BONHOMME
Miarka
vêtements souillés de boue, comme s'ils avaient roulé ivres morts parmi les flaques de craie détrempée. Le mercanti, sous son feutre rabattu en entonnoir, avait l'air d'un évadé de prison. Et Gleude, en bras de chemise, sa casquette déloquetée sur le front, l'œil farouche et les poings fermés, paraissait prêt à faire un mauvais coup. Le vieillard eut regret d'avoir ouvert sa porte, de n'avoir pas plutôt pris un fusil.
Mais le mercanti comprit son hésitation, et montra la pièce de cent sous que Miarka lui avait donnée tout à l'heure.
— Nous avons dé quoi, va, l'homme, lui dit-il. N'aie pas pur, eh !
L'amour du gain, du gain si rare en ces parages, l'emporta sur la terreur du vieillard. Il les mena donc dans sa cour, où la carriole fut remisée, sous un hangar, qui servait en même temps d'écurie à un biquart des Ardennes. L'âne, à bout de forces, se coucha aussitôt auprès de son compagnon, en essayant de brouter sa litière de féveroles pourries.
— Venez maintenant, dit le bonhomme.
Il y a du feu dans l'âtre. Vous vous sécherez.
Mais son effroi le reprit, quand il vit Gleude soulever la capote de la voiture, et qu'il l'entendit y appeler Miarka.
— Vous êtes donc plus de deux ? fit-il.
— N'aie pas pur, donc, je té dis, biédaze, répliqua le mercanti. C'est une jeune fille. Et elle dort.
Miarka dormait en effet profondément, accablée de fatigue, serrée contre Pouzzli qui ronflait d'autant. Et ni l'une ni l'autre ne s'étaient réveillées aux mouvements de la carriole remisée et de l'âne dételé. Il fallut que Gleude secouât la jeune fille par le bras pour lui faire reprendre conscience.
— Hein ? quoi ? quoi ? dit-elle. C'est toi, grand'mère ? Il faut lire ma leçon, n'est-ce pas ? Oui, oui, je me lève.
Puis, la mémoire lui revenant soudain, elle eut de nouveau une crise de larmes.
— Pleure pas, Miarka, lui dit Gleude, connaissant son orgueil, pleure pas ! Il y a des étrangers. Mais viens. Bon feu là-bas, bon feu !
Elle se cacha la figure dans la poitrine de l'innocent ; et, comme il la sentait lasse et brisée, il la prit dans ses bras pour la porter jusqu'à la maison.
— Tu vois, que, dit le mercanti au vieillard, elle est malade, la povrettc !
— Et Pouzzli ? murmura Miarka à l'oreille de Gleude. Elle aussi, elle est mouillée. Amène-la auprès du feu avec moi.
— C'est vrai, répondit Gleude, qui revient vers la voiture et en tira la laisse de l'ourse.
Mais Pouzzli grognait, ne voulant pas quitter son abri et son somme.
— Pouzzli ! appela Miarka d'une voix douce.
— Qui est encore celui-là ? demanda le vieillard, avec une envie de se sauver et d'aller se barricader chez lui.
Et, en effet, à l'aspect de l'ourse qui obéit à Miarka et descendit de la voiture, le bonhomme aurait pris la fuite, si le mercanti ne l'eût solidement retenu par le bras en lui disant :
— Aie pas pur, allons ! Il n'est pas méchant. Et puis c'est tout, là, il n'y a plus personne.
Bon gré mal gré, le vieillard introduisit les étranges voyageurs dans la salle basse qui lui servait de demeure et d'hôtellerie. La Louise, sa fille, y avait fait flamber dans l'âtre un cotrot sur lequel s'écroulait du poussier de tourbe en paillettes rouges. Une bonne chaleur rayonnante illuminait cet air épais et confiné. Et, tandis que la Louise, ébraquenée de ces passants inattendus, épouvantée par l'ourse, courait se cacher derrière son père, ahuri lui aussi, c'est au contraire un sourire de joie qui s'épanouit sur le? figures défaites des arrivants.
Le mercanti alla aussitôt s'accroupir dans un coin de l'âtre, presque à même les braises, où l'eau dégoulinant de son chapeau se mit à grésiller. A l'autre coin, Pouzzli se lova en boule, comme un chien. Sa fourrure fumait et sous elle s'égouttait en formant une mare. Quant à Gleude, il ne pensa pas à lui-même. Il s'agenouilla devant la flamme claire et ne s'occupa qu'à faire sécher Miarka, qu'il tenait couchée sur ses deux bras tendus, se rôtissant les mains pour qu'elle eût le dos réchauffé.
— Voulez-vous manger quelque chose ?
dit le vieillard.
Puis, timidement, il ajouta :
— Vous savez, on paie d'avance.
Gleude pousa un juron qui fit jeter un
cri d'effroi à la Louise.
— Ne te fâche pas, Gleude, lui dit Miarka. J'ai mal. Je souffre. Je veux la paix. Je veux dormir. Prends ma bourse dans ma poche, et donne lui de l'argent. Et mange, mange. Tu dois avoir faim, toi.
— Et moi donc, coquinas dé Diou !
grogna le mercanti. Moi aussi, j'ai faim, la pitchoune. Et vous pouvez bien mé payer la soupe, eh !
— Oui, oui, répondit Miarka. Et à celui-là pareillement, Gleude, donne des sous. J'ai promis.
Elle s'alanguissait dans ses bras. Il ne voulut pas la contrarier. S'il n'avait écouté que lui-même, il aurait obéi aux prescriptions de la Vougne, qui recommandait tant de garder le? sous. Il lui semblait qu'en les lâchant, il
Miarka
vulaiL Miarka. -Mais elle ordonnait. Il se soumit.
— Combien ? dit-il au vieillard.
— Un gi'os écu, répondit l'hôte.
— Et à moi aussi un gros écu, eh ! ajouta le mercanli.
— \'ous filous, filous, grondait l'innocent.
— Donne, Gleude, donne, fit Miarka.
Pas de querelles ! J'ai si mal.
L'argent donné, Louise apporta un morceau de lard, un gros pain en forme de meule et dur comme de la pierre, et un pot de mauvaise bière aigre. Le mercanti se mit à dévorer. Gleude, assis maintenant sur un escabeau, I)résenta une tartine à Miarka, qu'il tenait accouvillonnée sur ses genoux. Mais elle fit signe qu'elle n'avait pas faim.
— Mange, toi, mange, lui dit-elle.
Il jeta la tartine à Pouzzli, qui l'avala d'une bouchée. Il lui rejeta ensuite un large chanteau, presque la moitié du pain à la fois, qu'elle se mit à trogner avidement.
— Et toi ? répétait Miarka.
— Toi pas faim, répondit Gleude. Moi pas faim non plus.
— Mange, je le veux, reprit la jeune fille. Ne me fais pas de peine, mon Gleude.
Et comme il ne se décidait pas à lui obéir, ayant le cœur gros et l'estomac serré, comme il s'obstinait à lui présenter une nouvelle tartine, sur laquelle il appuyait avec son pouce une tranche de lard, Miarka lui prit des mains la pitance, et la lui fourra de force dans la bouche comme à un enfant.
— Et coucher ? dit le mercanti repu. Où couche-t-on, ici ? Eh ! l'homme, eh !
— On couche devant l'âtre, par terre, répondit le vieillard.
— Que ? reprit l'autre. Tu n'as pas dé lit ! Et ça, qu'est-ce que c'est donc, eh ?
Il montrait une sorte d'armoire, garnie de rideaux en serge rouge, derrière lesquels on distinguait une haute couchette aux draps de toile bise.
— Ça, répliqua le vieillard, c'est mon lit.
— Et la Louise, où donc qu'elle couche ?
— Avec moi.
— Eh bien ! mon bonhomme, riposta le mei'canti, ce soir nous y coucherons à nous trois, eh !
Gleude avait entendu ce colloque. Il se retourna soudain et dit :
— Ça, pour Miarka. J'ai donné l'écu.
Tout payé, rien à dire. La fille coucher avec, si voulez. Mais nous autres, trois hommes, ici, devant le feu.
Personne ne discuta, tant sa mine était fé.'oce. On agit comme il avait dit. Il déshabilla lui-même Miarka, qui se laissait faire, assoupie et dolente. Puis il la porta dans le
lit, où la Louise terrifiée s'était fourrée la première.
— Maintenant, dormons, fit-il. Moi besoin de repos, pour soigner Miarka demain.
Et il s'allongea, le dos contre l'âtre, la tête appuyée au cuissot de Pouzzli, la face tournée vers le lit, comme s'il voulait veiller sur la jeune fille, même en dormant.
Miarka s'était assoupie d'abord, pelotonnée contre la Louise, engourdie dans la tiédeur des couvertures, le corps recru de fatigue et doucement caressé par la mollesse du matelas de plumes. Mais en sursaut elle s'éveilla, brusquement secouée d'un grand frisson. La fièvre, qui la travaillait en sourdine depuis tantôt, l'empoignait tout à coup. Son sang lui bourdonnait aux tempes, battait la charge, lui poussait une flamme aux joues, puis soudain semblait se congeler dans ses veines, et la laissait grelottante, anéantie, la paume des mains toute moite, les dents claquantes, la bouche sèche. Une sueur glacée lui perlait à la racine des cheveux, et un froid de mort pénétrait ses os jusqu'aux moelles. A ce moment, son cerveau lui paraissait vide, et en même temps pesant, comme s'il eût été insufflé d'une fumée de soûlerie ; et des images folles, des idées incohérentes, y ■ dansaient en tourbillon. Elle sentait son être prêt à s'évanouir, à se fondre. En revenant ensuite à elle, elle avait envie de crier, de parler sans savoir quoi dire. Des phrases dénuées de sens lui venaient aux lèvres. Efle se débattait dans un cauchemar. Efle s'épuisait en efforts douloureux pour se ressaisir, comme au bord d'un gouffre où l'attirait le délire aux étreintes de vertige.
Pourtant elle eut le courage de ne point crier, de ne point dire ces phrases qui lui venaient aux lèvres, de ne point appeler. Elle voyait là-bas, devant le feu, Gleude qui dormait d'un lourd sommeil, écrasé, profond, et elle se serait reproché comme un crime d'interrompre le repos si bien gagné du pauvre diable.
En même temps, dans les moments d'accalmie où son esprit ne s'éparpiflait pas en pensées à la débandade, elle réfléchissait. Voici qu'elle était malade, dans un pays perdu, sans ressources après les quelques écus restant dans la bourse de cuir, sans autre ami et défenseur que l'innocent, loin, bien loin de cette ville d'Espagne où elle devait retrouver sa tribu. Quand et comment y arriverait-on jamais à cette ville, qu'elle se représentait située au bout du monde ?
Et alors Miarka songeait au cher village
Miarka
abandonné , au village où avait gambadé et fleuri joyeusement son enfance, parmi les horizons et les visages connus, auprès de madame Octavie, si bonne. Là, elle avait des amis. Là elle pouvait continuer à vivre doucement, sans souci de rien. C'est là qu'elle était née après tout !
Mais qu'aurait dit la Vougne, en entendant murmurer des regrets pareils ? Ce village, elle l'avait quitté en le maudissant, en y mettant le feu. C'est là qu'on avait voulu leur voler leur trésor. C'est là qu'on avait failli priver à jamais Miarka de l'espoir d'être reine.
Être reine ! A cette idée, le délire s'exaspérait, et les réflexions calmes prenaient leur vol, effarées devant une bande de pensées folles et chimériques. Miarka se voyait làbas, en Espagne, retrouvant la tribu que conduisait un jeune roi beau comme le jour. EHe revêtait le costume de la Vougne, étincelant de broderies et de paillon, et efle se mettait à danser pour aller vers le roi. C'est lui ! c'est bien lui ! Lo petit oiseau bleu chante dans le cœur de Miarka. Elle sent un voluptueux chatouillement lui courir de la tête aux pieds. Elle s'avance en pirouettant dans le soleil. Lui, le fier jeune homme, aux cheveux longs et frisés comme ceux d'une femme, au teint d'orange, aux yeux de cuivre, il a reconnu celle qu'il souhaitait. Il tend les bras vers elle. Il l'appelle en souriant. Et elle va tomber pâmée, sur sa poitrine, et le^ Romani chantent la chanson de bienvenue à leur .eine enfin trouvée.
Entends la guzla, holà ! Entends la guzla.
Voici la reine venue.
Les étoiles ont pâli.
La rose jalouse en meurt.
Effeuillez-la dans son lit.
Entends la guzla, holà 1 Entends la guzla.
Dans son lit mettez encor La marjolaine et le thym On en fera du vin rose Que le roi boira demain.
Entends la guzla, holà 1 Entends la guzla.
Puis une grande tristesse venait à Miarka, subitement réveillée de son rêve. Jamais, jamais elle ne pourrai! aller jusqu'à cette ville lointaine. Elle (féfaillait. Elle se sentait près de mourir. Oh ! mourir ici, dans ce pays étranger ! Être enterrée, comme la pauvre grand'mère, dans cette boue blanche et froide, sans voir un dernier rayon de soleil !
Et pourtant, les tarots ont bien dit qu'elle serait reine. Les tarots ne mentent pas. Seulement, il faut les aider. Comment ? Si
la Vougne s'était trompée, en désignant la ville lointaine comme le but du voyage ! Oui, oui, plus de doute, la Vougne avait dû se tromper. De là, les malheurs qui barraient la route : cette pluie torrentielle, la mort de la grand'mère, la fièvre de Miarka. Le destin ne voulait pas qu'on allât au midi. Ce n'est point par là que le roi devait venir. Mais par où donc, par où ?
Ah ! là-haut, à Ohis, n'était-ce pas le chemin des Romani traversant la France ?
C'est là que la tribu avait passé jadis, le jour qu'elle avait chassé Tiarko. C'est là qu'elle repasserait sûrement. Quand ? On ne sait. L'avenir est borgne et l'on ne peut tout savoir. Mais elle y repasserait. C'est là qu'il fallait l'attendre. Hélas ! peut-être en ce moment, pendant que Miarka était perdue dans ce pays désert, peut-être la tribu arrivait làhaut, conduite par le jeune roi beau comme le jour. Et il ne trouverait pas sa reine, à l'endroit fixé par le destin. Et c'était la faute de Miarka, qui faisait mentir les tarots en ne sachant pas les aider.
— Gleude, Gleude, éveille-toi, s'écria-t-ello. Il va être matin. Il faut partir.
Tout le monde fut sur pied. L'aube, en effet, montrait sa face blanchissante à la lucarne, et l'âtre agonisait en lueurs pâles dans la clarté blême du jour. La pluie avait cessé, et un coin de ciel bleu-gris apparaissait.
— Tu vois, dit Miarka. Il va faire beau. Les tarots sont contents parce que je les ai compris. Le ciel s'allume pour que nous partions vite.
— Partons, répondit Gleude en se frottant les yeux. Où Miarka veut aller, Gleude ira.
Elle s'était levée et s'habillait à la hâte. Mais ses mains tremblantes avaient des gestes indécis. Ses jambes affaiblies la soutenaient mal. Elle tomba.
— C'est une pitié, objecta le. mercanti. Vous né pouvez pas pavtir. Cette pitchoune a la fièvre. Il vaux mieux qu'elle reste ici, couchée.
— Non, non, répétait Miarka redressée.
Je ne suis pas malade. Je veux partir.
— Allons, toi, dit Gleude au mercanti, dépêche. Attelle ton âne, et filons.
— Où ça ? Vous savez que je vais au nord, moi, eh !
— On payera. Toi rien à dire.
— Ah ! mais non. Assez, coquinas dé Diou ! Je né veux pas manquer les fêtes de Notre-Damé-dé-Liesse. Il n'y a pas d'argent qui tienne, cette fois, eh !
Gleude se campa devant lui, grinçant des dents, les poings crispés.
— Gleude, Gleude, interrompit Miarka, ne lui fais pas de mal. Et von*:, l'homme,
Miarka
m- . laigiiez rien. Nous allons au nord, nous aussi.
— A Notre-Damé-dé-Liesse ?
— Oui, oui, là d'abord.
— Et de là, fit Gleude stupéfait, de là où donc nous aller, Miarka ? Souviens-toi, la Voufîne a dit au midi.
— Los tarots m'ont dit au nord, répondit
OLEUDE SE CAMPA...
Miarka. En route, Gleude, en route ! N'importe comment ! En carriole, ou à pied, ou sur ton dos, comme nous pourrons. Mais partons ! Vite, vite î II faut que demain je sois à Ohis. Je ne suis pas malade. Je veux partir. Je veux être reine.
Être à Ohis le lendemain ! On y serait donc, avait résolu Gleude, puisque Miarka le voulait. Du moment qu'elle avait affirmé ce désir comme un ordre, l'innocent ne songeait plus qu'à exécuter cet ordre, coûte que coûte, n'importe comment, par tous les moyens possibles et impossibles. Mais c'étaient quarante lieues à faire en deux joui*s. Or, le premier soir, en arrivant à l'auberge de Blanchegrogne, où finissait seulement la Champagne, on avait abattu à peine quarante kilomètres.
Et pourtant, quelle marche forcenée par les routes encore molles de la grande pluie d'hier ? Le mercanti ne sentait plus ses bras, disait-il, tant il avait donné de coups de
poigne pour soutenir l'âne par la bride. L'ourse, attachée de nouveau sous la voiture, marquait la plante de ses pattes, dans la craie blanche, en taches de sang rose. Le baudet s'était éraflé les genoux, en se couronnant dans les montées, et rebroussé le poil des fesses en glissant dans les descentes. Gleude, lui-même, malgré sa vigueur et son âpre énergie, se sentait épuisé d'avoir poussé aux roues, étayé les brancards de ses épaules, et soulevé parfois le poids de l'équipage entier, qu'il désembourbait à la force des reins comme avec un cric.
Miarka, toujours minée par la fièvre, à peine soutenue par de vagues nourritures prises à contre-cœur, brutalement bahutée aux cahots du chemin, ne retrouvait un peu de courage que pour demander de temps à autre :
— Approchons-nous, Gleude, arriveronsnous bientôt ?
— Oui, oui, pas t'impatienter, répondait Gleude. Moi m'user les jambes plutôt.
Mais il fallut bien se rendre à l'évidence, néanmoins, quand le mercanti lui dit le soir :
— Huit lieues de faites seulement, eh ! nous né serons pas même à Liesse, demain dans la nuit. Et encore, à supposer que l'aze né soit pas fourbu en se levant au matin.
— Marchons toute la nuit, fit Gleude.
— Pour ça, non, gitano. N'y compte pas. Avé dix malheureux francs que vous m'avez donnés, je né vas pas crever mon bourri, tu penses, eh !
— Ton bourri et toi, s'il faut, riposta Gleude menaçant. Miarka veut arriver.
Miarka arrivera.
— Ah ! mais, nous ne sommes plus ici sur la route, sans personne pour té contredire, répliqua le mercanti. Il y a du monde, ici, espèce de brigand.
Et, se sauvant vers un groupe de paysans en train d'atteler leurs voitures dans la cour de l'auberge, le mercanti lui cria de loin :
— Ta Miarka et toi, maintenant, je m'en fous.
Gleude bondit vers lui, mais dut s'arrêter devant la demi-douzaine de grands gaillards qui se trouvaient en travers de son chemin, masquant le mercanti. C'étaient des éleveurs wallons, reconnaissables à leurs longues blouses et à leurs jambes garnies de houseaux. Gleude n'en avait pas peur, en dépit de leur haute taille. Mais, à leur aspect, une idée lui était venue subitement.
Obéir à l'ordre de Miarka, voilà ce qu'il voulait avant tout, et à tout prix. Or, si insolent que fût le mercanti, il avait raison en disant que son âne ne pourrait suffire à la besogne. Même en le crevant, il n'y avait pas
Miarka
d'espoir qu'il fournît jamais l'étape demandée : plus de trente lieues en moins de trente heures. Au contraire, les petits bidets ardennais des éleveurs étaient de ces chevaux aux jarrets nerveux, au poitrail large, à la croupe ravalée par l'habitude des longues courses ; et les chars-à-bancs, auxquels on les attelait, solidement construits pour porter jusqu'à six veaux à la fois, étaient en même temps légers sur leurs grandes roues écartées et leurs ressorts élastiques. D'un coup d'œil, Gleude avait vu tout cela, et il ne songeait plus à châtier le mcrcanti.
DEVANT LA UEMI-DOUZ.VlNE DE GRANDS GAILLARDS
— Où allez-vous ? demanda-t-il brusquement à ces hommes.
L'un d'eux, le plus carré d'encolure, fier de sa force célèbre, crut à une querelle, et répondit :
— Nous allons où nous veux. Et toi ?
Faut-il t'envoyer quelque part ? V'ià d'quoi.
Et il montrait, manches retroussées, au bout de ses bras noueux comme des arbres, ses poings énormes comme des mar teaux.
Une grosse huée, à l'adresse de Gleude, salua cette phrase lancée d'un air orgueilleux. L'aubergiste dit aux gens venus sur le pas de la porte pour regarder :
— On voit ben que c'ti-là ne connaît pas Firmin l'assommeur. Il peut numéroter ses os, s'il veut les ravoir tantôt.
Caché derrière une voiture, le mercanti riait aux éclats, et criait :
— Que ! que ! gitano, tu as trouvé ton maître, eh !
Mais Gleude ne prit garde ni à ce rire, ni à ces huées, ni à l'attitude provocante du Wallon qui s'était déjà campé en posture de lutte, les coudes au corps et les pieds arcboutés au sol. Sous la capote relevée de la voiture, Miarka tendait les mains vers lui, suppliante et terrifiée. Il lui fit signe de ne rien craindre. Puis, tranquillement, il ramassa par terre un essieu de chariot à blé, un bloc monstrueux, en cœur de frêne doublé de fer. D'un seul tour de poignet, il enleva par une jante cette » espèce de massue,
qu'il brandit au-dessus de sa tête. Le groupe recula. L'hercule lui-même sauta en arrière, les mains tremblantes devant la face . Alors Gleude dit:
— Moi fort aussi.
Moi pas peur. Mais moi pas méchant. Pas battre. Moi payer pour conduire Miarka.
Combien pour aller à Ohis?
Et, faisant tournoyer l'essieu, à deux bras maintenant, il le jeta au loin sur le fumier, comme un autre eût jeté une grosse pierre.
— Combien pour aller à Ohis? répétat-il ensuite, s'adressant directement à Firmin l'assommeur, qui était resté en admiration devant ce coup d'une force inattendue.
— A Ohis, je n'y vais pas, répondit Firmin. Mais je passe par Origny, qui n'en est pas loin. Et je t'y conduirai pour rien, car tu me plais.
— Mais Miarka y être demain soir ? demanda Gleude.
— Qui, Miarka ?
— Elle, là-bas, dans la voiture, regarde ! Elle, et l'ourse et moi. Bon, ton cheval?
— Comme moi, dans son genre. Nous n'avons jamais trouvé personne pour nous faire le poil.
— Moi non plus, répliqua Gleude avtc uii naïf orgueil.
— Tope donc ! C'est entendu, conclut le Wallon en lui tendant sa main, large comme une éclanche de mouton.
Gleude y posa sans hésitation sa main
Miaika
moins grande, mais plus épaisse encore, et les deux hommes forts échangèrent une étreinte de poigne à se broyer les os.
Puis, aussitôt dit, aussitôt fait. Tandis que Firmin achevait d'atteler son bidet, Gleude porta de la carriole dans le char-àbancs le baluchon de la Vougne, et Miarka elle-même qu'il enveloppa sans gêne dans la limousine du géant. Comme Pouzzli, muselée, ne suivait qu'en rechignant, le Wallon voulut faire le faraud et la i);*endre à bras-le-corps pour montrer sa vigueur à son tour. Mais l'oupse dressée l'enserra dans ses courtes pattes trapues, et le renversa en lui ployant les reins.
— 'Elle prûs forte que moi encore, dit Oleude en souriant, et en appelant Pouzzli.
— Je n'ai vraiment pas de chance aujourd'hui, répondit Firmin. Mais tant pis ! Je vous aime tout de même. Vous êtes des lapins dans votre famille. Et Gris-Gris peut se démancher les jointures pour avaler ses trente lieues. Il n'aura jamais de sa vie mené une voiture mieux chargée.
— Le fait est, ajouta l'aubergiste, qu'il y aurait un mauvais quart d'heure à passer, pour celui qui attaquerait en route ces trois gaspards-là.
Et, pendant qu'on leur souhaitait bon Voyage à grands cris enthousiastes, excepté le mèrcanti tout penaud qui bouchonnait son pauvre âne esquinté, ils partirent. Le Wallon envoya tourbillonner aux oreilles de Gris-Gris une joyeuse pétarade de coups de fouet. Le bidet fit feu des quatre pieds, allongea ses maigres jambes de cerf, et le char-à-bancs s'enfonça dans la route noire, où la lueur de sa lanterne, secouée aux bonds d'une coui*se folle, dansait comme un papillon rouge emporté dans un ouragan.
Le Wallon n'avait pas exagéré les méi'ites de Gris-Gris. Après la première fougue du départ, le bidet prit son trot de fond, ce trot relevé, régulier, qu'aucun cheval ne pouvait, en effet, soutenu* à côté de lui. Et les bornes kilométriques, dans la flamme rapide de la lanterne, se mirent à filer à la queue-leu-leu.
La fièvre de Miarka, par une réaction soudaine, s'était calmée. Elle se sentait, d'ailleurs tranquille désormais, sûre de l'accomplissement prochain de son désir ; et cette quiétude morale aidant, son sang apaisé avait cessé de battre aussi tumultueux. Bien roulée dans la limousine, les pieds chauds sous le ventre de Pouzzli, la tête couverte et néanmoins rafraîchie paT l'air vif que l'on
fendait, Miarka s'était vite endormie d'un sommeil doux et réconfortant.
Gleude avait essayé de répondre, pendant quelques instants, aux questions bavardes de Firmin. Puis, n'en pouvant plus, rompu de fatigue, hébété par le vent de la course qu'il recevait comme des gifles en pleine figure et qu'il avalait par grandes goulées grisantes, il s'était peu à peu laissé couler dans l'anéantissement profond de toutes ses forces enfin détendues.
— Moi tant peiné depuis deux jours ! murmurait-il. Moi plus rien à faire. Miarka contente. Miarka arriver.
Et,s'afTalant en bloc dans le fond du charà-bancs, il avait roulé jusqu'auprès d'elle*' à ses pieds, nez à nez avec Pouzzli, dont l^ialeine chaude lui ronflait dans les cheveux.
— Allons, avait dit Firmin, il faut 0Li'il en ait fait, de la besogne, pour en être a^ssi soûl. Quels drôles de paroissiens je mène' là, tout de même ! Elle est gentille, la p'tiite. Sa femme, sans doute. Bien jeune, pourtam ! Des merlifiches, après tout. Bah ! nous causerons demain. Hue, Gris-Gris ! 1
Il avait allumé sa petite pipe d'Onain, a^ec un bout d'amadou et un coup de briquet^ et il fumottait ençomnolantlui-mêmcnes'évjeillant^â demi que par moments, pour f^ire claquer son fouet au-dessus du cheval, -qui détalait toujours d'un train égal sur, ce chemin connu. Et la route noire blanchit insensiblement, et les bornes kilométric^es continuaient à filer à la queue-leu-leu, lirais comme rapprochées, maintenant qu'on ! les voyait venir en quelque sorte dans la clarté montante de l'aube. ., \
A six heures du matin, quand Glejude s'étira de son lourd engourdissement il fut joyeusement stupéfait de se retrouver dans un horizon déjà semblable à ceu^ de chez lui. La Champagne avec ses pla)nes mornes était passée. On était en Picardie parmi des champs aux chaumes épais ; et là-bas couraient des haies aux feuilles rousses, derrière lesquelles s'alignaient les pommiers du pays natal.
Il n'y put tenir, et son premier mouvement fut de réveiller Miarka.
— Regarde, regarde, lui dit-il en battant des mains. Bientôt, Ohis ! Bientôt !
— C'est vrai, répondit-elle, les yeux épanouis. Comme c'est doux ! Il me semble que je sens Todeur du clos.
Elle se dressait pour respirer mieux, lés narines au vent, et pour contempler ces arbres, ces haies, ces champs, cet horizon, qu'elle ne pouvait voir sans un attendrisse-
' ment délicieux.
' — Eh ben ! les enfants, je ne vous aTais pas menti, hein ? dit le Wallon joyeux de leiir
Miarka
joie. Nous arriverons, amon, nous arriverons, et Gris-Gris ne fume pas trop. Il a cependant ses douze lieues dans les jambes, sans qu'il y paraisse. Un fameux couriat, est-ce pas ? Mais il lui faut son picotin, à présent. Et à nous donc^! ^'ous n'avez pas faim, vous autres ?
— Si, répondit Gleude.
— Moi aussi, fit Miarka.
— Oh ! moi content, moi content, reprit Gleude. Toi manger, Miarka. Toi guérie.
— Oui, oui, dit la jeune fille, devenue songeuse, grand'mère s'était trompée. Tu
tête, et en lui léchant les mains à travers si muselière.
Firmin se toucha le front du doigt, et dit tout bas à Gleude :
— Elle a la berlue, amon, est-ce pas ?
— Non, répondit Gleude. L'ourse roman.
Même race. Miarka lui parler de la \'ougii.
— Ils ont tous passé par Cambrai, pensa I Wallon, et ils y ont reçu le coup de marte,» u. Ils ne sont pas méchants, après tout. Et puis, c'est un bougre d'aplomb, le grand ! Mo j'aime ça.
Aussi voulut-il absolument les régaler
ET LES UOr.NES Kl LOMl.TIWQUES...
vois, les tarots veulent que je revienne. Ils m'ont guérie. Ils m'avaient rendue malade pour m'empêcher d'aller là-bas, là-bas, si loin. Pauvre grand'mère ! Ils l'ont punie de s'être trompée. Ah ! le destin est fort. Je dois être reine, et tout est sacrifié à cela, tout. Hélas ! même elle, ma bonne grand'maman. Elle ne me verra pas, quand le grand jour sera venu. Elle ne sera plus là, elle est partie, celle qui m'aimait tant. Il n'y a plus que toi pour me comprendre, ma vieille Pouz zli.
Et, fondant en larmes, Miarka se mit à discourir, en langue romane, à l'ourse qui l'écoutait gravement, en dodelinant de la
l'auberge où ils firent halte un quart d'heurplus tard. Pendant que Gris-Gris débrid' se lestait d'une forte avoine premier choix, ils s'attablèrent devant un jambon fumé, nu gros marolles à la pâte crémeuse, et un miche de pain picard, s'émiettant en fin. mie rousse pareille à des grains de blé. IN arrosèrent le tout d'un petit vin clairet » : rose qui fit monter le sang ax pommetlis des deux hommes et qui mit des paillettes d'or dans les yeux de Miarka.
— Un bon café par là-dessus, hein î les enfants, dit Firmin. Et une rincette, amon, et une rinçonnetle en plus, et une surrincette au coup de rétri»>r. \llon<. :dl«iii<. ].* \\'iu,\»'.
ne fais pas la grimace. C'est raide : mais ça vous remonte. Nous en avalerons, de l'air, aujouriThui. Et ça creuse, l'air ! ICncore seize lieues à tirer jusqu'à Origny. Gris-Gris va en voir de gi-ises, c'est le cas de le dire... Et il faut donc absolument que vous soyez là-bas ce soir, ce soir même ?
— Otii, le faut, répondit GIoiidt>. Mi.irk;» l'a dit. -Miarka veut.
— Mais pourquoi ?
— Moi, sais pas. Miarka sait.
— Pour être reine, iiiterrompit Miarka «l'un ton solennel.
— lîon, bon, je ne comprends pas, répondit le WailiMi. Mais j'ai promis. Je n'ai qu'une parole. Hue, G/is-G.-is !
La course recommença, sans que le bidet, reposé par une demi-heure de halte, et ragaillardi par son picotin, eût l'ai.'' d'avoi* couru déjà toute la nuit. Ces petits chevaux, semblables d'allure à ceux des Cosaques, ont ainsi, sous leur maigre mine, des trésors de vigueur tenace et de résistance infatigable. Et du même trot relevé, régulier, il se mit à dévorer la route, tandis que les bornes kilométriques reprenaient leur fuite rapide et monotone.
— A mon tour de dormir, avait dit le Wallon. Tiens les guides, toi, et fais claquer de temps en temps le fouet au-dessus de r.ris-Gris, mais sans le toucher. Il est comme son maître. Il ne faut pas le battre. D'ailleurs, ne t'occupe pas d'à droite ou à gauche. Il sait son chemin.
Puis il s'était couché, laissant Gleude conduire. Auprès de l'innocent, sur la banquette suspendue à même les deux rebo/ds de la voiture, Miarka s'était assise, suivie par Pouzzli qui lui tenait toujours les pieds chauds Tous deux restaient silencieux, Gleude absorbé par le soin nouveau de faire claquer le fouet et de tenir les brides, et Miarka les ii^gards perdus au fond de l'horizon.
Était-ce un reste du délire causé par la lièvre d'avant-hier ? Était-ce le vin rose qui lui fumait dans la cervelle ? Elle-même n'aurait su dire pourquoi ; mais son rêve de l'autre nuit revenait la hanter, avec ses folles visions de la tribu retrouvée du jeune roi beau comme le jour, des noces célébrées aux chants des Romani :
Entends la guzia, holà !
Entends la guzIa.
El la-has, tout au bout de la route, au plus lointain bout de ce ruban blanc qui se confondait avec le ciel vaporeux, elle croyait voir se dérouler dans des tourbillons de poussière la file des chariots bohémiens ; et elle se penchait en avant pour prêter l'oreille aux murmures vagues de la campagne, et
parmi ces murmures il lui semblait distinguer le bruit métallique des grelots de cuivre, h's notes perlées des mandolines frémissantes, le rhythme dansant et jusqu'aux ])aroles d'une chanson des aïeux, envolée et battant dos ailes au-dessus de la caravane en marciie parmi les baiseis du soleil.
— Ils viennent, ils viennent, disait-elle. .1(11 suis sûre. Je le sens.
— Qui ça? demandait le Wallon, maiii- 1 ('liant réveillé et sur le devant de la voilure. Qui donc, la p'tiote ? Moi, je ne vols rien.
— Et toi, Gleude, faisait-elle, anxieuse, ne vois-tu rien non plus ?
— Non, répondait l'innocent, qui écarquillait vainement ses yeux. Moi rien voir. Mais eux venir, j)uisque toi le sentir.
Et comme le Wallon haussait les épaules, Gleude tachait de lui expliquer, dans son langage sommaire, que les oiseaux voyageurs reconnaissent ainsi de loin, à plusieurs jours de marche, une troupe de leurs frères, et que Miarka était un oiseau voj-ageur, elle aussi, et qu'elle ne pouvait se tromper en écoutant son instinct.
— Gleude, interrompit Miarka, tu ne sais pas toi même combien ce que tu dis est vrai. Oui, c'est comme un instinct qui m'avertit en ce moment. Et depuis la mort -dé ma grand'mère cette voix me parle, et plus nous approchons du nord, plus je l'entends. Oui. il y a des Romani en route, qui viennent de ce côté-ci. Nous allons au-devant d'eux. Je les sens. Je les vois. Et à mesure que le jour baisse, je devrais moins les voir, n'est-ce pas ?. Mais non. Car ce n'est pas avec mes yeux que je les regarde. Avec quoi ? Je l'ignore. Et pourtant ils sont là-bas, ils sont au nord, et je les vois. Il y en a une grande troupe, avec des chevaux, et des mulets, et des ours. Pouzzli, Pouzzli, ne dors pas! Regarde, écoute, toi aussi. Tu es une Romane comme moi. Tu dois entendre, toi ; tu dois voir. Le roi est jeune. Le roi est beau. Les tarots ne mentent pas. Je serai reine. Je serai reine. Grand'mère, parle-moi dans mon cœur. Dis-moi que tu es contente. Miarka est reine.
Sur la route déserte l'ombre allait tomber bientôt. Mais Miarka, debout, les yeux vagues, la voyait lumineuse et pleine de monde. Elle vivait dans son rêve revenu, avec l'exaltation de la fièvre qui la reprenait ; et d'une voix basse, basse et lointaine, comme si elle-mêmr était là-bas, au bout de l'horizon, elle fredonnait la chanson de l'autre^ huit :
On en fera du vin rose Que le roi boira demain.
Entends la guzla, holà Entends la guala.
Miarka
— J'ai promis jusqu'à Origny, mais pas plus loin, dit Firmiii, quand on fut arrivé dans l'ancienne capitale de la Thiérache.
Il était onze heures du soir, et Gleude lui demandait de les conduire jusqu'à Ohis ; car
DOUCEMENT, ELLE EMBRAS JAIT LES NASKALX.
Miarka, reprise par la fièvre, grelottait, et pouvait à peine se tenir sur ses jambes. Deux lieues à faire encore ! Deux lieues à pied ! Jamais elle n'en aurait la force. Et pourtant elle voulait y être ce soir, cette nuit au moins. Elle s'obstinait à cette idée, avec l'entêtement d'un enfant malade.
Mais le Wallon s'obstinait, de son côté, dans son refus. Il donnait, d'ailleurs, des raisons que Gleude était bien obligé de trouver bonnes. D'Origny à Ohis, ce n'était plus la grand'route, mais un chemin de traverse, tout en montées et en descentes, coupé de ravines, s'embourbant dans des marais, traversant un gué, défoncé de profondes ornières. Deux lieues là dedans, cela valait six lieues au moins en plat pnys. Et Gris- Gris avait beau être courageux, il s'y emboquerait certainement, après une pareille étape de vingt-sept heures sans débrider.
— Il faut être raisonnable aussi, disait l'irmin. Il y a une limite à tout. A l'impossible nul n'est tejiu. D'ailleurs, je n'ai qu'une
parole. J'ai dit jusqu'à Origny, pas plus loin. Gris-Gris le sait bien. Je lui ai soufïlé dans l'oreille en partant. Je ne peux pas le tromper. Voyons, une bête si brave, qui a foutu par terre ses trent»lieues en moins de trente heures, ça sérail criminel de lui mentir. Il me mépriserait. Là, vous n'êtes pas gentils, les enfants. Que diable :
Reposez -vous. Doimez ici. Et demain, aux preumes, von irez à votre Ohis.
Nous y sommes presque, à demain.
— Je veux partir tout de suite, dit Miarka. Mais mainte nant, c'est notrr affaire. L'homme ;i raison de ne pas nou> mener plus loin. Il a promis au cheval. On ne doit pas tromper les bêtes.
Doucement, elle embrassait les naseaux fumants du bidet, pour le renier cier. Puis elle tendil la main au Wallon, qui restait silencieux, ému sans savoir pourquoi, voyant qu'ell était reconnaissant»
et qu'elle lui disait adieu.
— Et alors ? balbutia-t-il.
Gleude, lui, avait compris la résolution (l Miarka. Il ne lui demanda pas ce qu'el!voulait faire. Il retira de la voiture le bain chon, qu'il mit dans la hotte. Il se passa autour des épaules les bretelles. Il fit descendr» Pouzzli, dont il empoigna la laisse.
— Et aloi's, répondit Miarka, nous partonà pied, voilà tout.
— Mais tu es encore malade, la p'tiotc. objecta Firmin. Tu ne tiens pas debout.
— Gleude me soutiendra, répliqua-t-cll' en se pendant au bras de l'innocent.
— Mais tu tomberas avant d'arriver, reprit le Wallon.
— Moi la porter, dit Gleude. Moi fort, tu sais.
— Allons, reprit Fii'inin après un momeiii d'hésitation, attendez-moi un peu, que j« mette Gris-Gris à l'écurie, et j'irai ave( vous.
— Non, non, merci ; ce n'est pas la peine répondit Miarka, que le retard impatientait*
Miarka
lOI
Partons Gleude, partons tout de suite. Partons seuls.
— Elle a dit partons, dit Gleude. Adieu, toi Adieu ! Toi bon garçon. Moi demeurer au Fond-des-Roques. Moi nommé Ecréveaux. Et loi, où demeurer ?
— A Signy-le-Comto. Firmin l'assommeur.
— Moi t'onvoyer un I)eau rossignol, pour toi m'avoir aidé à sauver ma fauvette. Adieu !
Et Firmin, de plus en plus ému, presque la larme à l'œil, les regarda disparaître au tournant du chemin de traverse, où ils se fondirent dans la nuit.
Ils allaient d'un pas lent, Miarka n'ayant pas la force de se hâter, malgré son désir d'arriver vite. La fièvre lui cassait les jambes. Sa tête bourdonnait. Elle marchait machinalement, en s'appuyant sur Gleude, qui piétinait dans les ornières pour lui laisser le bord plus égal de la venelle. Elle s'agrippait des deux mains au bras robuste, et avait par moments la sensation d'une noyée qui s'accroche à une branche pour ne pas couler a fond. Car la terre lui semblait parfois manquer sous ses pieds, à cause de sa faiblesse, et à cause de la pente raide qui descend d'Origny à la ravine de la Demi-Liu. Mais elle se raidissait contre cette lassitude, ne voulant pas abuser du pauvre garçon, si chargé déjà, et qui lui répétait sans cesse :
— Dis si toi fatigue .
Miarka. Dis bien. Moi te porter.
— Non, non, répondait-elle. Je peux marcher encore. Va toujours.
Mais elle eut besoin de faire un effort terrible de volonté, pour grimper la côte après la ravine.
Maintenant, elle se sentait comme tirée en arrière par d'invisibles mains qui lui pesaient sur les épaules et lui retenaient les pieds collés à la terre. Son souffle pressé la suffoquait. Ses tempes battaient à se rompre. Deux fois elle dut s'arrêter et s'asseoir sur le dos de Pouzzli, avant d'arriver en haut du plateau.
C'est de là que la Vougne leur avait montré l'incendie et avait maudit le village en s'en allant. Ils firent halte, se rappelant cette scène, croyant voir encore là-bas, au fond de
la vallée, le trou rouge de la flamme dans la robe noire de la nuit.
— Te souviens-tu, Gleude ? dit Miarka d'une voix basse.
— Oui, oui, répondit Gleude. Tout brûlé, peut-être. Eux en colère. Eux méchants contre nous. Comment faire ?
— Allons chez toi, dit-elle tranquillement.
— Oh! merci, merci, fit-il en lui serrant avec passion les deux mains. Moi bien content !
Elle fut étonnée de la chaleur qu'il mettait dans cette étreinte. Pour la première fois, elle réfléchit à l'amour bizarre de Gleude. Jusqu'alors, elle n'y avait point pris garde ; car il ne s'était jamais manifesté qu'en dévouement. Comme la Vougne, elle s'était habituée à ne voir dans Gleude qu'un esclave soumis. Mais maintenant que la grand'mère n'était plus là, cet amour n'allait-il pas s'allumer plus vif et plus hardi ? Qui sait si ce n'étail pas là le danger prédit par l'agonisante .' Bah ! la Vougne, d'autre part, avait conseils d'enjôler les amoureux pour s'en servir. Eh
s APPUYANT SUR GLEUDE...
bien ! l'occasion était venue. D'ailleurs, les Romani étaient proches. Cela, Miarka le sentait. De cela, elle était sûre. Eux là, c'était le grand jour promis par le destin. Qu'importait Gleude ? Il lui était cher, cependant. Oui, sans doute, mais comme un bon frère, pas plus. Il comprendrait qu'on ne pouvait faire
mentir les larots. Pauvre Gleude, tout de même ! Ah ! voilà ! cœur de reine, cœur de diamant.
— A quoi toi penser ? lui demanda-t-il soudain.
— Je suis lasse, répondit-elle. Porte-moi.
Joyeux, épanoui, malgré sa fatigue, sentant ses forces doublées, il se baissa et la prit dans ses bras ainsi qu'un petit enfant. Puis, le corps droit, en équilibre entre le poids de la hotte et le poids de la jeune fille, traînant en même temps Pouzzli au bout de la laisse tendue, il descendit vers le gué d'un pas allègre. Les grosses pierres qui le traversaient lui parurent trop branlantes pour la sécurité de son cher fardeau. 11 marcha dans Teau jusqu'aux jarrets. Plus loin, il pataugea dan> la vase du marais aux Râles. Il remonta ensuite la sente de la Maison-Rouge, encombrée de houx et de ronces, où il se mit les mains en sang pour que Miarka ne fût pas piquée. Et tout cela d'un cœur ravi, sans songer à rien qu'au bonheur de porter celle qu'il adorait, de sentir contre son rude poitrail cette douce poitrine languissamment appuyée, et de respirer avec délices l'haleine qu'elle lui soufflait au visage presque bouche à bouche.
Miarka, elle, endormie, bercée mollement au mouvement de la marche, comme quand