LA MALHEUREUSE APPARUT
— Oh ! oui, monsieur le maire, oui, ditelle. Ne me laissez pas accoucher là dedans, "i côté de mon pauvre Tiarko. Ayez pitié de
loi ! Ayez pitié ! Je me retiendrai jusu'à ce qu'on m'ait portée ailleurs.
On s'approcha pour lui donner aide.
Mais la Vougne, qui d'abord était restée stupéfaite de cette apparition et de cette prière, la Vougne écarta violemment le garde champêtre et M. le maire luimême; puis, se plantant en face de la femme et lui secouant les poignets, elle lui cria presque bouche à bouche :
— Ah ! gargna dé gargna ! fille de iiien ! fille de malheur ! lirougna / traî-
'^use ! tu veux donc nous jeter le mauiis sort jusqu'au bout? Tu le veux, dis! •' n'est pas assez de tous les maux le tu nous as faits! Pour toi, pour 1 sale peau blanche, mon Tiarko a été 'gnû chassé par ses frères, lui qui était chef. Et tu l'avais pris au cœur, avec ton poil jaune, ton poil de bête, fille de chien, fille d'étranger. Et pour toi, il a tout perdu. Et pour toi nous sommes restés en pays de chrétiens. Notre grande voiture de Romanis, on l'a gardée, et on nous a laissé seulement la rubidal, la bagnole noire des trépassés. Ah! quels maux, depuis, à rouler là dedans avec toi pour mauvais sort ! car c'est à cause de toi que tout a mal tourné depuis. Mon Tiarko malade, c'est à cause de toi, qui lui buvais le sang. Tu crois que
je ne vous entendais pas, quand tu l'empêchais de dormir. Et notre Pouzzlo écrasé à Noirefontaine, c'est à cause de toi, qui ne l'aimais pas parce qu'il te grognait, te reconnaissant pour une fille d'étranger. Et notre bidet crevé, tout à l'heure, à cause de qui, gargna ? A cause de ton mauvais sort. Et voilà que tu es dégoûtée de Tiarko, maintenant qu'il est mort, à cause de toi ; et tu trouves qu'il pue, n'est-ce pas, lui, mon Tiarko, mon fils, le chef, si beau et si fort avant de t'avoir vue ? Et tout cela n'est pas assez, donc ? Ah ! filochtay peau blanche, sang de chrétienne, tu veux accoucher sous un toit de maison, comme les tiens, comme ta mère maudite, comme ta gueuse de mère, au lieu de faire ton petit dans la voiture, comme j'ai fait mon Tiarko, moi ! Mais non ! mais non ! gargna / L'enfant viendra ici, tu entends. Il viendra entre mes mains et au bord de la route, et en plein air, pour que je le trempe dans l'eau qui court, pour que je le montre au soleil qui flambe, pour que je le marque au trispol des bons Romanis, comme
un bon Romane qu'il sera. Car il ne sera pas un lirougno ainsi que toi, fille de chien. Il sera un Romane ainsi que son père, ainsi que
Miarka
mon Tiarko. Car la terre a beau être impure ; la graine était noble. Et c'est à moi cette graine, puisqu'elle vient de mon Tiarko, fait de mon sang et de ma moelle. Ah ! treize fois non, gargna, trois fois, et sept fois, et encore trois fois non, le peguegno ne verra pas l'air dans une maison d'étranger. Non, non, treize fois non ! Quand tu devrais crever là, et lui aussi ! lolto, oui, lui aussi! je l'aime mieux mort que fils de chien. Au moins il dormira avec son père,. dans le passage des aïeux Romanis, et il sentira qu'il est dans la bonne terre où est resté un peu de la poussière de nos voitures. Assez de maux j'ai eus, pour ramener ici mon Tiarko, pour qu'il ne pourrisse pas trop loin des siens. Et le petit en profitera au moins, si le bidet en a perdu le souffle. Entends-tu tout cela que je te dis, bougresse de ronchâ ? Entends-tu, que tu ne réponds rien ! Mais que cela te fait donc, à toi ? Le sang des Romanis t'en foutisses, hein ! Te faut tes a ses, la botte de paille, et de l'eau sucrée aussi, peut-être ! Ah ! n'aille plus les demander, sais-tu, où je t'étrangle là, moi , de mes mains, à côté de mon Tiarko. C'est là que tu l'as tué d'amour. C'est là que tu lui rendras la vie en faisant l'enfant. Là, là, et non ailleurs, gargna ; comprends-tu bien, là là,] dans la rubidalf
Et la Vougne repoussa cruellement la femme, qui alla retomber au fond de la voiture, la tête sur la poitrine du cadavre, les jupes retroussées jusqu'aux jarrets.
La malheureuse avait écouté toute cette longue et furieuse harangue, sans oser l'interrompre, autrement que par de sourdes plaintes. Et de même les assistants n'avaient eu le courage de rien dire, pétrifiés par le verbe haut, les insultes étranges et la colère cataractante de la vieille.
Tous, d'ailleurs, se modelaient sur M. le maire, qui demeurait immobile et silencieux. Lui, à plusieurs reprises, quand la Vougne secouait les poignets de l'autre trop brutalement, il avait eu un mouvement vers elle. Mais chaque fois il s'était retenu, par la curiosité même de la scène et par l'intérêt des renseignements qu'il recueillait ainsi. O joie ! quelques-unes de ses théories se confirmaient ! Sur l'horreur des Romanis pour les mésalliances ! Sur leur volonté expresse de ne point abriter les naissances ni les morts ! Sur le singulier attrait qu'avait pour eux cette vallée de la Thiérache, ce village en particulier, où ils aimaient à laisser leurs morts ! Et en même temps, que de mots bohémiens lâchaient la vieille en ses invectives ! Autant d'aubaines précieuses, que M. Cattion-Bourdille notait soigneusement dans sa mémoire. De là son manque d'inter-
vention en faveur de la femme. Malgré sa bonté, il laissait en ce moment les manies du savant imposer silence aux sentiments de l'homme.
Cependant, la femme s'était relevée sur les genoux, et tendait de nouveau vers lui ses mains suppliantes.
— Oh ! voici les douleurs, fit-elle. Les voici, cette fois, j'en suis sûre. Monsieur le maire, mes bonnes gens, vous tous, ayez pitié de moi !
La Vougne voulut se précipiter de nouveau pour la repousser. Mais le garde champêtre, puis deux des vanniers, sur un signe de M. Cattion-Bourdille, l'empoignèrent par les bras et la retinrent aux épaules.
— Merci, merci, soupira la femme.
— Oh ! sans cœur, cria la vieille. Les tiens te défendent et je suis seule. Ah ! si Pouzzli était détachée ! Ah ! si Pouzzlo était encore là!
— Portez la femme chez les Meillot, dit le maire.
— Non, non hurla d'une voix rauque la Vougne qui se débattait. Ne la portez pas ! Ne te laisse pas porter, toi, si tu as du cœur ! Dis, ma fille, dis, ne te laisse pas porter. Tu vois, je t'appelle ma fille. Je ne te crie plus de mauvaises choses. J'avais tort. C'est les douleurs qui te font parler de travers. Je te pardonne. Mais obéis-moi, ma fille. Si tu n'as pas plaisir à le faire par obéissance à moi, fais-le pour Tiarko, pour ton Tiarko que tu aimais. Il doit pleurer de voir que tu ne veux pas rester auprès de lui, ni lui donner un enfant de sa race, un beau Romane tchavc comme lui. Il doit pleurer, tout mort qu'il est. Regarde-le plutôt, ma fille, regarde-le ! Il pleure. Il te dit de ne pas l'abandonner, de m'entendre, de faire le peguegno, le peguegnito, dans la voiture... Regarde ! Il pleure, il parle. Moi, je le vols bien. Oh ! mon Tiarko, comme il pleure ! Mon Tiarko ! Ton Tiarko !
Ses regards se .fixaient sur la face du cadavre avec une telle expression, une telle force de foi convaincue, que tout le monde s'attendait à voir le mort pleurer en effet, et que la femme se retourna croyant l'entendre sangloter. Et comme, à cet instant, Pouzzli effarée secouait la voiture et pressait contre elle son ourson vagissant de peur, la femme perçut dans l'ombre la tête de son mari qui ballottait, et dont la bouche entr'ouverte semblait pousser des gémissements vagues.
— Laissez faire la Vougne, s'écria-t-ellc. Lâchez-la. C'est Tiarko qui le veut. Il me fait signe. Je vais enfanter. Je vais lui obéir. Ici, ici, près de toi. Non, je ne te quitterai pas, mon Tiarko.
Et elle se jeta à corps perdu sur le cadavre
vn lançant un grand cri, précursem i\<douleurs suprêmes.
La Vougne, débarrassée des mains qui la retenaient, courut à la voiture, y grimpa d'un bond, et s'y enferma sous la bâche, après avoir dit joyeusement :
— L'enfant sera donc un Romane tchavé Puis, dans cette ombre chaude et nauséabonde, elle se mit en devoir de délivrer la femme, qui s'était étendue, avait attiré jusqu'à elle la tête échevelée de son Tiarko, et y collait éperdument ses lèvres sèches, et y plantait ses dents par morsures convulsivcs. étouffant ses sanglots, ses hoquets et ses hurlements contre cette chair molle et livi,!.'.
Les vanniers et les commères recommençaient à jaboter. Les gamins chuchotaient. Le maître d'école parlait de l'inconséquence lies lois, qui laissaient vagabonder ces gens
ans feu ni lieu parmi les honnêtes populations. Le garde champêtre racontait avoir vu en Afrique un accouchement semblable, tme cantinière ; et il allait entamer à ce propos l'éternelle histoire de ses campagnes rontre les Arbis. Mais M. Cattion-Bourdille ies fit tous taire par un chut énergique. Et un grand silence s'établit alo -s, autour de la voiture, silencieuse aussi maintenant. C'était le bref moment d'accalmie affaissée, où la femme recueillait et concentrait ses forces pour une poussée dernière. Pendant quelques minutes, on n'entendit aucun bruit palpiter
•us la bâche funèbre, dont la muette immoi'ilité paraissait plus immobile et plus muette
ncore, parmi les rumeurs murmurantes de il campagne, les chuchotements monotones
ie la rivière, et les vagues ronrons de Pouzzli
r\ train de lécher doucement l'ourson endormi a sa mamelle.
Brusquement, brutalement, comme un coup de foudre sec dans le ciel déchiré, un cri éclata, suivi aussitôt d'un ouragan de plaintes incessantes, heurtées, tantôt sourdes et rauques, tantôt aiguës. Pouzzli réveillée y mêla ses grognements farouches, en cherchant à fuir la voiture, qui semblait prête à s'effrondrer sur elle, malgré les cales et le trépied, tant les secousses avaient repris violentes et folles. La bâche, bossuée par une gisticulation frénétique, tirée par de soudaines empoignades aux courroies intérieures, arrachée de ses boutonnières, claquait à la façon d'une voile que le vent fouette, et la bagnole bous- ( ulée de soubresauts tanguait et roulait à la fois ainsi qu'une barque dans un ressac.
— L'accouchement est laborieux, dit sentencieusement le maître d'école.
— Sans doute, monsieur Alliaume, sans doute, répondit le maire. On aurait dû aller prévenir monsieur Grimont. Ce n'est pas si loin, de courir à Wimy.
Arsène à ce moment arrivait avec le cheval harnaché.
— Arsène, fit le maire, monte la bête et va chez le médecin. Vite ! vite !
La Vougne passa par une bonnette sa face tout en sueur.
— Pas la peine, monsieur le maire, ditelle. Ça va-t-être fini. C'est sa faute, à elle, savez. Ah ! la douillasse ! Elle n'y met pas assez du sien. Mais tant pis pour elle !
Et la vieille redlsparut dans la voiture, où les cris continuaient toujours, où ils devinrent alors épouvantables. Ce n'étaient plus seulement ceux d'une femme en couches, mais ceux d'une femme blessée, presque ceux d'une bête qu'on égorge.
— Qu'est-ce qu'elle lui fait donc? ne put s'empêcher de dire quelqu'un.
— Méchante ! la Vougne, méchante ! hou ! hou ! bégayait Gleude.
— Oh ! laissez-la faire, allez, fit le maître d'école. Ces sorcières-là sont sages-femmes de naissance.
— C'est vrai, dit M. Cattion-Bourdille. Et si je ne savais pas cela, j'avoue que je serais inquiet. Ah ! la malheureuse, tout de même, comme elle souffre !
Elle avait de quoi souffrir et crier, en effet. La Vougne était en train de la martyriser. L'enfant se présentait la tête embéguinée dans le placenta retenu. Or, la vieille, sans pitié pour la mère, et toute à son désir du petit être en qui allait revivre son Tiarko, la vieille s'acharnait à déchirer le délivre le plus hâtivement possible. Elle y travaillait des doigts, par des tiraillements cruels, et lacérait la chair à coups d'ongles ; puis, comme cela ne se faisait pas encore assez vite à son gvé, elle y planta férocement sa défense de ragot, et en arracha le dernier lambeau saignant ainsi qu'avec un couteau ébréché.
Subitement, les cris s'éteignirent en de confuses et faibles lamentations, et l'on entendit le prime vagissement de l'enfant, ce vagissement inarticulé, chevrotant et douloureux, pareil au miaulis d'un chat qui s'étrangle. La mère, elle, l'entendit à peine, tombée en syncope, le cœur défaillant, les artères vides. La misérable avait perdu connaissance, et s'en allait de lente hémorrhagie, dans un flot rouge.
Mais qu'importait maintenant à la Vougne ! Le cordon tranché, la boudinette liée d'un solide fil à la poix, la tête chaude sous la coiffe restée du délivre, l'enfant vivait, et
Miarka
vivait bien. C'était le principal ! C'était tout ! Elle se moquait bien du reste, et de la mère notamment, de la mère inutile désormais après sa besogne faite !
Joyeuse, épanouie, superbe, un éclair de triomphe illuminant sa gueule encore barbouillée de sang, la Vougne avait sauté hors de la voiture, et portait à bout de bras le petit être, qui frissonnait à l'air, écarquillait et clignait ses yeux vagues éblouis par la clarté, soufflait des flumes en poussant son hinouin, et gigotait, et tordait au soleil tout son corps bleui par les premières bouffées respirées.
— C'est une fille! s'écria-t-elle. Et elle a la crépine, voyez, voyez !
— C'est vrai, disaient leS commères, elle est née coiffée, ch'tiote gueuse.
— Elle sera reine, proclama la Vougne d'un ton de prophétesse.
Il y eut un large rire dans l'assistance.
— Reine de quoi ? disait-on. Reine des poux ou des puces ?
— Méchants, vous, méchants ! hou ! hou ! grognait Gleude.
— Allons, allons, fit le maire, ne vous moquez pas de la Vougne. Allons, soyez bonnes gens. L'innocent est meilleur que vous, tenez.
— Oh ! fille de mon Tiarko, reprit la vieille, oh ! oui, tu seras reine. Je le sais. Je le vois. Et te voilà déjà si belle !
Et, malgré les quolibets, elle couvrait de baisers passionnés tous les membres de l'enfant, encore baveux et reluisants d'immondices.
— Et la mère ? dit soudain M. Cattion- Bourdille. Elle s'est tue. Pourvu qu'il ne lui soit point arrivé nialheur ! Regardez donc, madame Philomène.
La commère interpellée souleva le coin de la bâche et fit un bond en arrière, repoussée par l'écœurante odeur du sang fade mêlée aux acres exhalaisons du cadavre.
— Pouah ! fit-elle. Comme ça pue !
Puis elle regarda de nouveau, se bouchant le nez :
— Ben ! dit-elle tout à coup. Elle est comme évanie, la pauvre femme. Elle a perdu beaucoup. Vois donc plutôt, la Vougne. Elle est évanie ou assoupie ?
— Eh ! assoupie, donc ! répondit la vieille, sans même se retourner... Elle dort. C'est une feignante, savez. Soignez-la, si vous, voulez, vous autres, la lirougna. Moi, n'ai pas le temps. Faut laver et présenter la petite, d'abord.
Comme elle s'éloignait, allant à grands pas vers la rivière, M. Cattion-Bourdille ne put résister à sa curiosité. Quelque cérémonie intéressante se préparait, à coup sûr, et il ne voulait la manquer à aucun prix. Il suivit donc la Vougne, et tout le monde le suivit lui-
même. La commère qui avait soulevé la bâche la laissa retomber en murmurant :
— Bah ! ce n'est rien. On se remet de ça bravement. J'en ai vu bien d'autres. Elle dort, en effet, et il vaut mieux ne pas la secouer en ce moment-ci.
Et elle courut rejoindre les autres, qui entouraient déjà la Vougne au bord de l'eau. La voiture demeura toute seule, abandonnée à Pouzzli, qui hochait la tête et s'essuyait les oreilles d'un geste agacé ; car, à travers les planches, des gouttes chaudes filtraient et venaient se coaguler en grumeaux rouges dans ses poils englués de sang.
M. Cattion-Bourdille et les assistants en furent d'ailleurs pour leur curiosité. Ils virent seulement la Vougne tremper et débarbouiller dans l'eau courante l'enfant qui redoubla de cris au froid contact. Mais ils ne comprirent pas ce que disait la vieille, et c'est justement en cela que consistait la cérémonie, si impatiemment souhaitée par l'historien de la Thiérache.
La vieille, tout en baignant la petite, prononçait des paroles rapides, rhythmées sur un ton d'incantation et de prière psalmodiante.
Les vanniers, les femmes, les enfants, étouffaient des rires et continuaient à plaisanter grossièrement.
— Elle chante la messe de chez eux, bien sûr.
— Elle parle du nez comme vous, monsieur Alliaume, quand vous lisez l'épître.
— Elle lui conte une histoire pour rendormir.
— Fais donc des répons à ses litanies, eh ! ch'tiot blond ! toi qui bredouilles si bien, eh ! Bren-de-Judas !
— Elle va quêter pour finir.
— Mais taisez-vous donc, ne cessait de dire M. Cattion-Bourdille. Taisez-vous donc ! Vous m'empêchez d'entendre.
— Est-ce que vous y com))renez quelque chose? lui demandait le maître d'école.
— Oui, oui, monsieur Alliaume ; pas tout, pas tout : mais le principal, oui.
Le maire faraudait en répondant de la sorte. La vérité est qu'il n'y comprenait goutte. Car la Vougne parlait en bohémien, en pur Romane, et le savant auteur des Mémoires sur les Colonies vannières cTOhis et de Wimy ne pouvait guère saisir qu'un mot par-ci par-là. Il écoutait pourtant de toute son attention, faisant effort de la mémoiri' pour attraper un sens, reconnaître des voca-
Miarka
blos au vol ; et parfois il dodelinait doctora- Knient du cliof pour laisser croire qu'il n'en perdait pas une phrase. Que n'eût-il pas donné pour avoir la traduction exacte de cet hymne qui se compose d'une ode à l'eau et d'une ode au soleil, et par lequel les vieilles tribus nomades saluent depuis tant de siècles la naissance de tout Homané tchavé !
Voici, en prose française, ce que disait, ou plutôt chantonnait la Vougne, par tercets ' V'"- Invfs aux assonances gutturales:
I ' I III qui court sans but, I 1 qui fuit sans An,
>uiâ ticiiipé sans fin ni but.
Comme elle, va toujours.
Sans te fixer à la terre,
En la rongeant, en la rongeant.
Comme elle, aie pour pays Les nuages d'où elle tombe.
Les nuages où elle retourne.
Comme elle, tu es née D'une montagne crevée Qu'un nuage un jour baisa.
Comme elle, à travers tout.
Tu passeras, tu filtreras.
Car tu es libre, libre, libre.
Comme elle, tu sauras chanter.
Écoute bien sa chanson.
Elle dit : « Marche, marche I »
Comme elle, tu sauras danser. Regarde bien sa danse.
Elle fait : « Plus loin, plus loin ! »
Comme elle, quand tu mourras.
Tu iras dans une grande mer D'où le soleil te reprendra.
A ce moment, et comme la vieille allait, après l'ode à la rivière, commencer l'ode au soleil, la commère Philomène, que ce baragouin ennuyait, retourna près de la voiture pour y jeter un nouveau coup d'œil.
— Monsieur le maire, cria-t-elle soudain, venez, venez vite. Et vous tous aussi. Je crois que la femme est morte.
On courut à son appel, même M. Cattion- Bourdille, en qui l'homme, cette fois, prit le pas sur le savant.
La Vougne, qui essuyait maintenant la petite pour la présenter au soleil ne courut pas, elle ; mais, de loin, sans la moindre angoisse, presque avec joie plutôt, elle leur dit :
— Êtes-vous bien sûi*s de ça ?
— Oui, oui, répondit le maire. Venez vite ! Elle est morte !
Mais la vieille n'eut pas un tressaillement. Elle éleva l'enfant au-dessus de sa tête, et, d'une voix plus forte que tout à l'heure, sur un rhythme plus large, avec un accent plus solennel et plus religieux encore, pareille à
une prêtresse ofTicianle et à une sibylle en mal divin, elle entonna l'hymne au soleil, qui dit ainsi :
Soleil qui flambes, soleil d'or rouge. Soleil qui brûles, soleil de diamant, Soleil qui crées, soleil de sang.
Soleil, je t'offre cet or vivant ;
Soleil, je te donne ce diamant de chair ;
Soleil, je te voue ce sang de mon sang.
Soleil, mets ton or sur sa peau !
Soleil, mets ton diamant dans ses yeux l Soleil, mets ton sang dans son cœur 1
Soleil qui flambes, soleil d'or rouge.
Soleil qui brûles, soleil de diamant.
Soleil qui crées, soleil de sang 1
— Mais venez donc, criait le maire ; venez, la Vougne ! Je vous dis que votre fille est morte.
— Ma fille est vivante, répondît orgueil