‹ Miarka, la fille à l'ourse. Illus. de Louis StrimplChapitre 9 sur 40 · UNE VIEILLE SERVANTE RESTAIT ACCROUPIE A LA PORTE · texte numérisé non relu

UNE VIEILLE SERVANTE RESTAIT ACCROUPIE A LA PORTE

— Oh ! nous avons le temps. Est-ce que les parents l'ont demandé ?

— Quels parents? Il ne reste que la grand' mère.

— Eh bien! la grand'mèrel'a-t-elle demandé?

— Elle, la Vougne, une païenne, demander qu'on baptise sa petite-fille ! Mais c'est malgré elle qu'il faut faire le baptême.

— Ce sera donc un autre curé qui le fera, madame Octavie. Moi, je ne pratique point de ces coups d'État sur les consciences. Je suis un pasteur d'âmes, un pasteur seulement et non un chasseur, madame Octavie.

La gouvernante se mordit la lèvre. Puis, retrouvant brèche à la discussion sur un autre point, elle reprit :

— Alors, pour les deux enterrements, vous

I Le lendemain, par une

' j ournée encore plus chaude que la veille, on procéda, comme disait M. Alliaume, aux dispositifs mortuaires.

Il n'avait fallu commander au menuisier du village qu'uneseule bière, celle de la femme ; car la Vougne avait déclaré vouloir construire ellemême le cercueil de son fils, qu'elle ensevelirait de ses propres mains.

— Arrangez l'étrangère à votre mode, avait-elle dit. Elle est de chez vous, celle-là. Mon Tiarko est mien. Laissez-moi faire pour lui.

Du coup, madame Octavie avait retrou n quelque sympathie pour la morte, une chrétienne sûrement, et qui méritait de ne pas être enfouie à la façon des bêtes. On avait donc transporté le corps de la femme dans la grange et là, après l'avoir décemment mis en bière, avec un vieux drap propre pour Hnceul, on avait allumé une bougie sur un escabeau, près de sa tête, et l'on avait placé à ses pieds une tasse contenant un brin de buis qui trempait dans de l'eau bénite. Une vieille servante restait accroupie à la porte, les mains jointes, en train d'égrener un chapelet.

Cependant, cachée derrière la remise, Vougne s'occupait de Tiarko. Toute la matinée, on l'entendit cogner, scier, planter des clous. Elle était venue jusqu'à la maison pour

Miarka

.icmaiicii-r des uutils. M. Cattion-Bourdille lui avait proposé de l'aider, espérant recueillir quelques traits de mœurs inestimables sur les cérémonies funéraires des Bohémiens. Mais elle avait repoussé cette offre, et de façon si formelle, et d'une mine si farouche, qu'il n*avait pas osé insister. Il était seulement monté en haut de la maison, dans le grenier, et il regardait de là-haut par une lucarne entr'ouverte, voyant mal le curieux spectacle que le coÎD de la remise et la voiture lui masquaient .uix trois quarts.

Seul, Gleude avait trouvé grâce devant la auvagerio de la vieille. Arrivé dans le clos à pointe d'aube, on ne sait comment, par un trou de haie, il s'était fait bien venir d'elle par ses prévenances muettes que rien ne décourageait, par son air naïf et simple, et par la tendre et admirative adoration qu'il manifestait gentiment pour la petite fille. Un moment, comme l'enfant, abandonnée dans son creux de foin, vagissait, il l'avait calmée en lui fourrant son doigt dans la bouche et en lui fredonnant de vagues paroles inarticulées comme ses plaintes. Puis il avait apporté à Pouzzli un rayon de miel dont l'ourse s'était régalée avec des ronrons de gourmandise. La Vougne, touchée de ces attentions, et connaissant de renommée le pauvre innocent, avait donc toléré sa présence. Bientôt même, pressée par son travail, elle lui avait confié Miarka, et il la berçait doucement, en imitant de son mieux le dandinement qu'il avait vu faire la veille à la grand'mère.

Eli", enragée à sa besogne, elle démolislit l'arrière de sa ruhidal, à grands coups d'un ciseau d'acier, qu'elle enfonçait du marteau entre les joints des planches. Cet arrière formait un coffre oblong, qu'elle finit par détacher de la voiture. C'est de cela qu'elle vDulait faire le cercueil de son Tiarko.

La bière eût été trop courte pour un homme enseveh à notre mode. Mais elle convenait à un Bohémien, qu'on doit enterrer en lui ployant les jarrets, afin de figurer la marche incessante qui a caractérisé sa vie et qui est l'orgueil de sa race.

Quand elle eut scié les ais qui allaient servir de couvercle, et qu'elle eut garni le fond du coffre avec du foin, elle étendit sur ce foin une large fourrure, encore mal sèche. C'était la peau de Pouzzlo, mort écrasé l'autre semaine.

— Toi aussi, dit la Vougne, en parlant à cette peau, toi aussi, tu l'aimais bien I

Puis elle fit la toilette du trépassé. Le cadavre était presque décomposé déjà tout à fait verdi, maintenant par une corruption de trois jours ; et la puanteur qui s'en exhalait avait fait reculer tantôt les rustres venus pour enlever le corps de la femme. Mais la

Vougne, loin d'en être épouvantée, ne semblait pas même s'en apercevoir. Lentement, sans un haut-le-cœur, sans un mouvement bi-usque pour aie • plus vite, elle déshabilla son fils, et le frotta d'un baume aromatique, qu'elle versait goutte à goutte au moyen d'une petite outre pressée dans le creux de sa main. Les mouches et les insectes, d'abord attirés par l'odeur de la pourriture, se sauvèrent au parfum de ce baume, qui picotait les narines de la vieille et la fit éternuer violemment à plusieurs reprises.

— Il est bon, tu vois, dit-elle, il est bon, hein mon Tiarko ? Tu seras longtemps gardé des vers.

Elle ne pleurait pas. Elle parlait familièrement à son fils, comme s'il eût été vivant auprès d'elle.

— Tu seras beau, va, mon Tiarko. Tu dormiras dans ton costume de chef.

Du coffre situé à l'avant de la voiture, elle avait tiré, en effet, tout un costume, dont elle revêtait le cadavre. C'étaient des alpargates en fils d'aloès finement tressés ; une large culotte de velours blanc tout historiée de passementerie en filigrane ; une veste de cuir également blanc, avec des soutaches de galon d'argent déroulant à l'infini des spirales et des noeuds hongrois ; un bonnet d'astrakan, blanc aussi, cocarde d'une blanche aigrette en plumes de héron ; un grand manteau rouge, en forme de rotonde.

— Ah! fit-elle, avec un profond soupir plein d'amertume, pourquoi avoir aimé cette fille de chien ? Tu l'aurais porté longtemps encore, sans cela, le beau costume de chef. Et qui sait si, après le manteau rouge des ducs, tu n'aurais pas gagné aussi le manteau blanc des rois ! Car tu étais le plus brave et le plus beau.

Ce disant, elle avait pris le cadavre dans ses bras, ainsi qu'un enfant endormi, et l'avait posé doucement dans le cercueil. Elle arrangea autour des joues et sur le front les mèches noires, qui voilaient presque les yeux et qui se déroulaient jusque sur les épaules, en boucles soyeuses et douces pareilles à celles d'une chevelure de femme. Longuement, lentement, elle contempla la face de son fils, comme pour s'emplir à jamais les regards de ce souvenir. Puis, à la hâte, avec fièvre, elle bourra le coffre d'une botte de foin. Et quand la figure fut prête à disparaître, elle pleura enfin en collant à ces lèvres horribles et adorées un baiser suprême qu'elle n'avait plus le courage d'interrompre.

D'un coup, s'arrachant à cette caresse funèbre, elle se releva, jeta sur la face une poignée d'herbe, et se mit à clouer rageusement le couvercle.

— Dors, dors, mon Tiarko, murmurait-elle

Miarka

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