ATTENDRIE, LA VIEILLE U\ME AVAIT SURMONTE SON DEGOUT
Puis se tournant vli.^ -M. Alliaume, elle ajouta.
— On recueille bien des bêtes malades !
Glciïde, l'innocent qui comprenait tant de choses, lui baisait silencieusement le coin de son tablier.
— Mais, reprit-elle soudain, où allez-vous les mettre, je vous prie ? Des merlifiches dans notre maison ! Ah ! Dieu de Dieu !
— Rassurez- vous, madame Octavie. Les merlifiches n'aiment point rester sous un toit.
mur de la remise. On lui obéissait sans rien dire, se conformant à son mutisme. Arsèm détela. M. Cattion-Bourdille lui-même cal;) solidement la voiture avec deux tréteaux. Lu Vougne jeta un dernier coup d'oeil sous la bâche, dont elle assujettit ensuite toutes les boutonnières. Cela fait, lentement et sans gestes brusques pour ne pas réveiller la petite, elle se courba vers Pouzzli et lui jeta un chanteau de pain qu'elle avait tiré du coffre d( devant. Alors tranquille pour son Tiarko que gardait l'ourse, elle entra dans la remise,
Miarka
arrangea sur une botte de foin un berceau pour Miarka, et s'assit auprès d'elle. Puis, après avoir bu une grande gorgée d'une gourde (le genièvre cachée dans sa poitrine, elle se coucha d'un bloc, comme assommée, et s'endormît aussitôt profondément.
— Elle n'a seulement pas dit merci, grotnait M. Alliaume.
— Pauvres gens ! murmura madame Octavie.
Puis, comme elle voyait Gleude chasser les mouches avec une poignée d'épis, elle dénoua son fu hu de batiste, ce fichu dont la blancheur immaculée faisait son orgueil, ce Hclni qui était en quelque sorte l'emblème de sa propreté d'hermine ; et
doucement, avec des précautions in- -f— *■ flnies, mais sans avoir peur de la vermine, qui pouvait lui monter aux jupes en frôlant les haillons de la vieille, elle étendit son fichu, ainsi qu'un voile, sur la figure de l'enfant.
I/dLLô Ternaille, curé d'Ohis, n'apprit ces nouvelles que le soir, en revenant d'Hirson, où il avait passé la journée en conférence.
C'était un brave homme de prêtre, d'une quarantaine d'années, qui prenait la^e^n douceur et qui tâchait de la faire prendre ainsi par ses paroissiens. Bon croyant, mais pas assez dévot, disait de lui madame Oclavie, qui le trouvait trop accommodant en sa besogne sacrée, et qui lui reprochait de laisser la religion du pays s'en aller un peu à la débandade. Ce à quoi il répondait que la religion est précisément affaire d'accommodement, de patiente indulgence, qu'il ne faut point en tarabuster le monde, et que le bon Dieu, pas plus que les autres, ne doit prendre les mouches avec du vinaigre.
Ancien condisciple de M. Cattion-Bourdille au séminaire de Laon, il avait conservé sur le maire une sorte d'influence, ainsi qu'au temps où l'autre n'était que petit élève de seconde tandis que lui-même brillait parmi les grands, vétéran de philosophie. Il le considérait toujours comme son junior, de plusieurs classes au-dessous, et lui donnait volontiers des conseils sur ses travaux. Conseils littéraires surtout ; car l'abbé Ternaille se tenait pour un lettré, un humaniste, et n'avait pas encore renoncé à ses gloires de rhétorique. Il soignait la langue de ses ser-
mons, tout en s'avouant que c'était en pure perte, dans cette cure villageoise. Margaritas ante porcos I Mais il la fignolait quand môme pour sa satisfaction personnelle. Il cultivait aussi la poésie. Non pas en français toutefois ; car il trouvait notre vers dénué de ressources. Il faisait des vers latins, à l'instar d'Horace, et surtout d'Ovide son auteur favori, dont il ne pouvait se lasser d'admirer et d'imiter Vélégance spirituelle et Vheureuse abondance. Au dessert, avec ses collègues ou avec M. Cattion-Bourdille, il récitait complaisamment des distiques de sa façon, et il fallait voir avec quels gestes onctueux, quelles déli-
LAHDE TERNAILLE
catesses de flûte dans la voix, quelles pâmoisons exquises dans le regard, avec quelle volupté enfin il scandait l'hexamètre aux vibrations ronflantes et roucoulait l'harmonieux balancement du pentamètre ;
Suave hrcvem lontio consumere carminé vitam, Atque pcr herbosas molliter ire vias I
Sur sa poésie seulement il se montrait intraitable, n'admettant pas les critiques ; et quand madame Octavie lui disait en haussant les épaules :
— Pardonnez-moi, monsieur le curé ; mais il me semble que le simple bréviaire serait préférable pour vous à ces futilités.
— Taisez-vous, madame Octavie, répon-
Miarka
dait-il. Vous n'y comprenez rien. Ce ne sont pas des futilités. Il y a des papes, madame Octavie, des papes, entendez-vous, qui ont fait des vers latins. Et moins bons que les miens, n'est-ce pas, Cattion ? toi qui t'y connais un peu ! Quant au bréviaire, que je respecte et que je lis consciencieusement tous les jours, madame Octavie, quant au bréviaire, avec votre permission, c'est du latin de cuisine, comme tout le missel, d'ailleurs.
— Ce latin de cuisine est assez bon pour moi, ripostait la gouvernante et pour tous les vrais dévots. Et votre autre latin, dont vous êtes si fier, n'est que du latin de païens et il n'y a pas de quoi vous en vanter. Voilà mon sentiment, monsieur le curé, à moi qui ne suis qu'une ignorante.
Et là-dessus elle tirait une révérence en ajoutant parfois :
— S'il y a des papes qui en ont fait, c'est que les papes sont pécheurs comme les autres.
— Eh bien, concluait l'abbé, priez donc pour eux et pour moi, madame Octavie.
Puis il reprenait la déclamation de ses distiques, attentivement écouté par M. Cattion-Bourdille, à qui ensuite il rendait la monnaie de sa pièce, en dégustant la lecture de quelque mémoire sur la Thiérache.
— Ah ! quel pays bien gouverné ! ronchonnait madame Octavie, le nez battu par la danse de ses anglaises. Le curé fait des chansons en latin et le maire écrit des histoires sur les merlifiches. Nous voilà bien plantés, si je n'étais pas là !
Mais on la laissait ronchonner dans son coin ; on riait même sous capeUe ses colères ; et les deux amis, tout à leur passion respective s'amusaient comme des enfants, obstinés à leur jeu malgré les gronderies.
— A la santé de la Thiérache et des merligodgiers ! faisait le maire en se versant un petit verre de fin cognac.
— Oui, répondait le curé avec une joyeuse trinquade, et à la santé aussi des beaux vers latins ! A la santé surtout de Publius Ovidius Naso, que Dieu doit avoir mis dans son paradis, vois- tu, quoique païen ; car il fut si bon poète !
Quand l'abbé Ternailie arriva aux nouvelles chez le maire, il y trouva le monde en grande discussion.
Et d'abord, madame Octavie avait eu le temps de se remettre, de refouler son attendrissement premier sous ses instincts d'ordre, et d'envisager, comme elle disait, les choses à la lumière du sens commun. Ayant été voir, à plusieurs reprises, ce que devenait la Vougne,
dans sa niche improvisée, elle l'avait trouvée tout à l'heure en train de faire téter l'enfant à la mamelle de l'ourse et cela lui avait subitement rendu toute son horreur des Bohémiens. Comprenait-on des mœurs pareilles ? Donner une bête fauve pour nourrice à une petite fille ! Quelle abomination ! La vieille, d'ailleurs, invitée à venir manger un morceau dans la maison, avait répondu maussadement :
— Non, pas besoin d'entrer. J'ai ce qu'il me faut ici, chez nous.
Chez nous ! Comme si la remise lui appartenait d'ores et déjà ! Et en même temps, sur la paille, madame Octavie avait aperçu des coquilles d'œufs fraîchement cassées, des œufs que la merligodgière avait sans aucun doute gobés tout crus après les avoir volés dans les crèches de l'étable.
La gouvernante, en outre, était encouragée dans ses mauvaises dispositions de maintenant, par la présence du docteur Grimont, appelé pour constater les décès et la naissance, et du maître d'école venu pour dresser les actes comme greffier de la mairie. Le docteur était un jeune homm« frais émoulu des examens, en train de se faire une chentèle et s'imaginant que pour cela il devait avant tout se constituer une respectabilité de langage et d'attitude ; ce qui lui donnait un air solennel et passablement rogue. De son côté M. AUiaume, grave et tatillon, prenait une maligne joie à jeter, sufTéxaltation sentimentale et savante de M. Cattion-Bourdille, l'eau froide de son bavardage officiel.
— Tout cela est fort bien, disait-il, fort bien, monsieur le maire ; mais enfin, pour faire de la besogne en règle, encore faut-il les éléments nécessaires, des documents, des papiers. Où est l'acte de mariage des défunts ? Sous quels noms dois-je inscrire l'enfant ?
— Oui, répétait madame Octavie, sous quels noms ? Une fille qui tête une ourse !
— Elle s'appelle Miarka, répondit le maire. ^
— Miarka ! Miarka ! reprit la gouvernante. Ce n'est pas un nom, ça, Miarka ! Voyons, vous, monsieur le curé, est-ce que vous connaissez sainte Miarka ? Non, n'est-ce pas ? Alors !... Miarka ! ce n'est pas un nom de chrétienne.
— Eh ! interrompit le maire, qui vous dit aussi que la petite soit chrétienne ?
— Mais elle le sera, monsieur. Il faut qu'elle le soit ! Monsieur le curé va la baptiser, j'espère bien.
L'abbé Ternailie s'interposa, disant que cela était son affaire, en effet, et que certainement il ne faillirait pas à son devoir, mais qu'avant tout on devait le mettre au courant. II ne savait les choses que par ouï-dire et il
NI
venait précisément aux informations. Qu'estce que cela signifiait, cette enfant nourrie par une ourse ? Voyons un peu, voyons 1
En quelques mots, M. Cattion-Bourdille lui raconta tout, en insistant sur les curieux détails qu'il avait recueillis touchant l'objet de ses éludes. Et le curé s'y intéressait, goûtant surtout 1<' l>:^r\u tableau de cette pré.sentation
— Un mémoire comme Vervins n*en aura jamais lu, fit le maire.
— Une élégie, dit le curé, à la fois mélancolique comme les Tristes et grandiose comme les Fastes !
— Mais les registres de l'état civil, interrompit le maître d'école, les actes à dresser, voilà ce qui est important !
A LA SANTE DE LA TUlERACIiE.,
à l'eau et au soleil. Des dactyles et des spondées dansaient dans sa tête à ce récit, et il se voyait déjà traitant la matière en un beau poème aux éloquentes amplifications :
Sole sub ardenti siiiens, via muta nitehatt Rwulus et leniâ garndus ibat aquâ.
Et, comme M. Cattion-Bourdille lui terminait sa narration, tous deux laissèrent éclater ensemble leur pensée intime :
— Ah! c'est bien cela qui inquiète ces messieurs ! s'écria la gouvernante. Leurs plaisirs d'abord, les affaires ensuite.
— Il me semble pourtant, dit sentencieusement le docteur, que la régularité en tout...
— Mon Dieu ! fit le maire, que d'embarras pour peu de chose ! Eh bien ! quoi ? vous avez Wl les cadavres, monsieur Grimont. Vous pouvez certifier que les gens sont bien morts et qu'il n'y a ni crime ni suicide. Vous pouvez
Miarka
certifier aussi que l'enfant est du sexe féminin. Que nous faut-il de plus pour être en règle? Il n'y a qu'à inscrire la petite fille sous son nom de Miarka, monsieur Alliaume, Miarka, fille de Tiarko, Bohémien errant, et d'une mère inconnue, puisque la Vougne ne peut pas ou ne veut pas nous donner le nom de la morte. D'ailleurs, s'il y a quelque responsabilité à encourir, au cas où tout cela ne serait pas absolument légal, je m'en charge, comme maire de la commune.
— Voilà vraiment de la besogne bien faite, bougonna madame Octavie. Et vous, mon sieur le curé, allez-vous faire la vôtre aussi, comme ça, à la diable ?
— La mienne ? Quelle donc ?
— Mais, baptiser l'enfant !
ne vous en mêlerez pas non plus, si vous êtes logique. Pasteur, vous fermerez aux intrus la bergerie, c'est-à-dire le cimetière. J'y compte bien, d'ailleurs, car je ne tiens pas à être un jour enterrée à côté de mécréants, morts comme des chiens.
— J'agirai, répondit l'abbé Ternaille, selon les désirs de la Vougne. Mais, quoi que ce soit qu'elle décide, je donnerai aux siens une place dans la terre sainte et je dirai une messe à leur intention. Car les âmes de ceux-là, maintenant, sont à Dieu et il ne m'appartient pas de les juger. Je n'ai que le droit d'intercéder en leur faveur et j'userai de ce droit, madame Octavie.
— Ternaille, lui dit le maire en lui serrant la main, tu es un brave homme.