‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 31 sur 40 · IL LACHA SON COUP DE PISTOLET · texte numérisé non relu

IL LACHA SON COUP DE PISTOLET

de la Vougne, qui marmottait d'une voix rauque :

La pluie, la pluie aux doigts verts Joue sur la peau des feuilles mortes Son joyeux air de tambourin.

Tout à coup, Pouzzli se mit à grommeler, signalant quelque chose, et, un moment après, dans le bruit clapotant de l'averse, un son de grelot tinta, mêlé au roulement d'une voiture. Gleude souleva la hotte, qui encapu-

aperçut un petit homme, qui était sorti mi-corps, et s'appuyait de la main gauci: sur la croupe du baudet, en braquant de 1 droite un gros pistolet d'arçon.

— Amis, amis, cria Gleude, qui d'un bon s'était placé devant Miarka.

— Que? que? amis? Avince au ralli.

ment, alors, petit, avince, eli !

Gleude ne comprit pas. II vit seulement le danger qui les menaçait, et, saisissant ! > bride de l'âne, il le fit reculer d'une violen' secousse. L'homme crut à une attaque, • lâcha son coup de pistolet, qui cracha i; éclair rouge dans la figure de rinnoccnt.

Miarka

— Malheureux ! fit Miarka, s'avançant à son tour. Il l'a tué !

Mais Gleudo avait eu seulement les sourcils flambés par la bourre, et la balle s'était perdue au-dessus de sa tête. D'ailleurs, il tenait toujours la bride à plein poing, et ne songeait qu'à couvrir Miarka, devant qui il s'était rejeté en lui disant :

— Non, n'ai rien. Cache-toi. Laisse faire. Cependant l'homme avait sauté en bas

de sa carriole, et il tenait maintenant un long couteau de Nontron, à la virole de cuivre, à l'épaisse lame formant poignard.

— Amis, amis ! répéta Gleude.

— Lâche donc le bourriquot, alors, grand patarin ! riposta l'homme. Lâche-le, ou je fais des boutonnières, coquinas dé Diou !

Et brusquement, mettant sa menace à exécution, il se rua sur Gleude, qui s'obstinait machinalement à ne point lâcher l'âne effaré.

L'homme était vif, et fort malgré sa petite taille. Mais il ne se doutait pas de la vigueur de Gleude, qui en ce moment était ramassé sur lui-même et ne semblait pas grand non plus. D'un revers de la main, Gleude para le coup de couteau. Puis, aussitôt redressé, il saisit le poignet de l'homme, le lui tordit dans ses doigts en étau, et bondit à son tour, la tête en avant comme un bélier. L'homme, frappé en plein estomac par le choc de ce crâne dur, roula dans la boue ; et il n'avait pas eu le temps de reprendre haleine, que déjà Gleude était sur lui, le clouant à terre sous ses genoux et lui maintenant les deux bras ouverts en croix.

— Assassin ! lâche ! râlait le vaincu.

— Empoigne l'âne, Miarka, criait Gleude.

— Volurs, volurs ! mon povre bourri !

gémissait l'homme.

— Moi t'expliquer, à présent, reprit Gleude.

Et, sans le lâcher, l'innocent essaya de lui faire comprendre qu'il y avait malentendu. Il lui dit qu'ils étaient égarés, dans l'averse, et que la vieille se mourait, et que la voiture c'était peut-être la vie pour elle, et que, d'ailleurs, ils avaient des sous, de quoi payer.

Malgré le baragouin, l'homme comprit. A son tour, il s'expliqua. Il était un mercanti, parti du camp de Châlons où il n'y avait plus rien à gagner dans les cantonnements d'hiver. Il allait à Notre-Dame-de-Liesse, pour les fêtes. Il s'était cru attaqué par des maraudeurs, et, dame ! il s'était défendu. On est petit, mais brave, et les chineurs de Saint- Gaudens ne se laissent pas détrousser comme ça sans rien dire. Mais, du moment qu'on ne voulait pas le voler, tout allait bien ; et il ne demandait pas mieux que de rendre

service aux gens, surtout à ceux qui avaien* de la bonne et honnête ménouille.

Gleude aida l'homme à se relever, et alla reprendre la bride de l'âne, que Miarka contenait avec peine.

— Et ça, dit l'homme en montrant le groupe noir de l'ourse et de la Vougne, ça, qu'est-ce que c'est, eh ?

— C'est la vieille et Pouzzli, répondit Gleude.

— Vous êtes donc des gitanos? fit l'homme. Il y en a aussi dans mon pays. Ils ont des ours, comme celui-là. Vous en êtes, eh 'f

Puis, repris de méfiance, il ajouta :

— Mais où est votre argent ?

— Voici, voici, dit Miarka, qui était retournée près de sa grand'mère et qui avait fouillé dans ses poches.

Elle montrait une grosse bourse de cuir, dont elle faisait sonner la monnaie.

— Avez-vous du genièvre ? demanda-telle.

— Non, mais j'ai du fameux armagnac, à faire reveiâr les morts.

— Vite, vite, donnez-m'en, reprit Miarka. Dépêchez-vous ! La grand'mère est bien bas.

La vieille, en effet, avait cessé de marmotter, et semblait dormir, la figure enfouie dans la fourrure mouillée de Pouzzli. Elle était plus recroquevillée encore que tout à l'heure, les genoux au menton, les talons aux cuisses, l'échiné comme cassée en deux, tout le corps agité de soubresauts, et ses pauvres houbilles collées à sa maigre carcasse par la pluie qui ruisselait toujours implacable.

— Mettez-la dans la roulotte, dit l'homme. Il n'y a pas grand' place ; mais e le sera au moins à l'abri. Et d'abord, qu'elle boive ça ! Vous allez voir comme elle va se ravigoter. C'est du vrai sang dé Diou, eh !

— Tiens, grand'mère, tiens, vuilà du chaud!

Et Miarka lui fourra entre les Icvtch le goulot d'une gourde pleine d'eau-de-v;e. La vieille en huma une lampée, avidement.

— Ah 1 fit-elle, enfin, enfin ! je n'ai plus si froid. Où sommes-nous, mignonne ? Qui est celui-là, qui me regarde ? Mais pourquoi pleures-tu tant que ça ? Non, non. C'est la pluie. Toujours la pluie ! La pluie aux doigts verts, Miarka, la pluie aux doigts verts. Donne encore un peu de soleil, mignonne ! Encore un peu !

Elle avala de nouveau une gorgée d'eau-devie. Le sang lui revenait aux pommettes, et la lumière aux yeux.

Alors, Gleude la prit à bras-le-corps et la porta dans la voiture. C'était une petite carriole de cantinier camelot, montée sur c'eux roues, et couverte d'une capote en toile de tente que soutenaient quatre cerceaux de barrique.

Miarka

— C'est la rubidal, n'est-ce pas ? demanda la Vougne. On nous l'a donc rendue, notre pauvre rubidal ? Tant mieux, tant mieux 1 Et les livres, Miarka, où sont-ils ? Je veux les voir, les toucher.

On les lui mit sous la tête, en guise d'oreiller, avec le reste du baluchon.

— Tu vois, dit Miarka, ils sont toujours là, et ta guzla aussi, et aussi tes beaux habits de mariée. Et la pluie ne les a pas percés, comme nous. Gleude avait bien fait le paquet, tu vois.

Le trésor de la vieille était, en effet, soigneusement enveloppé dans un morceau de la bâche, qui formait prélart imperméable.

— Oui, oui, dit la vieille. Gleude est un bon garçon. Mais qui est celui-là qui me regarde ?

— Un bon garçon aussi, répondit l'homme.

— Et ma bourse ? s'écria soudain la Vougne, qui avait tâté sous ses jupes. Étrangle ce fils de chien, mon Gleude, étrangle-le, je te dis. Il m'a volé mes sous.

— Je les ai, ne crains rien, interrompit Miarka en lui montrant la bourse.

— Bon, bon, reprit la Vougne. Les livres sont sauvés. Les sous aussi. Tout va bien. Alors, marchons. Fuyons la pluie ! Au midi, au midi, Miarka ! Vers le soleil ! Grisvok là priouso. Fiousti ! fiousti ! Le rendez-vous est à Grenada. Au midi, au midi !

— C'est que je vais au nord, moi, dit Ihomme tout bas à Gleude.

— Allez où vous voulez, lui répondit l'innocent. Aux preumes maisons, voilà tout.

— Bon, fit l'homme. Et vous me paierez au moins, eh ! les gitanos ?

— Tenez, dit Miarka, prenez toujours ceci, en attendant.

Et, pendant qu'il empoignait la bride de l'âne pour le faire avancer, elle lui ghssa dans la main, en cachette de la vieille, un écu de cinq francs.

Puis l'on se mit en marche, Gleude tenant le bourriquet de l'autre côté, tandis que Miarka tirait la longe de Pouzzli, et se laissait ellemême presque traîner par l'innocent; car elle était exténuée de fatigue et elle n'y voyait pas à se conduire, à cause de la hotte qui lui couvrait la tête jusqu'aux épaules.

La pluie tombait toujours, régulière, monotone, cachant l'horizon derrière sa trame grise, et liquéfiant la craie de la route qui semblait maintenant une mare de lait. L'homme marchait, le nez en l'air, sondant de l'œil pour ne pas perdre son chemin, avec une gouttière au bec de son chapeau de feutre. Gleude avait sa chemise plaquée au buste sous son bourgeron qu'il avait remis et qui était trempé à l'endroit et à l'envers. Sa casquette déchirée dans la bataille lui pendait en loques sur le front. Miarka ne voyait et n'entendait rien,

mais avait chaud dans l'air étouffé de la hotte. L'âne et l'ourse piétinaient lourdement, le poil luisant comme des phoques. Dans la voiture la Vougne s'assoupissait, assommée par l'eau-de-vie, bercée par le roulis des brancards au chantonnement endormeur do la pluie qui ronflait sur la toile tendue de la capote avec un doux ronron de tambours lointains.

Il y avait une heure qu'on marchait sans avoir rencontré une seule masure, quand soudain Gleude se retourna, ayant entendu la Vougne geindre à voix haute.

— Miarka, dit-il, en soulevant la hotte, elle appelle.

La jeune fille somnolait tout en allant. Elle fut comme réveillée en sursaut et courut à la voiture, laissant la longe de Pouzzli à Gleude. On fit halte.

— Couilloun dé Diou ! s'écria le mercanti. Nous n'arriverons jamais. Mon bourri n"a déjà pa lé compas bien long. Et votre ours et votre pitchounette sont des tortues, eh 1 S'il faut s'arrêter maintenant, plour de Diou I

— Non, non, allez toujours, répondit Miarka, qui était rhontée dans la voiture. Allez I Grand'mère veut me parler à moi seule, pendant qu'on marchera.

— Mais vous m'échigr.ez mon aze, fit le mercanti. Votre fourbi, et deux personnes, c'est trop. Il ne pourra plus tirer, le povre ! Descendez, la fille, eh !

— Reste, Miarka, dit Gleude.

En même temps il relevait la gournache de l'âne avec un coup de poing, et il jetait au mercanti un regard farouche qui était un ordre.

— Vous payé, fit-il, rien à dire. Ho ! en route 1 Ce que Miarka veut, Gleude veut.

Le mercanti se rappela la bourrade de tout à l'heure, considéra la large encolure et la main épaisse de l'innocent, et n'osa pas résister. Avec un sourd ahan, le baudet déboqua les roues qui s'enfonçaient dans le mortier des ornières, et la voiture se remit à cahoter péniblement.

Miarka maintenant était assise sous la capote, auprès de la Vougne, dont elle avait relevé la tête au pli de son bras.

— Approche, approche, avait dit la vieille. Il faut que tu entendes les dernières paroles. Car ce sont les dernières, je le sens. Approche! approche ! Mon souffle s'en va. Je veux qu'il passe en toi. Mets ton oreille à ma bouche. Plus près, plus près encore, mignonne. Mais, d'abord, redonne-moi un peu de soleil, du bon soleil jaune, en bouteille, du soleil pour que j'y voie clair.

Miarka

Miarka lui versa derechef entre les lèvres une goulée d'eau-de-vie. Puis, se penchant tout contre la face de sa grand'mère, elle écouta. La vieille parlait d'une voix basse, sifflante, coupée de hoquets, avec de soudaines interruptions qui semblaient des râles, et avec de brusques reprises qui lui arrachaient les mots de la gorge. Elle parlait en romane ot disait :

— Mon temps est fini, Miarka. Mon corps a vécu. Mais mon esprit doit revivre dans le tien. Écoute ! Écoute ! Tu es la fille de Tiarko, la petite-fille de la Vougne, la dernière d'un >ang royal. Tu seras reine. Les tarots me l'ont 'lit. Les tarots ne mentent pas. Mais ne fais rien contre eux, mignonne, rien. Souviens-toi I Ton père fut ragni pour avoir aimé une fille de race étrangère. Ne te laisse pas dompter comme lui. N'aime jamais un fils de chien. Meurs plutôt ! Ne quitte jamais les livres, non plus. Je t'ai appris à les lire. N'apprends cela a personne. N'enseigne à personne ce que je t'ai enseigné, ni les chansons de tes aïeux, ni la vertu des plantes, ni les pronostics, ni l'histoire des Romani, ni l'art des tarots, ni les secrets du trésor des merveilles. A personne. Entends-tu, à personne ! Conserve bien ta science. Répète-toi chaque jour ce que tu sais, afin de ne pas le mettre en oubli. Tu ne m'auras plus pour parler notre belle langue. Mais il te reste Pouzzli qui la comprend. Parle-lui souvent romane, à elle. C'est ta nourrice. Cela lui fera plaisir. Et ainsi tu pourras d'ailleurs converser avec quelqu'un, jusqu'au jour où tu retrouveras les nôtres. Car tu les retrouveras, j'en suis sûre. Les tarots me l'ont dit. Mais avant, avant, un danger te menace. Oh 1 j'ai peur, j'ai peur pour toi ! Oh ! si tu devais être ragniy j'aimerais mieux t'étrangler ici >'t t'emmener avec moi au noir pays où l'on n'a plus de nom.

— Quel danger, grand'mère, quel danger ? interrompit Miarka. Dis-le-moi, pour que je puisse m'en défendre. Non, je ne veux pas 'jtre ragni. Je veux être reine ! Je le veux 1

— Bien, mignonne, bien, reprit la Vougne. Je vois que le sang de ta mère s'est évaporé de tes veines. Bien ! Sois glorieuse et fière, et pleine d'orgueil. Sois féroce. Les reines doivent avoir le cœur en diamant.

— Je l'aurai, grand'mère.

— Il le faut, Miarka. Tu seras aimée, car tu es belle. Mais toi, n'aime pas, jusqu'au jour où le destin t'amènera celui qui te fera reine.

— Quand viendra-t-il ?

— Je ne sais. On ne peut savoir. L'avenir est borgne, souviens-toi ! Mais, ce jour-là, tu sentiras un frisson te prendre à la racine des cheveux et te courir jusqu'à la plante des pieds. Ce jour là, tu mettras mes habits de

mariée, mes habits galonnés d'or et brodés de sequins, et tu prendras ma guzla, et tu iras droit devant toi en dansant, et tu le verras, lui, et tu l'aimeras, et il t'aimera.

— Mais avant, grand'mère, avant, quel danger me menace ? Dis-le-moi. Je ne veux pas être ragni. Je ne veux pas. Je veux être reine.

— Je ne sais, mignonne, je ne peux pas savoir. Mais garde-toi do ceux qui t'aimeront.

— Que faut-il faire pour m'en garder ? Les fuir ?

— Non. Les enjôler ! Car ils doivent te servir. Les tarots l'ont dit. Seulement, aide les tarots.

— Comment ?

— Comme je les ai aidés.

— Par le crime ?

— Il n'y a pas de crime pour toi, sinon d'épouser un fils de chien.

— Je n'en épouserai jamais.

— Tu le jures ?

— Je le jure.

— Bien, Miarka, tu es le sang de mon sang.

La voiture roulait toujours, de plus en plus cahotée dans les ornières changées en fondrières mouvantes. La pluie tombait toujours, continuant sur la toile tendue son ronron de tambours lointains, parmi lesquels Miarka distinguait à grand'peine la voix, maintenant presque inarticulée, de la Vougne qui agonisait.

Les deux hommes tiraient aux brancards, attelés de chaque côté de l'âne, qui à tout moment glissait et manquait de s'abattre, tandis que Pouzzh semblait ramper à plat ventre et n'avançait plus que par secousses, quand elle s'acculait contre la roue qui lui éraflait subitement la croupe.

— Dites donc, eh ! gitano, fit le mercanti essoufflé, ça vaut plus de cinque francs, ça !

— Miarka vous donner plus tard, répondit Gleude. Elle a dit de marcher. Marchons !

— Je n'en peux plus, réphqua l'homme, et le bourriquot est à bout.

— Marchons I répéta Gleude.

Et, de son bras passé sous le ventre du baudet, il relevait la bête prête à tomber et soutenait le poids de la voiture.

— Eh ! la fille, cria le mercanti en se retournant, arrêtons-nous, eh !

La Vougne l'entendit, et se redressa pour dire à Miarka :

— Non, non ! Qu'on aille ! Je veux mourir en marche comme une Romane.

— Allez toujours, répondit Miarka au mercanti. Allez ! Elle le veut.

— Allez, répéta Gleude, ou sans ça !... Il avait fourré son épaule sous le brancard

Miarka

et s'arc-boutant dans la boue où il enfonçait jusqu'à la cheville, il poussait si fort que l'âne soulevé quittait le sol des pieds de devant. En même temps, il s'était passé autour de l'autre épaule la laisse de Pouzzli, qu'il traînait par violentes saccades. Et il avait si chaud, peinant à de si rudes efforts, que la pluie se vaporisait presque en le touchant, et qu'il était enveloppé dans un nuage de brume.

— Miarka, Miarka, disait la Vougne, je ne te vois plus. Où es-tu donc ?

— Ici grand'mère la figure contre ta figure, ma joue sur la tienne. Ne meurs pas !

— C'est fini, mignonne, cette fois. Trois

tait la Vougne, d'une voix qui n'était plus qu'une haleine.

Et, tandis que la pluie tombait toujours, tandis que Gleude exaspéré d'efforts traînait et portait en quelque sorte sur ses larges épaules le poids de tout cet équipage fantastique, Miarka, tenant la Vougne étroitement embrassée, reçut dans un baiser le dernier soupir de la vieille merligodgière, de la farouche Romane qui mourait comme elle avait vécu, sans consentir à faire halte, et qui mourait joyeuse parmi les ronrons de l'averse pareils aux tambours lointains d'une troupe en marche vers des pays inconnus.

s ARC-BOUTANT DANS LA BOUE...

souffles encore, et c'est le dernier. Prends-le- Miarka. Bois-le sur mes lèvres. Qu'il passe dans ton cœur 1... Qu'il le rende féroce 1 Cœur de reine, cœur en diamant. Rappelletoi la chanson qui dit :

On l'a touché, on s'est coupé.

Le sang a coulé, rouge, rouge.

On l'a touché, on en est mort.

— Oui, grand'mère, oui, je me rappelle. Je n'oubherai pas. Je serai reine. Je serai ta fille. Cœur de reine, cœur de diamant. Qui le touchera, il en mourra.

— Bois mon souffle, Miarka, bois-le, répé-

Au bruit des sanglots de Miarka, Gleude s*était enfin arrêté, comprenant que la vieille avait cessé de vivre. Le mercanti ne s'y trompa pas non plus.

— Allons, elle a passé l'arme à goche, la povre. J'espère qu'à présent la fille il va descendre, eh? Le bourri vous tire une langue!... Mais dites donc, gilano, ça va nous en faire, d'arias, ce cadavre, en arrivant aux maisons.

Miarka l'entendit, et, sortant de la carriole:

— Non, répondit-elle, ne craignez rien.

Nous allons l'enterrer ici.

Miarka

Elle avait l'air résolu, et un éclair de volonté farouche illuminait ses yeux brouillés de larmes. «

— Ici ? dit le mercanti. Et où donc, pitchoune, où ça ? Dans le tuf ? Et la bière ?

— Les Romani font leurs bières avec les planches de leurs voitures, répondit Miarka, . t nous n'avons pas de

\oiture.

— Ah ! biedaze de Diou ! n'allez pas prendre la mienne, au moins, eh?

— Oui ; si Miarka veut, interrompit Gîeu de.

— Ne craignez rien, l'homme, dit Miarka au mercanti qui avait fait un bond en arrière, pen sanl qu'il allait encore falloir en découdre avec le gaillard aux poignes d'acier. Non, ne craignez rien. Votre voiture n'est pas romane, et les planches n'en valent rien pour moi.

— Tant mieux! grogna le mercanti. Mais qu'allez-vous faire ? Mon avis, à moi, c'est de marcher encore, jusqu'à la première maison, -qui n'est plus loin maintenant. Le bourri est moins chargé. Il a repris du vent. Allons, et vous ferez votre bisougne làbas. Voilà mon avis.

— Ce n'est pas le mien, répondit Miarka.

— Ni le mien, donc, ajouta Gleude. Quoi faut faire, Miarka ?

— Toi, creuse un trou. Moi, je vais parer la grand'mère, comme une Romane. Tire-la d'abord de la voiture, et pose-la sur ce tas de cailloux.

— Que ? sous la pluie ? objecta l'homme.

— Oui, en plein air, répondit la jeune fille. C'est .notre mode à nous.

— Laisse-la faire, dit Gleude, et obéis.

Il se pencha dans la voiture, et doucement y prit le cadavre de la Vougne, qu'il coucha sur les cailloux. Puis il ordonna au mercanti de l'aider à creuser la terre. L'homme n'essaya pas de regimber. Il trouva dans son coffre d'arrière une hachette et une petite pelle à

feu, qui pouvaient servir d'outils à fouir. On attacha Pouzzli sous la voiture, où elle se mit à ronfler 'de fatigue, en duo avec l'âne qui dormait debout, flongeant sur ses jambes' flageolantes. Et .sous la pluie toujours menue et pressée, les deux hommes commencèrent le trou dans un champ au bord de la route, tan-

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