LE CADAVRE DE LA VOUGNE QU IL COUCHA
dis que Miarka s'occupait d'ensevelir la' Vougne à la façon bohémienne.
Dans le baluchon dénoué, elle avait pris la petite outre de baume, semblable à celui dont la Vougne autrefois s'était servie pour Tiarko. Comme son fils, la vieille fut déshabillée ; non sous un clair soleil, cependant, non parmi les balsamiques eflluves des haies fleuries et des pommes mûrissantes, mais sous la blafarde lumière d'un ciel noyé, sous les
Miarka
piqûres froides de l'averse, et sur un lit de durs cailloux au lieu d'une couche odorante de foin bien sec. Et, comme le corps de Tiarko, le corps de la Vougne fut frotté de la tête aux pieds, avec l'huile des morts, aux énergiques arômes.
— Hélas ! hélas ! soupirait Miarka, je devrais maintenant te vêtir de tes beaux habits, pauvre grand'mère. Mais tu m'as dit non, puisqu'il faut que je les conserve pour le jour où je serai reine. Hélas ! hélas ! tu vas donc dormir dans ces loques mouillées. Quelle chanson veux-tu que je te chante, pour te réchauffer le cœur au départ ? Quelle chanson dis, grand'mère ? Toi qui les savais toutes, toi qui m'as tant bercée à leur musique, dis-moi donc avec laquelle tu veux que je te berce à mon tour, pour que tu t'en ailles comme une bonne Romane, le front caressé par un souvenir des aïeux ?
Et tandis que les hommes creusaient le trou, tandis qu'elle-même rhabillait sa grand'mère et lui liait d'une corde les chevilles aux cuisses pour lui tenir les jarrets ployés, Miarka chantonna d'une voix triste et douce, à travers la pluie et à travers ses larmes, la chanson romane qui dit :
Ne crois pas que les morts soient morts !
Tant qu'il y aura des vivants
Les morts vivront, les morts vivront.
Lorsque le soleil est couché.
Tu n'as qu'à fermer tes deux yeux
Pour qu'il s'y lève, rallumé.
L'oiseau s'envole, l'oiseau s'en va ; Mais pendant qu'il plane là-haut, Son ombre reste sur la terre.
Le souffle que tu m'as fait boire Sur tes lèvres, en t'en allant, II est en moi, il est en moi.
Un autre te l'avait donné En s'en allant, en s'en allant.
Je le donnerai à un autre.
De bouche en bouche il a passé.
De bouche en bouche il passera.
Ainsi jamais ne se perdra.
Ne crois pas que les morts soient morts
Tant qu'il y aura des vivants
Les morts vivront, les morts vivront.
Comme si la musique rhythmait ses mou vements, Miarka termina sa chanson en même temps que sa besogne funèbre. Sa voix tremblait en achevant, et ses mains tremblaient ainsi que sa voix. Elle resta immobile un moment, ne pouvant se résoudre à l'adieu suprême. Puis elle éclata en sanglots, et se jeta sur la poitrine de sa grand'mère, lui couvrant la face de baisers. Ses cheveux dénoués et flottants se mêlèrent aux mèches blanches de la vieille et les cachèrent sous leurs boucles épaisses qu'alourdissait la pluie ; et ainsi la
Vougne semblait en effet revivre dans la noire auréole qui avait jadis fait l'orgueil de sa jeunesse.
— Eh ! gitano, dit le mercanti, mé semble que c'est assez profond, eh !
— Encore, encore, répondit Gleude. Moi veux pas que la Vougne ait froid. Moi l'aimais bien, la pauvre Vougne! Encore,.encorel
Et il creusait frénétiquement, coupant la craie amollie par larges entailles ; et, comme le mercanti maniait d'une main paresseuse, la pelle, trop petite d'ailleurs, l'innocent prenait le tuf et la boue à poignées, à brassées, afin d'aller plus vite. De temps en temps, pour s'exciter encore davantage au travail, il regardait du côté de Miarka, qui demeurait prostrée sur le cadavre, et que l'averse continuait à battre impitoyablement.
Quand le trou lui parut assez profond, le bord lui montant jusqu'aux épaules, il en sortit enfin, et courut à la jeune fille, qu'il releva.
— Miarka, lui dit-il, tu as froid, tu auras mal. Assez, assez, moi t'en prie. Laisse, que je la mette où il faut !
Il ramassa son bourgeron, et en enveloppa le corps, qui était tout petit et tout maigre. Miarka dégrafa une sorte de mante qu'elle avait autour du cou, et en couvrit comme d'un voile la face blême, où la pluie coulait ainsi que des larmes. Puis elle vint s'asseoir, à croppetons dans la boue, auprès de la fosse, pendant que Gleude, après y avoir déposé le cadavre, se vautrait à plat ventre pour y repousser la terre plus hâtivement et par blocs plus épais.
Les premières mottes de craie, détrempées et spongieuses, tombèrent comme une masse et cachèrent aussitôt la morte. Miarka ne pleurait plus maintenant, pas plus que la Vougne n'avait pleuré en entendant les pelletées de terre faire leur bruit sourd sur le cercueil de Tiarko. Miarka, la fière enfant Romane, avait pris sa figure farouche et impassible. Elle n'en souffrait que plus au dedans, étouffant sa douleur dans un silence orgueilleux. Même elle avait fermé les yeux, pour ne point se laisser amollir par la vue de Gleude, dont les grosses larmes brûlantes s'écrasaient en larges étoiles parmi les gouttes ténues de la pluie.
Quand il eut terminé, il aplanit le sol, non avec les pieds, ainsi qu'avait failli le faire le mercanti, mais bien avec ses mains, dont il semblait caresser doucement la terre, comme ayant peur d'être irrespectueux envers la Vougne. Il égalisa de son mieux ce terrain gras et fluent, où l'eau s'amassait au fur et à mesure en petites flâches laiteuses. Il éparpilla tout autour le trop-plein de la craie enlevée, qui se fondit et s'amalgama presque
Miarka
aussitôt dans la boue environnante. Puis il dit à Miarka :
— Tu peux regarder maintenant, Miarka.
Tout est fini. Personne jamais la trouver.
La jeune fille rouvrit les yeux et ne put, en effet, distinguer la place fouillée, dans cette morne et uniforme blancheur, parmi les bosses et les trous de cette blafarde étendue où l'averse clapotait toujours ainsi que sur une mare.
Comme elle grelottait et claquait des dents, Gleude la prit dans ses bras et la porta dans la voiture. Puis malgré l'homme, il y fit monter aussi Pouzzli exténuée.
— C'est pour tenir chaud à Miarka, dit-il avec un regard qui ne souffrait pas de contradiction.
Et l'on se remit en marche, les deux hommes s'attelant de nouveau au colher de l'âne réveillé sous le ciel qui les inondait sans trêve, par les ornières de plus en plus profondes, dans la boue molle et glissante.
— Ah ! foutre dé Diou 1 grommelait le mercanti. Ça en vaut, tout ça, des cinque francs, eh ! Povre bourri ! Povre de moi I
— Paiivro Miarka ! répondait Gleude.
Mil
Comme la nuit commençait à s'épaissir derrière le rideau toujoure tendu de l'averse, ils arrivèrent enfin dans un tout petit hameau composé d'une demi-douzaine de maisons.
Masures, d'ailleurs, plutôt que maisons. C'étaient de ces lamentables fermes, seules possibles dans ces plateaux stériles où il n'y a guère qu'un pied de terre arable, et dont les champs ne produisent que tous les trois ans à peu près. Un bidet suflit à chaque culture, pour labourer à ras du sol et pour rentrer par-ci par-là une maigre récolte. Souvent même on voit, dans un coin de pays décharné, l'homme tirer lui-même la charrue, tandis que la femme en tient les mancherons, d'une main légère, pour ne pas écorcher trop profondément la croûte mince et galeuse de la glèbe. La bassecour est encore le meilleur gagne-pain de ces misérables, avec le braconnage, car le terroir est propre aux lièvres. Ainsi, mal lotis, et jeûnant, ils végètent dans des habitacles en tqrchis,aux toits couverts de pierres plates, à cause des grands vents d'est qui se lâchent
parfois en galopades folles dans l'espace ouvert de ces vastes plaines.
Pourtant, parmi ces masures, il y en avait une d'aspect un peu moins marmiteux et qui devait être une façon d'auberge, puisqu'elle arborait au-dessus de sa porte un bouquet de branches de sapin en guise d'enseigne. Un vieux bonhomme en sortit, au bruit de la carriole qui s'arrêtait ; et il faut croire qu'il n'avait pas souvent l'aubaine de voir des passants ; car c'est avec une surprise joyeuse qu'il cria soudain :
— Oh ! la Louise, v'ià des voyageurs Mets de la flamme au feu.
Mais, quand il les considéra de plus près, le vieillard se renfrogna. Ils n'étaient pas engageants à recevoir, ces voyageurs, avec leur bourriquot esquinté, leur roulotte de quatre sous, et surtout leurs mines de malandrins, leurs figures débuées par la pluie, leurs