IL PATAUGEA IMNS LA VASE
elle était fillette, rêvait, dans les bras de Gleude, au jeune roi qui allait bientôt faire chanter dans son cœur le petit oiseau bleu et sur ses lèvres le premier baiser d'amour.
Elle fut réveillée par les aigres coups de trompette de Blancot, qui signalait leur arrivée au Fond-des-Roques. Gleude venait de cogner à la porte de la hutte, et la Quédébinque, entre-bâillant sa lucarne, poussait des cris d'effroi, à l'aspect de ces revenants-qu'elJe n'attendait guère.
— Toi, toi, ch'tiot blond ! disait-elle. Et d'où viens-tu ? Et la Vougne, où est-elle ?
— Morte ! répondit Gleude.
Un soupir de soulagement secoua les lourdes hanches de la Poturonne, qui se croyait déjà en butte aux sortilèges de la vieille sorcière.
— Ouvre, ouvre vite, reprit Gleude. Miark;malade. Nous fatigués.
La Quédébinque ouvrit en rechignant. Il lui en coûtait d'offrir l'hospitalité à la fille maudite et à l'ourse. Mais Gleude imposa silence à ses grognements, en grognant plus fort qu'elle et d'un air farouche :
— Toi, rien dire. Nous, parler demain.
Maintenant, dormir. Donne ton lit à Miarka.
En même temps il posait délicatement la jeune fille sur la couche de la Quédébinque, et l'enveloppait, tout habillé^, dans la couverture en duveté
Miarka, toute à son rêve, demanda soudain s'il n'y avait pas \ \ des Romani dans les environs.
— Dieu merci, non, répondit brutalement la Quédébinque. Depuis vous, nous sommes libres de merlifiches.
— Pourtant, reprit jNIiarka, ils sont au nord jv le sais, ils viennent. Le roi est proche. C'est la passe.
Arrive la saison, n \- verra.
— Elle est folle, anioii, répondit la Quédébinque, Il ne nous manquait plu^ que ça !
Furieuse, outrée, >;< colère dominant sa peur, malgré les mines menaçantes de son frère, \n vieille fille se répandit alors en récriminations amères. On avait failli la mettre en prison, elle, pour l'incendie allumé méchamment par la Vougne.
Et Blancot avait été malade. Et ses oïes déf
Miarka
Tissaient. Et voilà que maintenant Gleude, le grand lâche, lui ramenait cette ourse et (ettf tille à Touree, qu'il faudrait nourrir! l'^t il en était possédé, de cette gueuse, et il l'aimait. Elle voyait bien cela, elle, la Quédé- Miuiue ! Elle n'avait pas les yeux dans sa poche! Il avait suivi les merligodgières, le nez dans les jupes de Miarka, comme un chien eu chaleur.
— Va, va, criait-elle, ne te gêne pas. Fousmoi à la porte de chez nous et couche avec elle dan.' mon lit.
— Tais-toi, rugit Gleude en se jetant sur elle. Tais- toi ! Ou moi te tuer !
Il l'avait :ollée au mur et lui serrait la gorge pour l'empêcher decalomnierMiarka. L'ourse, excitée par le spectacle de la lutte, grommelait furieusement. Blancot, voyant sa maîtresse attaquée, se dressait sur le seuil de la porte en poussant des appels stridents et en battant Tair de ses ailes ouvertes.
— Oh ! soupirait Miarka, ne faites donc pas tant de bruit. Je suis lasse. Je veux dormir. \ ous avez efTrayé mon rêve, qui s'est envolé. \'ous êtes tous méchants, tous, tous, tous !
Elle n'avait retenu qu'une chose parmi les paroles tumultueuses de la Quédébinque, c'est <|u'il n'y avait pas de Homani arrivés dans le pays. Et elle ne songeait qu'à cela, à son uistinct qui l'avait donc trompée, à son espérance anéantie, au tourbillon fou de ses pensées depuis la mort de sa grand'mère, à ce voyage fantastique, dans la fièvre, dans les angoisses, et pour aboutir à quoi ? A cette .^lène brutale entre Gleude et sa sœur, à ce lit où elle se couchait malade, épuisée, parmi les injures grossières de cette mauvaise femme, et face à face désormais avec l'amour maintenant certain de «et homme qui n'était p(»urtant que son esclave.
Alors, pleurant de rage et de désespoir, elle s'écria
— Grand'mère, grand'mère, où es-tii ? Toi seule tu m'aimais.
— Moi aussi, t'aime, interrompit Gleude.
— Que trop ! hurla la Quédébinque en se débarrassant et avec un geste de menace.
Et Miarka, affolée par la fièvre et la colère, rendue injuste et ingrate, .se tourna vers le pauvre garçon (pii la regardait avec une mine suppliante, et eut le courage de lui dire :
— Laisse-moi traïupiille. Laisse-moi rêver au roi. Tu n'es qu'un fils d'étranger, qu'un fils de chien. Laisse-moi ! Je veux être reine ; je suis romane tchai'é : et je vous hais tous.
Et elle retomba sur le lit, brisée, toute secouée de sanglots et transie de frissons glacés, fermant les yeux pour tâcher de se replonger dans son rêve interrompu, dans son beau rêve au-dessus duquel il lui semblait voir planer la Vougne qui lui disai t :
— Bien, ma lille, bien ! Le sang de ta mère n'est plus en toi. Le sang de tes aïeux court dans tes veines. Mon souffle a passé par ta bouche. Sois orgueilleu.se ! sois féroce 1 cœur de reine, cœur en diamant. Qui l'a touché, il en est mort. Le grand jour viendra. Le roi est proche. Les tarots ne peuvent mentir. Aide-les ! Il n'y a pas de crime à pousser le destin. Le seul crime, c'est d'aimer un homme de race étrangère. Je suis contente. J'e suis fière. Mon esprit est dans tes moelles. Je ne suis pas morte. Je revis en toi.
Dans un coin, la Quédébinque se frottait les mains, en voyant Gleude qui s'était laissé choir par terre, et qui pleurait amèrement.
Et c'est ainsi que n'aimait pas Miarka, la fille à l'ourse.
MIARKA SE DKl-KNJ)
Le lendemain, au réveil, la surexcitation du voyage et de la fièvre était tombée, et il ne restait plus à Miarka qu'une profonde tristesse, réaction du délire passé, affaissement du corps moulu, désappointement des rêves vains et des prévisions trompées, souvenir de
la Vougne redevenu plus cuisant dans ce pays qu'elle avait si longtemps empli de sa présence. La grand'mère morte, les amis anciens, sûrement hostiles depuis le départ et l'incendie, les Romani en marche n'étant pas arrivés encore ainsi qu'elle l'espérait, il ne demeurait plus à Miarka que l'affection de Gleude pour tout appui dorénavant. Alors
Miarka
elle se repentit d'avoir été si dure envers le malheureux être, et elle éprouva le besoin de se câliner à son dévouement, comme elle se caraissait les ntains dans la fourrure séchée et soyeuse de Pouzzli.
Elle l'app^'a d'un^ voix tmdi'v} et lui parla gentiment, lui disant combien il avait été bon pour elle pendant cette cruelle semaine d'aventures, et toujours, d'ailleurs, depuis qu'elle existait ; et combien elle lui en était reconnaissante ; et qu'il ne fallait pas faire attention aux mauvaises paroles que lui souillait la colère. Tout en s'excusant ainsi, avec de mignonnes inflexions de phrases et des gestes charmeurs, elle lui abandonnait le bout de ses doigts, qu'il mouillait de douces larmes.
— Tu vois, disait-elle, pauvre ami, je t'ai
IL LUI BAISAir LOrsGUl.MLM- LES MAINS
fait pleurer, et voilà que je te fais encore pleurer maintenant, ingrate que je suis.
— Non, non, pas ingrate, répondait Gleude. Moi bête, voilà tout. Moi pleurer hier, parce que voir toi souffrir. Moi pleurer aujourd'hui, par ce que voir toi guérie. Moi pas savoir dire quoi dans mon cœur. Mais toujours petite Miarka aimée. Toi d'un seul mot faire moi content. Toi, miel sur mes lèvres, bon miel plus fin que celui du curé.
Et il lui baisait longuement les mains, où sa bouche restait pâmée avec déHces.
La Quédébinque les voyait et les entendait du dehors, par la porte ouverte, et grom m triait en soignant ses oies, la mine rognonneuse, le regard en dessous :
— Trop bête, en effet, grand niquedoule ! Ah! il te fera mal au cœur, ce miel-là. C'est
du miel empoisonné. Elle te tient, la petite sorcière. Voilà qu'il lui hche les doigts, à présent, comme un chien. Il me tuerait pour elle, le possédé, Mais ce n'est pas fini, tout ça. N'est-ce pas, mon Blancot, ce n'est pas fini ? Et la merlifiche ne sera pas maîtresse chez nous, hein ! mon fieu ?
Toutefois, elle n'osait pas entamer la lutte à face découverte, par crainte des coups. Même, elle se montra quasi avenante, apportant un maton pour le déjeuner de Miarka, qu'elle servit dans le lit. Seulement elle insinua :
— Qu'est-ce que vous allez faire, maintenant ? Est-ce que vous ^comptez rester ici, tous les deux, à vous dire des choses sucrées du matin au soir ?
— Moi travailler, répondit Gleude.
— Et elle? répondit la Quédébinque, en tâchant de dissimuler l'aigreur de son interrogatoire.
— Moi, je travaillerai aussi, dit Miarka.
— Non, non, toi pas travailler, interrompit Gleude. Moi veux pas.
Moi pour deux.
^ La Quédébinque, malgré son désir de ne pas s'emporter, sentait la rage lui étrangler la gorge, à l'idée que cette fainéante mangerait du pain sans le gagner. Elle ne put s'empêcher de regimber sur un ton de sourde colère :
— Et pourquoi donc qu'elle ne travaillerait pas, dis-moi, ch*tiot blond ? Pourquoi ça ?
. Je travaille bien, moi.
Gleude fronça d'abord les sourcils, puis partit d'un grand éclat de rire au nez de sa sœur.
— Lève-toi, dit-il à Miarka, qui obéit machinalement, sans comprendre ce qu'il voulait faire.
Alors, montrant le large corps de la Poturonne, ses larges hanches, ses épaules hommasses, ses paturons épais, ses mains grosses et calleuses, et lui faisant ensuite admirer la délicate membrure de Miarka, si svelte, si fine, si élégante, sous ses haillons, l'innocent dit:
— Pourquoi, tu demandes ? Regarde pourquoi.
— Eh ben ! fit la Quédébinque. Et puis après ? Elle n'est pas forte, je le vois, pas si forte que nous autres. Mais ce n'est pas une
Miarka
raison pour vivre à muser comme une princesse.
— Si, répliqua Gleude. Elle princesse, justement. Et nous, pauvres pile-la-terre. Nous faits pour besogner. Elle, pas. Vois ses pieds, tout petits, comme ceux d'alouette. Faits pour danser. Vois ses mains, douces et mignes. Faites pour cueillir fleurs et attraper papillons.
La vieille fille n'y put tenir, de dépit, et s'en alla sans rien répondre, tant elle se sentait pleine d'injures qu'elle n'avait pas le courage de proférer. Et pendant qu'elle se déirorgeait en a mères et furieuses confidences à lilancot, Miarka souriante battait un entrechat devant Gleude, qui la contemplait ébloui.
— Bon, bon, elle se gausse de moi, et lui avec elle, grogna la Quédébinque. Mais attends un peu, mon Blancot, attends ! Il y a des gens qu'il n'osera pas battre, et qui n'auront pas peur de lui, le mauvais bougre. Tout ça n'tst pas fini. S'il a des poings, j'ai une langue, amon, et je sais, m'en serv'r.
Et elle se sauva vers le village, pour y répandre la nouvelle de leur arrivée, qu'elle agrémenta d'accusations, bientôt enflées dans les bavardages des commères. Au bout d'une heure, le bruit courait que la fille a r ourse était revenue, ei qu'elle se vantait de l'incendie allumé en partant, et qu'elle avait assassiné sa grand'mère en route, de concert ivec Gleude son amoureux, et que tous deux avaient chassé de chez elle la pauvre Quédébinque pour se coucher ensemble dans son lit.
Rusée, la vieille fille se garda d'annoncer on personne la chose à la maison de M. Cattion-Bourdille, pensant bien que les cancans iraient d'eux-mêmes en forcer la porte.
Et c'est, en effet, par une voisine que madame Octavie apprit le retour de sa chère Miarka. Mais avec quelle désolation, quand ■lie sut les commentaires dont on l'accompagnait ! Quoi ! Cette petite était devenue si < riminelle en si peu de temps ! C'est elle qui avait mis le feu à la remise ! Et tué sa grand'mère ! Et maintenant, avec Gleude... Oh ! non , non, de telles horreurs n'étaient pas possibles !
— Allons-y, monsieur, disait-elle, allons-y voir nous-mêmes. II y a de la calomnie làdessous.
— Et dit-on si elle a rapporté les Hvres ? <lemandait le maire.
— Je me moque des hvres, monsieur, répondit la gouvernante. Il s'agit bien de hvres pour le quart d'heure. Écoutez comme on « rie sur la place. Les gens s'ameutent. On va vouloir lui faire un mauvais parti, à la fillette. ^ ite, vite, monsieur, montrez-vous pour mettre le holà.
Des groupes, en vérité, s'étaient formés sur la place. A cette époque de l'année, en novembre, il n'y a plus grand monde aux champs, et les paysans baguenaudent volontiers en mazudant dans les cours des fermes. Ils en étaient sortis, au hourvari des commérages qui bourdonnaient d'abord sur les seuils et grossirent bientôt en vacarme devant l'église et le cabaret. On répétait les abominations insinuées par la Quédébinque. On les exagérait encore. On rappelait tous les méfaits commis, de temps immémorial, par les merlifiches. On en faisait retomber le po ds sur la coupable d'aujourd'hui, sur cette audacieuse gamine qui avait bien eu le front de revenir, après l'incendie, après l'assassinat de sa grand'mère, avec cette brute de Gleude ensorcelée par ses sales maléfices. Et la vieille haine des rustres contre les Bohémiens, s'exaspérant à ces discours enfiellés, s'enflait peu à peu en cris de guerre, en cris de vengeance :
— A mort la fille à l'ourse ! A mort l
— Voyons, du calme, du calme, fit le maire en arrivant sur la place, suivi de madame Octavie, qui appelait le curé à la rescousse.
— C'est une incendieuse ! une empoisonneuse ! une treulée ! hurlaient les paysans et les commères.
— Laissez faire l'autorité ! l'autorité, sacrebleu ! grognait Forlet-Lefebvre, en montrant sa plaque et en assurant son bicorne en bataille.
Le curé tentait de haranguer ses paroissiens, leur recommandait la douceur et la patience, leur parlait de Notre-Seigneur refusant de jeter la première pierre à la femme adultère. M. Alliaume lui-même, malgré ses mauvaises dispositions à l'égard des merlifiches, était effrayé de la violence populaire, et fatiguait son asthme en objurgations conciliantes. Quant à madame Octavie, elle allait de l'un à l'autre, s'adressant aux femmes surtout, les suppliant de ne pas exciter les hommes par leur aigre turbulence ; et elle répétait sans cesse, en joignant les mains :
— J'en réponds, moi, de Miarka, j'en réponds. Vous pouvez bien avoir confiance en moi, en madame Octavie. Et monsieur le maire en répond aussi, et monsieur le curé. N'est-ce pas, messieurs ?
Tout ce qu'on put obtenir de la foule, c'est qu'elle consentît à laisser mener la manifestation par l'autorité, comme disait Forlet- Lefebvre. Mais la manifestation n'en fut pas moins organisée et furieuse. Derrière M. Cattion-Bourdille, l'abbé Ternaille, madame Octavie, le père Alliaume et le garde champêtre, qui marchaient en tête, la bande paysanne continuait à déblatérer. Plus de cent personnes, hommes, femmes et galopins
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Miarka
descendaient en ennemis vers le Fond-des- Roques. Et la Quédébinque, qui était revenue en tapinois chez elle, sans avoir dit son absence à Gleude, se frotta les mains et caressa joyeusement Blancot, qu'elle mettait à l'abri, lorsqu'elle entendit grandir peu à peu la clameur des braillards et retentir bientôt ces cris avant-coureurs de sa venireance prochaine :
— A mort la merlifiche! A mort la gueuse! A mort la fille à l'ourse !
Gleude était accroupi par terre, le derrière aux talons, les mains traînantes, bouche bée et les yeux en extase devant Miarka occupée à débrouiller ses lourds cheveux tordus comme des nœuds de serpents noirs. Il entendit soudain la rumeur et perçut, lui aussi les menaces de la foule aboyante. D'un b nul, tandis que la jeune fille terrifiée se reiKoignait au fond de la chambre, il s'était dressé en appelant Pouzzh. Et, quand les paysans arrivèrent en vue de la hutte, ils trouvèrent, barrant la porte, ainsi que deux >Mitinelles, l'innocent et l'ourse, debout, ' jte à côte, grinçant des dents et prêts à la bataille.
Il y eut un instant de silence formidable. Le flot des arrivants poussait la tête de la c'jlonne d'un mouvement irrésistible. Le maire eut peur d'être jeté le premier sur ces doux fauves, et il rentra dans le rang à recu-
l'illS.
— Ma foi ! dit-il, je n'y peux rien. Qu'ils s'expliquent entre eux ! Laissons-les, va, T.^i'naille.
Le curé le regarda tranquillement et lui répondit ce seul mot :
— Ponce-Pilate !
Mais le recul du maire avait été vu. On comprenait qu'il n'aurait pas le courage d'intervenir. Sa lâcheté donnait carrière libre à toutes les violences. Les cris éclatèrent de nouveau, plus féroces ; et dix ou douze des gaillards les plus hardis se portèrent en avant, armés de fourches et de fléaux.
— Nous ne t'en voulons pas à toi, Gleude, fit l'un d'eux. Va-t'en ! On ne te touchera ]tas. C'est la merlifiche qu'il nous faut.
— Oui, oui, clama la foule, qui, malgré s<»n exaspération, aurait préféré pouvoir être < luelle sans aucun danger.
Et l'on répétait, couvrant la voix de madame Octavie et du curé :
— La fille à l'ourse ! la fille a l'ourse ! Gleude ne perdit pas contenance. Il était
bien décidé à mourir pour Miarka, avec une
résolution calme et farouche. II leur répondit :
— Vous demander à l'ourse ou à moi, même chose. Si l'ourse veut, moi veux.
Et, comme Pouzzli ouvrait à ce moment sa gueule démuselée, toute grande, avec ses longs crocs pareils à des j)oignards blancs, et grommelait en se frappant la poitrine de ses grosses pattes trapues, il ajouta :
— Elle veut pas, voyez. Moi non plus.
En même temps, dans le coin de la porte,
contre l'armoire, il avait empoigné la hache de bûcheron de son père, une énorme cognée large comme une pelle, lourde comme une niasse à forger le fer, emmanchée au bout d'une branche de frêne qui vous montait jusqu'à l'aisselle ; et il brandissait maintenant> les deux bras tendus et tous les muscles gonflés, cette arme de colosse, dont la vieille lame rouillée semblait rouge de sang.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! pourquoi m'avez-vous fait venir, madame Octavie ? gémissait le maire.
— Pour que vous montriez un peu de cœur, monsieur, répondit la gouvernante, indignée d'une faiblesse pareille. Dites-leur donc quelque chose. Ils vont se massacrer.
LARi.E COMME t'NK PELLE...
— Mes enfants, voyons, mes bons amiî>, répétait le curé, plus brave, mais qui pourtant n'osait pas trop se tenir dans l'espace encore libre entre les futurs combattants.
— Monsieur le curé, disait le père Alliaume, faites comme monsieur le maire, allez. Ils sont tous fous de colère. Ce n'est pas ici la place des honnêtes gens.
— Hciuis-toi, Gleude, rends- loi ! criait l'«.rlet-Lefol)vre. Heiids-toi à l'autorité. Moi j'arrêterai la merliliche, et on ne lui fera rien, jr le le promets.
Xi à vous, ni à personne, répondit (Ucude. Elle ))as couitable. Elle moi la défendre. I^reinier {\m ajjproche, mort.
Et il était tellement terrible, ramassé sur >-fS reins, le bois de la cof^Miée ijtpuyé à l'épaule, les deux pniiij^'s crispés sur le maïuhe, .1 à côté de lui l'ourse souillait -i furieusement en faisant
laquer ses mâchoires, que
••rsonne, en effet, n'osait se
isquer à venir le premier tenter l'assaut de la porte.
Les prendre par derrière, il n'y fallait pas songer; car la hutte s'adossait à la mulaille naturelle du Fond-des- Koques. Les assaillir à cou]).> • le pierre, on en eut bien l'idée.
Mais la ravine, tout en mousse et en buissons, n'of- IVait point de projectiles.
— Au feu, l'incendieuse, ■ tu feu ! cria soudain une en m mère.
Et elle alluma un tas de feuilles sécher, par terre. On ' omprit son dessein. Il s'a- -issait de fai.-e là un foyer, l'uis, on lapiderait la hutte avec des tisons en flammes.
— Mais empêchez-les donc, monsieur, dit madame Octa-
vie. Empêchez-les. C'est une scélératesse. Êtes-vous le maire, oui ou non ? Et vous, Forlet-Lefebvre, à quoi vous sert votre jtlaque? \'oyons, voyons, mère Philomène, madame Berlot, toi Doctrouvé, voj'ons, vous avez perdu la tête, n'est-ce pas? C'est un crime que vous allez commettre.
Elle courait de l'une à l'autre, les arrêtant par leui-s jupes, les bousculant, donnant des coups de pied dans le brasier qui commençait à darder ses langues rouges. Mais les mégères ne voulaient rien entendre. Les hommes entouraient le garde champêtre et lui défendaient d'approcher. L'abbé Ternaille avait tous ses soins occupés à retenir M. Cattion-Bourdille, qui voulait absolument partir et que le père Alliaume entraînait. Et les gamins, bousillant à la hâte dans les halliers, en rapportaient vite, vite, des brassées de bois mort, des paquets de mousse séchée, des branches entières, jusqu'à des souches déracinées, qu'ils jetaient dans le feu avec des cris de joie.
Du côté de la maison, la Quédébinque se
lamentait, grimpée sur le toit de ses oies, qui était voisin de la hutte. Mais, tout en geignant à l'idée de sa bicocjue qui allait flamber tantôt, elle songeait qu'on la lui rebâtirait aux frais de la commune ; et un éclair de haine illuminait sa gro.sse figure, à l'idée j)lus consolante encore de sa vengeance enfin ]>rête, et de la torture dans laquelle mourrait