seulement une pauvre ferme isolée.
Le temps, d'ailleurs, était gris, brouillé •le brume, comme tendu d'un voile derrière lequel s'effaçaient les maigres silhouettes des quelques arbustes disséminés sur cette :norne étendue ; et dans cette trame incolore -0 fondait aussi la fumée des toits lointains. Rien de vivant n'émergeait à l'horizon, où flottait une sorte de crépuscule. De quelque côté que le regard plongeât, il se noyait dans une vapeur molle et terne, aux profondeurs l)lêmes, sans pouvoir même se fixer à la ligne indécise de la plaine, qui s'estompait et se mêlait en une teinte uniforme avec le ciel l)as et les nues traînantes au ras du sol.
— Du cœur aux jambes, allons ! disait la Vougne. Il va pleuvoir, les enfants. Tâchons de dénicher un abri avant l'averse. Zoup ! zoup ! un coup de jarret, Miarka ! Tu ne vois rien, toi, au loin, avec tes yeux de seize ans.
— Non, rien, répondait la jeune fille.
— Moi non plus, ajoutait Gleude.
Et tous deux allaient d'un pas triste, ralenti par leurs pensées mélancoliques, retardé encore davantage par Pouzzli, qui à tout moment tirait en arrière et essayait ile s'asseoir. La vieille elle-même, malg.'é son '?nergie et la fièvre qui l'allumait, la vieille se sentait les reins lourds et les genoux raides. Mais elle se remontait, et, faisant contre fortune bon visage, elle les encourageait de son mieux, riant de leur lâcheté.
— Ah ! pauvrets, pauvrets, disait-elle, vous avez trop mangé de miel et de fromage blanc à Ohis. Et vous n'avez plus que du sucre dans les veines et du lait de vache dans les os en place de moelle. En voilà des figures de pleure-la-peine ! Eh ! quoi ! Tantôt vous vous plaigniez de la poussière ! Bon ! la poussière se couche et va mourir sous la pluie. Et main-
tenant vous vous plaignez de la pluie. Vous n'êtes jamais contents, vous autres.
Les premières gouttes, en effet, commençaient à choir, en larges larmes de brume condensée, qui s'aplatissaient avec un bruit mat dans la poudre qu'elles écrasaient.
— Écoute, Miarka, écoute, dit la vieille. Les Romani n'ont peur de rien, et ils savent trouver le bon en toute chose. Écoute ! Ne te rappelles-tu pas la chanson de la pluie ? Chante-la pour te j;agail]ardir, pour que Pouzzli ne se fasse pluslraîner, pour que Gleude redresse son échine qui va se casser sous la hotte. Voyons, chante. Non, tu ne veux pas ? Ce sera donc moi qui vous servirai encore de trompette, mauvais soldats.
Elle avait étendu ses mains, pour recevoir l'eau sur ses paumes ouvertes. Elle en but quelques gouttes, respira bruyamment une bouffée d'air mouillé, esquissa une pirouette de danse pour montrer qu'elle n'était pas lasse, et releva le pas allègrement en entonnant la chanson romane qui dit :
La pluie, la pluie aux doigts verts Joue sur la peau des feuilles mortes Son joyeux air de tambourin.
La pluie, la pluie aux pieds bleus
Danse sa danse tournoyante
Et fait des ronds dans la poussière.
La pluie, la pluie aux lèvres fraîches Baise la terre aux lèvres sèches Et fait craquer le corset du grain.
Mais, en dépit de sa vaillance, la vieille fut obligée d'interrompre sa chanson. L'averse crevait, torrentielle, épaisse, drue, dense, non plus en gouttes, mais en nappes. En moins de rien, les voyageurs furent trempés de la tête aux pieds, comme s'ils avaient passé sous une cataracte. L'eau leur coulait dans le cou, perçait leurs vêtements, ruisselait à même leur chair, les pénétrait. Ils en avaient les cheveux collés aux joues, les oreilles bourdonnantes, le nez battu, les yeux aveuglés. Ils marchaient dans un tourbillon de pluie.
En même temps, sous leurs pas, la poussière s'était changée en une boue molle, en un blanc mastic de craie spongieuse, où leurs semelles s'engluaient et glissaient tout à la fois. Gleude, écrasé du poids de sa hotte, avait peine à garder son équilibre. Miarka et la Vougne s'accrochaient l'une à l'autre pour ne point tomber. Pouzzli, effarée, s'arrêtait par moments, se couchait, se vautrait, le ventre collé dans cette fange visqueuse, les poils du dos aplatis comme une chevelure de noyé.
On ne voyait plus. On allait à tâtons ainsi que vont les plongeurs. Il fallut faire halte, pour laisser passer la première violence de l'orage. Elle dura une grosse demi-heure.
Miarka
— Grand'mère, fit Miarka, j'ai peur. Il me semble être au fond d'une rivière.
Sans rien dire, Gleude dégrafa les bricoles de sa hotte, en retira le baluchon qui l'emplissait, le posa un instant sur la nuque de Pouzzli accroupie ; puis il retourna la hotte,
sur sa face empourprée de fièvre. Elle finit par tomber à côté de Pouzzli.
— Gleude, dit Miarka, prends-la dans tes bras et marchons. Ne restons pas ici. Allons quelque part, à l'abri, plus loin.
— Où ? demanda l'innocent.