LA VIEILLE SE REDRESSA
— Elle est grosse, elle va vêler, je vous dis ! Et il est mort, lui, mon Tiarko, mon fils ! Il est mort, répétait la Vougne on s'arrachant les cheveux et en se meurtrissant les joues.
Puis, prenant le petit ours par la peau du cou, elle le jeta à Pouzzli en lui disant :
— Tais-toi, Pouzzli, tais-toi, petite mère. 11 n'a rien, ton enfant, à toi.
Les vanniers et les commères regardaient de loin, silencieux, n'osant approcher. Gleude contemplait stupidement, la bouche ouverte et un filet de bave au menton.
Du haut de la côte, le père Alliaume avait vu l'arrivée de la Vougne, la chute du cheval, le bombardement, puis la fuite dos galopins, et maintenant, il se demandait ce que pouvait bien montrer le merligodgière aux curieux qui levaient de grands bras.
Lentement, comme il convenait à sa dignité de maître d'école, bedeau, arpenteur juré et greffier de la mairie, il descenditlaroute.
Les quelques vieux et vieifles, assis devant les portes, lui disaient au passage :
— Savez-vous ce qu'il y a, monsieur Alliaume ?
— Non pas, répondaitil. Un accident, sans doute, autant qu'on en peut juger à distance. D'aifleurs. ce n'est point par curiosité que j'y vais, mais par devoir.
Et, en chemin, il cogna aux carreaux de Forlet- Lefebvre, le garde-champêtre, qui dormait toujours ferme l'après-midi.
— Allons, l'ancien, prenez votre plaque, lui dit-il ; il y a un procès-verbal à dresser là-bas.
Mais, quand ils arrivèrent devant la \-iture, ce fut une autre émotion. Au lieu d'un cheval abattu et d'une bagnole versée, il s'agissait de constater un décès et peut-être bientôt une naissance. Car la femme était revenue à elle, et commençait à se tordre et à gémir, en proie aux afTres de la gésine.
— Allez vite chercher monsieur le maire dit le père Alliaume au garde-champêtro. Ou plutôt, non, j'y vais moi-même. Je lui
rxiiliquerai iiiieux de quoi il est question. \qus, veillez à ce qui ne se passe rien d'insolite. Tenez, faites dételer le clieval crevé, en attendant.
Puis, toujours sans se presser, il partit le long de la rivière, préparant in petto le discours circonstancié par lequel il mettrait au courant le maii-e, M. (lattion-Bourdille.
Cependant, les vanniers et le garde champêtre se mirent à défaire les harnais et à tirer h' bidet des brancards. A chaque secousse, le Pouzzli grognait entre les roues et prenait son petit contre sa poitrine et retroussait ses babines pour montrer les dents, tandis que dans la voiture branlante la femme hurlait en >'agrippant aux courroies de la bâche.
La Vougne attendait, les bras croisés, et no quittait pas des yeux le cadavre de son fils. On eût dit que cette contemplation l'absorbait toute, et l'empêchait de penser aux douleurs de la malheureuse. Par moments, même, quand ses regards quittaient le mort pour se porter sur la femme, ils s'y fixaient avec une expression dure et méchante en un subit éclair de haine.
— Et le défunt, dit le garde champêtre, est-ce que nous le laisserons là dedans ?
— Oh ! moi, je n'y touche pas, dit un des vanniers.
— Moi non plus.
— Ni moi non plus.
Ce fut dit unanimement, et non sans un dégoût mêlé d'horreur.
— Je ne veux pas non plus que vous y touchiez, interrompit la Vougne. Il est un Romane, lui, vous savez, et personne que miti ne le mettra en terre, mon Tiarko.
Quant à la femme, nul ne songea, parmi ces gens où il y avait des femmes et des mères pourtant, à lui offrir un meilleur lit pour ses couches prochaines, fût-ce un coin de grapge, fût-ce un trou d'écurie. Seul, le garde champêtre, vieux soldat et partant moins rudement rustre que les autres, eut l'idée de dire :
— Si quelqu'un allait voir jusque chez le médecin de M'imy ?
— Moi, veux bien, fit Gleude.
Alais on se récria autour d'eux sans pitié :
— C'est trop loin.
— Puis, monsieur Grimont ne se dérangerait pas pour des merlifichés.
— Et qu'il aurait ben raison !
— Par une chaleur comme ça !
— Ces gens-là, c'est si mauvaise paye !
I/une des commères, plus sensible probablement, ou ayant besoin d'excuser sa dureté, dit à la Vougne.
— N'est-ce pas, la Vougne, que ce n'est pas la peine d'aller quérir le médecin ? .
— Non, non, fit la vieille. N'y aille pas !
Ciuuiiaissuiis pas ça, nous autres. Bon pour vous, de faire accoucher les femmes par des hommes. Lai.ssez ! Je me charge de tout. Pas besoin de lui ni de vous, pour ces obres-là.
LE PERE ALLIAUME
Gleude demeura donc ; satisfait, d'ailleurs, de pouvoir continuer à regarder. Le bidet déharnaché, avait été traîné sur le bord de la route. On avait mis de§^cales aux roues. Forlet-Lefebvre alla même prendre dans une ferme un trépied de bois dont il soutint le fond de la voiture. Et ce fut tout. On avait fait assez, Dieu merci, pour ces mauvais bougres de merligodgiers.
Donc on s'écarta un peu, pour se mettre à l'ombre, sans cesser de regarder. Le spectacle n'étant plus dans sa nouveauté d'horreur, on en parlait à haute voix. D'aucuns même recommençaient à s'en gausser. Des enfants étaient revenus peu à peu, remis de leur effroi, et encouragés par la présence de ch'tiot blond. Ils rampaient sournoisement pour aguicher Pouzzli en lui jetant des poignées de poussière, ou bien se haussaient sur la pointe des pieds pour plonger du regard dans la bagnole.
La femme en couches poussa tout à coup un cri déchirant et soubresauta violemment des reins, à faire basculer la maison roulante, si les roues et le fond n'en eussent été solide-
Miarka
ment calés. Dans un mouvement convulsif, elle s'était cramponnée au cou du cadavre, *-t, s'efTorçant à ce point d'appui, elle se cam-
Alors, la Vougne se retourna vers le monde, avec sa plus menaçante figure, et dit d'une voix forte et décidée :
LE BIDET DÉHARNACUÂ.
brait douloureusement, la tête renversée, la gorge hoquetante, les genoux en l'air et le ventre tumultueux.
— Que personne ne me dérange, liein ! Personne, savez, personne, sans ça !...
Puis elle grimpa dans la voiture et laissa
Miarka
tomber derrière elle la bâche de cuir. Les
jiuiiers, les commères, les enfants surtout, garde champêtre lui-même, ne se sentaient
iicune envie de désobéir à la terrible vieille, lous, muets, stupides, sans bouger, sans pouffeter, ils contemplaient cette voiture
lose, secouée par bonds frénétiques, pleine h' plaintes sourdes coupées de cris aigus,
l cette bâche sinistrement mystérieuse, jiareille à un drap de catafalque, cette bâche • lont le goudron fondant au soleil creusait
mu à peu dans la poudre blanche comme un rcle magique de larmes noires.
M. Cattion-Bourdille, le maire d'Ohis, était
un de ces originaux tels qu'on en rencontre
iicore dans quelques recoins de nos pro-
inces. Madame Octavie elle-même, sa vieille
.•uvernante, qui l'adorait maternellement,
disait parfois en parlant de lui :
— Le meilleur des hommes ! mais voilà ! Il a sa marotte.
Riche à pouvoir mener beau train dans une icrande ville, et même à pouvoir vivre en i'ourgeois aisé de Paris, il avait préféré habiter
<^ village et s'enfouir en pleine campagne. i!t pourtant il n'était ni chasseur, ni enragé io sport, ni entiché d'agriculture, comme
•r tains hobereaux du voisinage, de ses mis, passionnés pour l'élève des chevaux, les battues au renard, les charrues à vapeur et les métairies à l'anglaise.
Jeune encore, car il avait trente-cinq ans à peine, il restait garçon et manifestait hau- 'tment sa volonté de ne jamais égayer sa
•litude d'un ménage. Et pourtant, ce n'était pas un misogyne, ni un débauché non plus. Oc temps à autre, quand des afTaires l'appelaient à Saint-Quentin, à Amiens, à Douai, a Bruxelles surtout, il y faisait, comme il t vait coutume de dire, les sacrifices nécessaires,
t cela lui suffisait.
— J'ai coupé court à l'amour, proclamaitil, par l'hygiène.
D'affaires, il n'en avait guère non plus. 'le qu'il appelait ainSi, c'étaient des courses ! la découverte de livres chez les libraires t dans les bibliothèques publiques.
Il lisait énormément, mais sur des sujets -I)éciaux, ou plutôt sur un sujet unique, qui i onstituait à vrai dire sa seule et absorbante passion, la passion à laquelle il avait sacrifié tout le reste. Sans trouver d'ailleurs que ce fût un grand sacrifice, car sa passion le rendait heureux.
Il s'occupait de réunie les documents d'un ouvrage à la fois philosophique et historique sur la Thiérache. Comment et pourquoi ce
goût singulier et exclusif lui était venu, il n'en savait rien lui-même. En allant au fond de ses souvenirs, il se rappelait un vieil abbé, son professeur au séminaire de Laon, qui lui répétait souvent :
— Chaque province, chaque commune, devrait écrire sa vie. Les monographies locales, voilà la vraie science.
Plus tard, pendant ses années de Paris, où il avait étudié le droit, il s'était épris d'un bel amour pour l'ethnographie.
Puis, très sincèrement, il était Thiérachois dans l'âme, et il s'en faisait gloire : Thiérachois d'abord, avant même de se sentir Français. Dans la capitale, au milieu des distractions et des folies de jeune homme, il avait toujours eu la nostalgie du village natal, le regret du clocher, le désir de revenir le plus tôt possible dans cette vallée patriarcale des sources de l'Oise, sous ce léger ciel mi-champenois, mi-flamand, au bord de cette rivière où les vanniers chantent dans les oseraies leurs mélancoliques et savoureuses cantilènes.
Et il avait découvert un beau jour ce qui l'y attirait si fort. Il en avait souri, n'y croyant pas, tant c'était bizarre. Ce qui l'y attirait, ce qui l'y avait si bien retenu depuis, lors, c'était une sorte de manie ; c'était le projet, d'abord vague, puis précisé et bientôt dominateur, d'écrire la monographie de cette Thiérache inconnue.
Il s'y était donc mis, courageusement, tenacement, et avait trouvé cette besogne de bénédictin une telle joie, qu'il n'imaginait pas s'en pouvoir rassasier jamais. En somme, il avait une âme de philosophe et de savant, et la chance voulait qu'il eût précisément rencontré pâture à ses appétits sur ce bout de terroir où il s'était donc calfeutré dans une étude qui lui donnait toutes les satisfactions souhaitées.
Bien des gens auraient trouvé son occupation ridicule. Mais lui, il s'y complaisait assez pour ne pas craindre même les plaisanteries, qu'on ne manquait pas d'en faire dans le voisinage. Membre de l'Académie de Vervins, il adressait plusieurs fois par an à l'obscure société des mémoires plus obscurs encore, touchant les mœurs, les légendes, le patois, les traditions de sa chère Thiérache; et son ambition suprême était de composer plus tard, à l'aide de ces mémoires remaniés, une vaste histoire de ce pays minuscule.
Une chose l'avait particulièrement frappé et séduit, dans cette histoire entrevue : c'est le passage fréquent et régulier des Bohémiens, et la trace que ce passage a laissée dans les colonies vannières d'Ohis et de Wimy. Là-dessus roulaient la plupart de ses mémoires, avec preuves à l'appui, recherches sur
Miarka
le patois et l'origine de ces nomades fixés, reconstitutions grammaticales par le moyen de refrains bizarres au sens oblité.-é désormais, théories compliquées, aventureuses hypothèses.
Mais tout cela, il le sentait bien, demeurait confus, dans le domaine vague du probablct ainsi qu'il l'avouait lui-même. Pour raisonner en connaissance de cause, il eût fallu posséder la clef première du problème, c'est-à-dire la langue des Bohémiens. Or ces Bohémiens en font précisément un arcane, qu'ils refusent de laisser violer. C'est seulement quand ils sont entre eux, dans un campement au fond des bois, dans une solitude de champ perdu, qu'ils chantent leurs chansons des aïeux. Le reste du temps, ils entremêlent bien leurs discours de quelques mots originaux ; mais leurs discours eux-mêmes sont en mauvais jargon patoisé, et les quelques mots bohémiens qu'ils lâchent, ils n'en disent jamais le sens exact. Le maire avait beau leur être doux et hospitalier : il n'en obtenait à cet égard pas plus que les paysans hargneux. Cette Vougne elle-même, qu'il connaissait et qu'il avait essayé d'apprivoiser à plusieure reprises, elle lui avait toujours tenu la dragée haute quant aux renseignements, dont elle se montrait avare et jalouse comme d'un trésor.
Aussi, la première parole du maire, en réponse au père Alliaume, fut-elle une parole de savant égoïste :
— Ah ! ah ! fit-il, elle ne va donc plus pouvoir quitter le pays ?
— C'est bien tant pis, monsieur le maire, dit le maître d'école.
— Eh ! non, mon ami, riposta joyeusement le maire ; c'est tant mieux. Et un enfant qui va naître, avec ça ! Quelle chance ! Quelle aubaine !
Puis, comme il était bonhomme aussi, il ajouta :
— Les pauvres gens ! Avez-vous fait porter la femme quelque part, au moins, dans une grange ?
— Ma foi, non ! Peut-être que le garde champêtre... Mais je ne pense pas. Dame ! vous comprenez, des merlifiches !
M. Cattion-Bourdille eut un sévère froncement de sourcils pour la dureté du maître d'école ; puis, poussant la porte de l'écurie, il dit à son domestique :
— Arsène, pare un cheval, et viens vite nous rejoindre à la tête du pont. Comme ça, voyez-vous, monsieur Alliaume, nous pourrons amener ici la bagnole.
— Ici, monsieur le maire ?
— Parfaitement. Je leur donnerai un coin dans mon écurie, moi, ou une place dans mon rlo?, rommo elle vondiM, la ]iauvre
vieille. Tant pis si madame Octavie n'(- ' pas contente !
Et, en s'en allant, d'un pas rapide qi faisait souffler le père Alliaume, le mai. marmottait entre ses dents :
— Des merlifichos ! des merlifiches ! voi croyez donc qu'on en a comme ça tous 1jours sous la main, des merlifiches, des mci lifiches obligés de se fixer quelque part. Qu«l beau sujet d'étude !
Le père Alliaume suivait, le nez bais.-^ l'air penaud, suffoqué par son asthme ci aussi par la perspective du mémoire futui qu'il aurait à calligraphier là-dessus pour l'Académie de Vervins, que le diable emporta :
De loin, ils aperçurent la Vougne qui était ressortie de la voiture et qui pérorait devant les vanniers et les commères.
— Allons, bon ! fit M. Cattion-Bourdill. . nous arrivons trop tard. Vous march» comme une tortue, monsieur Alliaume. Ah quel malheur !
Il pensait avec amertume aux curieip détails de mœurs qu'il n'eût pas manqué d noter s'il eût pu assister à la naissance.
— Comment ! ne put-il s'empêcher de dir en arrivant. Comment ! c'est déjà fini, déjà :
— Non, non, monsieur le maire, répondit la Vougne. Pas encore commencé seulement. Une feignante, savez ! Toujours la même en tout. Une malhabile-j'y-cours, donc !
Des gémissements s'étouffaient sous 1 bâche retombée.
— Geigne, geigne, va, cria la \'ougne d'un voix aigre et en lançant à la voiture w geste de mépris. Tu n'as jamais su faire obi de rien. Pas plus pour vêler maintenani C'est une douillasse, comprenez, une plaigii le-mal. Et longue à tout, comme une flût à dix-huit trous. Ah ! gargna f filochta !
— Mais, interrompit le maire, monsieu Alliaume m'avait dit que les douleui*s 1 prenaient quand il vous a quittés.
— Les petites seulement, répondit 1 vieille. Et ça crie déjà. Pour la poche d'eai.. pas plus. Attends un peu, gargna^ attends l'être, et tu verras. Et ça vous rend mon Tiarko amoureux, ça donc, et ça va au sailli, et ça geigne à présent. Fallait pas le fair. . filochta, fille de chien !
— Mais alors, interrompit derechef 1.
maire, si ce n'est pas fini, pourquoi attendre ici, en plein soleil, dans cette voiture où il y ;< un cadavre ? Voici là, tout à côté, la gran^' des Meillot. Qu'on y porte co\\o pauvre femnie !
Une main tremblante souleva le coin de
la bâche, et la malheureuse apparut, assise, 'oute blême, la figure mouillée de larmes et !•' suour, ses cheveux dénoués et flottaiiLs.