LES COUDES AUX GENOUX, LES REGARDS PERDUS
donné, avec ses fenêtres closes et ses portes ouvertes, sa rue vide, ses venelles désertes, et ses grandes cours où ne gloussaient pas même les poules, qui à cette heure vagabondent dans l'herbe des pâtures ou s'aponichent dans l'ombre des étables.
Toutefois, comme la respiration indique la vie pendant le sommeil, un murmure planait au-dessus du village endormi et non pas mort. Dans le confus crépitement des
champs roussis, des maisons grésillées, des fumiers en fermentation, ce murmure filait une note plus claire. Deux bruits s'y mêlaient, continus et vibrants. L'un venait du baspays, où les vanniers, le long de la rivière au clapotis argentin, tressaient leurs dentelles d'osier en chantant sans fin leurs traînantes cantilènes. L'autre bourdonnait tout en haut de la côte, près de l'éghse et du cimetière, où dans la maison d'école, les tout petits enfants, laissés en garde au père Alhaumè, glapissaient le ba be bi bo bu d'une voix aigrelette et monotone.
Ce murmure lui-même, vers les deux heures, peu à peu s'apaisa, s'éteignit, comme étouffé par la chaleur de plus en plus écrasante. Les murs de pisé s'effritaient en écailles recuites. Les briques s'allu maient pareilles à des braises écarlates. Les ardoises étincelaient comme des plaques de fer forgées à blanc. La rivière exhalait une brume de sueur. Lu route grise ardait ainsi que de la cendre. Et les van niers cessèrent l'un aprèl'autre leurs chansons, el s'étendirent sur les tas d'osier frais. Et là-haut, dans la maison d'école, les enfants marmonnèrent d< plus en plus bas leur al phabet, puis se turent enfin, et restèrent bouche bée.
se faisant signe de ne point réveiller le père Alliaume, qui ronflait doucement, !»■ dos appuyé au fond de sa chaire, le front emperl»
d'une rosée en goutteletteet les yeux fermés sous s« larges besicles prêtes à gli^ ser le long de son nez tout reluisant. Alors rien ne palpita plus dans le villag» La fumée elle-même, sortant de chaque toii semblait dormir, tant elle était immobil- Elle montait toute droite dans l'air sans brise, en un mince petit filet qui se fondait insensiblement avec l'azur du ciel, un min( petit filet vague comme le regard et légcomme le souffle des pauvres vieux en train d'agoniser mélancoliquement devant les âtres solitaires.
M ia rka
Soudain, à la fenêtre de la maison d'école, une face apparut, avec une grimace camarde aplatie contre la vitre. Vers elle aussitôt tous les gamins tournèrent leurs frimoussp<;, on susurrant du boyt des lèvres :* — Gleude! Gleude !
Gleude 1 C'est ainsi qu'on appelait, suivant la prononciation du pays, un bizarre et malheureux être, nommé Claude Ecréveaux, dit l'Innocent, dit Niquedoule, dit ch'tiot blond, dit Bren-de- Judas.
Gleude était un grand garçon de douze ans déjà, mais qui avait gardé une figure de tout petit, et un esprit du même âge ; tellement, qu'il n'avait jamais su apprendre seulement ses lettres, et que le curé se demandait encore avec inquiétude quand et comment on pourrait bien lui inculquer assez de catéchisme pour faire sa première communion. 11 avait des pnmelles bleuâtres, indécises, comme un nouveau-né qui s'étonne de la lumière. Ses cheveux hérissés, d'un jaune pâle, ressemblaient à des gleus de chaume. De là son surnom de ch'tiot blond {ce petit blond), surnom qu'on donne en Thiérache à tous les enfants jusque vers la sixième année, et qu'il devait, lui, conserver toujours. Quant au sobriquet de Bren-de-Judas, il venait des taches de rousseur dont sa peau blanche étaîTTôute grivelée, pareille à un maton de lait qu'on eût saupoudré d'une poignée de son. Vraiment innocent et niquedoule, du reste, une façon de simple, on n'en pouvait douter, à son air irrémédiablement niais, à ses regards ébahis, à ses grands gestes gauches, à sa bouche toujours vaguement ouverte et montrant les dents jusqu'aux gencives dans un sourire immobile.
Non pas qu'il fût un complet idiot, ni même une brute, comme il le semblait. Mais son intelligence lente s'était développée paresseusement, mal servie par une langue rebelle aux mots et surtout rétive aux phrases. Ses idées se formulaient avec peine, et ainsi demeuraient en lui, obscures et brouillées. Vivant, ou plutôt végétant, quasi -solitaire, avec sa sœur contrefaite pour toute compagnie, dans une hutte sylvestre au creux d'un ravin boisé nommé le Fond-des-Roques, il avait poussé seulement en force, comme un animal dont la croissance phjsique n'est point embarrassée par une pensée trop active. Mais des sensations intenses, quoique ténébreuses, s'imprimaient tout de même, peu à peu, en la pulpe épaisse de sa cervelle. Il aimait fortement les plantes, les arbres, la rivière, les oiseaux, Jes nuages, avec une simphcité qui était ridicule pour la matoiserie des paysans. Il en éprouvait des joies
vives et profondes, qu'il ne pouvait traduire : et, s'il conversait difficilement avec les hommes, il se rattrapait en famiUarités sympathiques avec les bêtes et la nature.
Tout cela, d'ailleurs, confusément, sans que lui-même en prît conscience, surtout sans que personne pût s'en douter. Car, pour tout le monde, pour les rustres du pays plus finauds que délicats, pour le curé et le père Alliaume eux-mêmes, esprits nets mais étroits, il n'était que l'innocent, le simple incapable d'avoir seulement retenu son alphabet, le tardif enfant de douze ans à l'air de nourrisson effaré, le grand niquedoule au niais sourire, le pauvre Gleude dit ch'tiot blond.
Et c'était fête pour la marmaille, quand on rencontrait Gleude en train de rêvasser au revers d'une sente, d'écouter les fauvettes, de regarder l'eau qui coule, de humer la brise qui passe. Malgré sa vigueur, ou plutôt à cause d'elle, il était doux, et longtemps patient avant d'éclater en des colères de brute. On en faisait donc des gorges chaudes, le poursuivant de ricanements, de sobriquets, de refrains gouailleurs, de mauvaises niches, et parfois même de pierres.
Aussi le silence fut-il bientôt rompu, quand on aperçut à la fenêtre sa face écrasée et verdie par la vitre. Les susurrements, d'abord étouffés, se cliangèrent peu à peu en cris mal contenus qui éclatèrent enfin dans un hourvari d'interpellations : ^
— Eh! Gleude! Gleude!
— Bren-de-Judas !
Et tous les sobriquets pêle-mêle. Le père Alliaume, essuyant son front, eut un soubresaut de tête qui fit choir ses besicles sur son pupitre. Au bruit, tous les gamins reprirent d'un ton plus haut que tout à l'heure le crécellant ba be bi bo bu, et Gleude ravi agrandit son sourire derrière le carreau qu'il mouillait de sahve.
Cependant, les regards restant fixés vers la rue, le père Alliaume se leva pour voir ce qui distrayait la classe. A l'aspect de Gleude, il ouvrit brusquement la fenêtre, et lui cria furieux :
— Veux-tu te sauver, mauvais garnement ! Qu'est-ce que tu fais là ?
Gleude avait bondi en arrière. Il était planté maintenant au milieu de la route, toujours souriant, et montrait du doigt le bas-pays, et s'efforçait de trouver des mots pour exprimer une idée qui balbutiait silencieusement au bord de ses lèvres.
— Quoi ? quoi ? Qu'est-ce que tu vas bredouiller encore ? faisait le père Alliaume.
Et les goussepains, jusqu'aux tout petits mal d'aplomb sur leurs jambes torses, ayant
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quitté leurs places, étaient venus aussi à la fenêtre. Ils attendaient, prêts à s'esclaffer, s'en gaussant d'avance, la phrase boiteuse et informe qu'allait lâcher l'innocent.
Gleude cessa tout à coup de sourire, comme toujours quand il se concentrait pour parler. Puis montrant, à deux mains cette fois, le bas-pays, il s'exclama d'une voix rauque : — La Vougne ! la Vougne !
On ne s'esclaffa point pour le bafouer. Ce fut, au contraire, un éclat de joie, non à son dam, mais en son honneur. Une parole magique n'eût pas mieux fait. A ce nom, chacun de se inier au dehors, qui par la porte, qui par la fenêtre, ceux-là enjambant les tables, ceux-ci bousculant le père Alliaume en personne. Il avait beau, le magister, en retenir quelques-uns par l'oreille, et tempêter, fût-ce en patois, pour se faire mieux entendre. On ne l'écouta guère. En un moment, la classe fut vide, et tous les marmots couraient sur la côte au grand trotton.
Pieds nus, les pans de chemise flottant à la fente des culottes, la bande s'égrenait en file, comme un troupeau d'agneaux bondissant au soleil dans un tourbillon de poussière. Les plus grands faisaient la roue en dégringolant. Tous poussaient des cris aigus, accompagnés par les jappements des chiens réveillés. Devant les âtres solitaires, les vieillards désengour-
VeiX-TU TE SAUVEH...
Miarka
dis cessèrent un moment de fumaillor leurs petites pipes et de tricoter leuis bas interminables. Et les vanniers du bas-pays, s'étirant sur leurs tas d'osier frais, virent passer la galopade folle qui tlan»:iit a tue-tête :
— La VouK'ne ! la N'ougne ! Via les nïerli-
lioc • v'I' 1''< 111. rliirndifii'rs !
dans sa petite casserole de for noir ; quand il cuisine ses médicaments concoctionnés au suc d'herbes inconnues ; quand il manie les grands tarots bariolés d'images mena- .anles et d'écritures ténébreuses ; quand il .ianse enfin, clappant de la langue, le long bâton en travei"s sur les épaules, vis-à-vis «le son ours qui se balance et grommelle en secouant l'anneau de son nez troué.
Et c'est pourquoi tous les morveux avaient laissé en plan l'école et le père
En patois de la Thiérache, on désigne sous le nom do merli fiches et merligodgiers les Bohémiens errants, chaudronniers en maisons M tes, tondeurs de chevaux, diseurs <i
aventure, marchands de remèdes ges, danseurs de corde et montreur
Nulle part, dans un rayon de cinquant - ues à la ronde, il n'en passe autant que p;ir • Ite petite vallée des sources de l'Oise, sur •" Mid'route qui porte à ses flancs les deux s d'Ohis et de VVimy. Pourquoi celte !• I. itncc ? Qui le sait ? Ces nomades ont, : ms leurs courses vagabondes, une sort»- -ularité, et sans doute quelques mysté- - raisons analogues à celles qui guident ions des oiseaux voyageurs. Toii- 1 que le pays en est sillonné à lies époques de passage, et que parfois . en des temps reculés, quelques-uns • nlre eux s'y sont établis à demeure, rt - ;ant leur amour de la fuite et leurs mœuis hirondelles. Les vanniers d'Ohis et de \ imy ont tout Tair d'être les descendante de ■s coureurs fixés. Ils en ont gardé les goûts e travail artistique, la passion des cantines, l'horreur de la culture, la peau basanée t le poil noir. Toutefois, depuis longtemps, s bizarres colonisations ont cessé. Elles Marquent seulement l'ancienneté de ce pasige régulier des Bohémiens, comme des Iluvions le Ht d'un fleuve.
Malgré leur origine probable, les vanniers, ; ailleurs, aussi bien que les paysans, détesnt aujourd'hui ces merlifiches sans domilie planté dans la terre, ces aventureux et bsrurs merhgodgiers, à mine de malandrins, iirs prêts à filer après un mauvais coup 1 — l>le, et qui passent pour jeteurs de sorts, empoisonneurs peut-être, et sûrement voleur de poules.
Il n'en va pas ainsi des enfants. On a au leur faire peur du merligodgier, ils adorent, curieux de sa voiture, de sa forge n plein vent, de son ours bateleur. Tout en serrant les uns contre les autres pour \ller voir, ils restent des journées entières •n-ant ses besognes étranges, à le contempler quand il amalgame le soufre et Tétain
LA VOUGNE
Alliaume à l'appel de Gleude. Ils connaissaient la Vougne, dont la carriole avait sans doute été aperçue au loin, sur la grand'route, par l'innocent toujours occupé à baguenauder des yeux vers l'horizon.
La Vougne était une vieille Bohémienne, merlifiche et merligodgière, qui, par une singulière dérogation aux habitudes de sa race, ne quittait guère le pays depuis tantôt deux années. Elle ne s'y fixait pas non plus, à la façon des vanniers de jadis. Mais, comme attirée là par on ne sait quel aimant secret, au lieu de passer pour ne plus revenir jamais, ainsi que font ses congénères, elle passait et repassait, oscillant entre l'Art'ois et les Ardennes, et toujours ramenée vers Ohis et vers Wimy, où plus de dix fois en ces deux ans on les avait vus, elle, son fils, la femme de son fils, et leurs deux ours Pouzzlo et Pouzzli.
De cette famille-là, les enfants n'avaient même plus peur, grâce à l'accoutumance, et
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grâce aussi à sa renommée meilleure que celle des autres. L'homme, un grand maigre, au sourire triste et malade, ne chassait point 1 1 marmaille et laissait parfois les plus hardis soufïler son feu. La femme, très douce, n'avait pas le fixe regard et la lèvre mauvaise des merligodgières ; et ses cheveux presque dorés auraient pu être ceux d'une fille d'ici. Quant à Pouzzli et à Pouzzlo, c'était un ménage d'ours tout à fait gentils, dressés à miracle, et se laissant passer sans trop gronder la main dans la fourrure. Seule, la vieille avait l'abord revêche, la parole aigre, même avec les siens, qu'elle menait durement, en cheffesse criarde et volontaire, gesticulant comme une possédée dans l'eau bénite et grognant plus que ses bêtes.
Mais qu'importait la vieille ? C'est l'homme et la femme qu'on aimait, et Pouzzli et Pouzzlo, et le vieux bidet aux longs- poils de bique ; et, quant à la Vougne, on lui ferait des pieds de nez par derrière, quitte à se sauver quand elle vous regarderait en face, avec sa figure de chouette au bec crochu, sa bouche armée d'une défense comme une hure de ragot, et ses petits yeux vairons tout chargés de maléfices.
— La Vougne ! les merligodgiers !
Toujours criant, toujours courant, les moutards avaient descendu la côte, puis enfilé le pont, de plus en plus égrenés à la queuc-leu-leu. Une fois là, comme le pays finissait, un peu de prudence paysanne les avait repris, et ils s'étaient arrêtés, rangés sur deux lignes, pour attendre l'arrivée des Bohémiens. Quelques vanniers, heureux d'une occasion de paresse, se joignaient à '^ux, une éclisse__d.'psier entre les dents. Quelques vieux avaient quitté le coin de râtre pour venir s'asseoir dehors, sur les bancs de pierre, au soleil. Les chiens, excités par le bruit, continuaient au fond des cours leur carillon de gueule. Et dans le village, tout à l'heure désert et morne, c'est la vie elle-même qui semblait revenir avec la voiture des merhfiches, qu'on ne voyait pas encore, à cause du bouquet de saules masquant le dernier tournant du chemin, mais dont on entendait déjà claquer le fouet, geindre l'essieu, et tintinnabuler les allègres grelots de cuivre.
Ce fut une déception, quand la voilure apparut, débouchant du bouquet de saules. Il y eut dans la petite foule un grand ah ! de désappointement.
D'ordinaire, la caravane de la Vougne S8 présentait avec un certain apparat, dans
l'ordre suivant : en tête marchait l'homme, les deux mains ballantes aux deux bouts de son bâton qui lui barrait la nuque ; et, de chaque côté de lui, piétinait un ours, relié par une courroie à la ceinture du maître ; puis venait la femme, menant le bidet par la figure ; enfin paraissait la Vougne elle-même toujours vaguant à droite u à gauche de la bagnole, avec son allure de chauve-souris, zigzaguante, car elle s'arrêjtait de ci de là pour cueilhr, dans les haies et les fossés, des simples cachés à l'ombre, des poignées de fourrage ' échevelées aux branches, et souventefois les poules qui ne se garaient pas assez vite de ses mains crochues.
Cette fois, l'équipage n'avait plus lar même ordonnance. Ni l'homme ni la femme n'étaient là. C'est la Vougne en personne qui menait le bidet par la bride, la Vougne plus revêche d'aspect, plus noire de regard, plus sinistre que jamais. Elle ne la tenait pas seulement, la misérable bête ; elle la tirait plutôt, pesant sur ses barres baveuses, et se retournant de trois pas en ^rpis pas pour la fouailler à grands coups. Quand alors le fouet allongeait sa mèche jusque sous la la voiture, on voyait là-bas, entre les roues, sur la route blanche, se rouler une masse brune qui rognonnait de fureur et faisait à ses secousses sonner toutes les ferrailles du véhicule. Était-ce Pouzzlo ? Était-ce Pouzzli? En tous cas, il n'y avait plus qu'un ours, et combien traité différemment de jadis, combien impitoyablement enchaîné derrière les sabots du cheval, où il avalait l'acre poussière, les -yeux ensablés, la gorge ardente, le nez déchiré aux soubresauts cahotants de l'anneau de fer !
Ah ! l'on reconnaissait bien là cette mauvaise Vougne, si dure à tout le monde ! Ce n'est pas la femme douce, aux cheveux dorés, qui eût ainsi tambouriné les flancs du bidet ! Ce n'est pas l'homme, au sourire triste et malade, qui eût de la sorte martyrisé un pauvre ours comme un malfaiteur ! Mais la Vougne, elle, ne semblait avoir cure de rien, sinon d'arriver au village le plus vite possible, quitte à crever le cheval et arracher le nez de l'ours. Et, frénétique, féroce, ses cheveux gris collés par la sueur à sa face jaune, elle se pendait au mors, avec une telle volonté d'aller de l'avant, avec une telle rage, qu'elle~livaît~rair de traîner à bout de bras et le cheval et l'ours et la voiture.
Aussi, quand elle fut à la tête du pont, c'est par des cris indignés qu'on l'accueillit, lui souhaitant la malvenue qu'elle méritait.
— Hou ! hou ! la Vougno !
— Oh ! la sans-cœur I
— C'est elle qui devrait être entre les
— Tous lui un coup de pied, Coco !
— Kss ! kss ! mords-la, Pouzzli !
Et les gamins n'étaient pas seuls à invectiver contre elle : mais les vanniers de même et deux ou trois commères pareillement, lui crachaient à la face, l'occasion étant bonne, les vieilles rancunes accumulées par ses aigres paroles d'antan, et ses maléfices supposés, et ses larcins probables et la menace de ses vengeances futures.
La Vougne avait, d'habitude, la langue bien pendue et la gueule toujours prête aux ripostes. En son baragouin mi-partie français et étranger, elle savait tenir tête aux plus criards ; et c'était même un plaisir qu'on se donnait aisément, de la mettre hors d'elle, pour la voir mouliner de ses grands bras d'aragne et pour l'entendre déblatérer avec son jargon volubile à l'accent burlesque et aux sonorités gutturales.
Mais il était dit que, cette fois, tout avait décidément changé. La Vougne ne regimba point sous les injures, ne se donna même pas la peine de grimacer pour épouvanter la marmaille, et ne lança seulement pas aux hommes et aux commères ce mauvais regard par lequel, racontait-on, elle empêchait les femmes d'enfanter et les mâles d'avoir bonne semence.
A travers les cris et les quolibets, elle fouetta de plus belle le cheval, qui, rafraîchi par te voisinage de l'eau, huma une grande bouffée de brise humide, et donna un coup de collier pour grimper la côte.
Il était à bout de forces, le malheureux. Ses jarrets raidis tremblaient; Son échine, arquée à chaque pas, semblait prête à se rompre comme un bois forcé. Sous ses longs poils de chèvre, trempés d'écume, ses côtes saillaient haletantes. Ses pieds buttaient, le faisant encenser de la tête jusqu'à baiser la terre. Ses sabots de derrière glissaient, en s'éraillant la corne dans les cailloux, dont il mitraillait l'ours, qui, aveuglé, se mouchait dans ses grosses pattes avec des grommellements asthmatiques. Et les gamins de rire aux éclats, doublement cruels, comme enfants et comme rustres. Seul, Gleude avait des larmes aux paupières, en voyant ainsi souffrir des bêtes.
Deux fois déjà le bidet s'était agenouillé et deux fois la Vougne l'avait relevé d'une bourrade sous les mandibules. Une troisième fois il s'abattit, et, pour le coup, des quatre pieds. Tout son corps suait, flambé de soleil. Ses yeux étaient grands ouverts, vitreux, effarés, la prunelle en l'air. Sa langue pendait entre ses dents jaunes. Deux filets de sang pâle coulèrent à ses naseaux.
La Vougne essaya encore de tirer sur la bride, puis lui donna deux coups de pied
dans le ventre. Mais la tête soulevée retomba lourdement. Le ventre n'eut pas même un, frisson de douleur, et ballotta, flasque, sous le coup. Et brusquement, la Vougne se jeta par terre à côté du bidet, lui prenant la crinière à pleins poings, lui soufflant à la bouche, l'embrassant, comme si elle lui demandait pardon. Elle parlait maintenant en sa langue étrangère, avec de mystérieuses et sanglotantes lamentations.
La Vougne pleurait.
Alors toutes les insultes et tous les cris de la bande paysanne éclatèrent en une tempête. Un petit ayant ramassé une pierre, ce fut comme un signal, et l'on se mit à lapider la Vougne.
Soudain la vieifle se redressa, formidable et superbe. Car ce n'était pas pour fuir les pierres. Au contraire, elle se jeta au-devant des coups, les bras tendus, la poitrine découverte, la face offerte comme une cible. Atteinte à l'épaule et au front, elle ne recula point. Elle tâchait seulement à garantir la voiture, dont la bâche de cuir résonnait sous la grêle de gravier. En même temps, farouche, la Vougne criait :
— Gueux ! tas de gueux ! Y a un mort, savez, y a un mort. Et un p'toit ours 1 Et la femme qui va vêler ! Gargnato ! Rachti ! Afsez ! assez ! Gueux ! tas de gueux ! Y a un mort, vous entendez bien ! Y a un mort ! Ah ! vayou, zaccakel ! Rachti ! Assez donc I Assez !
A ces paroles, et surtout à l'aspect de cette figure tragique, menaçante, horrible de douleur et d'indignation, les gamins-Jâchèzrent pied, et se sauvèrent en s'éparpiflant comme une volée de friquets. Gleude, plus brave, tint bon, se contentant d'opposer grimace à grimace. Avec lui, une demidouzaine de grandes personnes, vanniers et commères, restèrent, toujours hostiles mais sans continuer la mitraillade, retenus par la curiosité. La Vougne vit le danger passé, et, tout à coup radoucie, plus lamentable que furieuse, elle leur dit :
— Tenez, les bonnes gens, venez plutôt regarder ça ! Ah ! malheur de nous, malheur de nous, pauvres Romanis ! Venez voir ! Ah ! Romani dé gaouchi ! Venez voir, venez !
Et, soulevant par devant la bâche de cuir, elle leur montra l'intérieur de la bagnole, sous laquelle Pouzzli, accroupie maintenant, geignait par plaintes sourdes en se balançant d'un mouvement tiquard et monotone.
Parmi les coffres, les ustensiles de chaudronnerie, les hardes, les paquets d'herbes médicinales, bousculés pêle-mêle au cahot suprême de la chute, dans l'ombre deux corps gisaient, piétines par un pauvre petit ours enfantelet et vagissant d'angoisse. L'un
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de ces corps était celui de l'homme, qui s'allongeait, flasque, mort, sa face couleur de citron déjà verdie par la chaleur corruptrice. L'autre corps, vautré en travers, tordu par des souffrances interrompues en évanouissement, était celui de la femme, de la douce femme aux cheveux dorés. Sous la jupe crispée entre les mains, le ventre de la malheureuse bombait.
— Ah ! malheur de nous ! reprenait la \'ougne. Malheur de nous, pauvres Romanis ! Et le bidet aussi qui est mort ! Et monTlarko I Ah ! Romani dé gaouchi /
Et, dans l'ombre de la voiture, elle agita doucement le manche de son fouet et en effleura presque la figure du cadavre, d'où s'envolèrent avec un bourdon sinistre des grappes saoules de mouches bleues.