ILS MARCHAIENT DANS UN TOURBILLON DE PLUIE
le fond en l'air, et en fit une sorte de guérite pour abriter Miarka.
— Toi pas tant mouillée, dit-il alors.
— Et toi ? fit Miarka.
Pour toute réponse l'innocent se dévêtit de son bourgeron et en enveloppa les jupes de la jeune fille.
— Tu es brave, lui dit la vieille. Et tu as raison. La reine avant tout. Qu'elle n'ait pas froid ! Nous autres, jambertons. Je sens mes os se glacer.
Elle piétinait sur place, les bras au corps pour se garantir un peu les flancs. Elle essayait de fredonner encore la chanson, par bravade. Mais ses lèvres violettes balbutiaient, ses dents claquaient. N'importe ! Elle avait peur de se laisser envahir par le froid humide qui lui donnait la chair de poule et lui engourdissait peu à peu les membres. Et elle continuait à sauter, se frappant la poitrine à coups de poing, se cognant les genoux, malgré la fatigue qui lui raidissait les muscles et lui ankylosait les jointures. Bientôt le soufllo lui manqua. Elle haletait. Son cœur battait à rompre ses maigres côtes. La sueur se mêlait à la pluie
— Je ne sais, mais allons.
Gleude se courba vers la Vougne, dont la bouche s'ouvrait et se refermait convulsivement comme celle d'un poisson pâmé.
— Tenez-moi au cou, dit-il.
Elle l'empoigna, s'agrippant les doigts derrière la nuque de Gleude. Il la souleva, l'appuya contre sa poitrine ainsi qu'un enfant, et l'emporta, suivant la jeune fille oui allait en avant et tirait Pouzzli.
— Et les livres, les livres ! s'écria soudain la Vougne avec terreur.
— Je ne peux pas les prendre, grand'mère répondit Miarka.
— Alors, laissez-moi, répliqua la vieille.
— Non, non. Marche, mon Gleude, fit Miarka.
La vieille se débattit violemment, lâcha le cou de Gleude, et retomba dans la boue malgré lui.
— Je ne veux pas, je ne veux pas, criaitelle. Sauvez les livres ! Laissez-moi ! Miarka doit être reine.
La pluie continuait toujours, moins torrentielle maintenant, mais aussi épaisse, à flots menus et pressés. En mémo temps elle
devenait plus froide. Ce n'étaient plus des flèches qui vous frappaient, des lanières qui vous fouettaient. C'étaient des aiguilles qui v(.us piquaient, des aiguilles glacées qui NOUS dardaient la peau et semblaient vous roudre peu à peu dans un linceul d'engour-
iissement.
Gleude et Miarka pouvaient résister à (••tte humidité pénétrante, que combattaient leur jeunesse, leur sang vivace et ardent. Mais la Vougne, affaiblie par l'âge, I ar les étapes forcées depuis six jours, par •s fougues de danse frénétique, s'éteignait?
iisensiblement sous cette étreinte lente du oid. La chaleur même de la fièvre, qui la •utenait encore tout à l'heure en la consumant, s'était maintenant apaiséj. Et la pauvre vieille demeurait immobile, sans défense, sans ressort, sans énergie possible désormais, sous l'averse sans trêve. Elle ^'isait dans la craie liquide. Elle s'y pelotonnait, se ratatinant en boule, et faisait un petit tas noir dans cette flaque blanche.
— Grand'mère, grand'mère, laisse-toi porter par Gleude, disait Miarka. Nous trouverons
— Vous, plus de genièvre ? demanda l'innocent, qui tâtait le giron de la Vougne et y cherchait la gourde.
— Il y a longtemps qu'il est fini, répondit la Vougne.
— Pourquoi n'en as-tu pas racheté un peu à la dernière auberge ? fit Miarka.
La vieille se redressa, leva son index décharné et répliqua sentencieusement :
— Parce que les sous sont pour toi, ma fille. Les sous des Romani doivent se changer en bijoux, non en pitance. Mange et bois à la foire d'empoigne. N'enrichis jamais les étrangers.
Puis, se recroquevillant davantage, elle reprit ses lamentations :
— Oh ! que j'ai froid !
— Quoi faire ? dit tristement Gleude à Miarka qui pleurait.
— Mets-la au moins sous la hotte, répondit la jeune fille, qui essaya d'abriter sa grandmère avec l'étrange guérite inventée par l'innocent.
— Non, non, pas ça non plus, fît la vieille. Et, repoussant l'abri offert, elle se traîna