GLINKA A PARIS
(Novembre 4844 — Juin 4845).
Le talent et les œuvres de Glinka étaient aussi ignorés du public parisien que sa personne, en l'an de grâce 4844. Il avait été question de lui une seule fois dans la Gazette musicale : une correspondance de Saint-Pétersbourg à ce journal, datée du 10 janvier 1837, rendait compte de la Vie pour le Tsar, disant : « Le nouvel opéra a résolu un problème important pour l'art en général et pour la Russie en particulier, en nous apprenant l'existence d'une musique russe. » L'écrivain parlait avec une sérieuse estime de ce compositeur « initié dans les mystères du chant italien et de l'harmonie allemande, » et qui, € riche de son talent, avait démontré par un essai brillant que la mélodie russe, tantôt rêveuse, tantôt gaie, tantôt animée, peut aussi s'élever au genre pathétique ». A l'époque dont nous parlons, la Russie était connue surtout par les Lettres du marquis de Gustine, lesquelles lettres, écrites en 1828 et publiées en 1830, ne pouvaient même mentionner Glinka. Mais un autre voyageur avait parlé de lui. On lisait dans la Revue de Paris, au mois de mars 1844 :
« En musique, les Russes ont des chants nationaux empreints de mélancolie ; car toujours les mélodies des sociétés naissantes sont plaintives, comme pour ressembler à des vagissements. Depuis quelque temps ils s'essaient à l'opéra.
La Vie pour le Czar, de Glinka, est d'une originalité précieuse,
leur première œuvre d'art, peut-être, qui n'ait rien imité. La
science y revêt une forme si naïve et si populaire; c'est, comme
poëme et musique, un résumé si fidèle de tout ce que la |
Russie a souffert et chanté; elle y retrouve si bien ses haines 1
et ses amours, ses larmes et ses joies, sa nuit profonde et |
son aurore radieuse ; c'est d'abord une si douloureuse plainte,
puis un hymne de rédemption si fieré et si triomphante, que !
le dernier paysan, transporté de son izba au théâtre, serait
touché jusqu'au fond du cœur. C'est plus qu'un opéra, c'est
une épopée musicale, c'est le drame lyrique rendu à la
noblesse de sa destination primitive, alors qu'il n'était pas
un amusement frivole, mais une solennité patriotique et
religieuse. Je n'ai jamais assisté à ce spectacle sans une pro-
fonde et sympathique émotion (1). »
Les quelques lignes écrites par le correspondant de la Gazette musicale, l'appréciation enthousiaste d'un écrivain distingué dans la Revue de Paris ne suffisent pas à établir une réputation : Glinka, descendu dans un petit appartement meublé, au cinquième étage du passage de l'Opéra, pouvait se promener sur le boulevard des Italiens, isolé comme le dernier des provinciaux débarqués d'hier, et avec toute l'indépendance d'allures qu'un incognito absolu permet aux étrangers. N'ayant nullement l'habitude de chercher à diriger les événements, se laissant aller, avec son insouciance naturelle, aux hasards de l'existence, il négligea, durant les premiers temps de son séjour, l'objet sérieux de son voyage, et s'oublia quelque peu dans les délices du petit théâtre Ghantereine. Heureusement des amis de Pétersbourg survinrent, et l'ar-
(1) Une année en Russie, lettres à Saint-Marc Girardin, par Henri Mérimée, cousin du sénateur académicien, comme lui archéologue et philologue, et de plus amateur éclairé de musique.
Tâchèrent à son oisiveté. Un secrétaire de l'ambassade le présenta à Berlioz. Celui-ci méditait déjà son voyage au pays des roubles. Il accueillit Glinka avec une extrême courtoisie. Il le recevait chez lui trois fois par semaine, et dans de longues et familières causeries, le compositeur méconnu déployait en faveur de l'étranger toute la séduction d'une conversation brillante et d'un esprit endiablé.
Dans l'hiver de 4845, Berlioz organisa au cirque des Champs- Elysées une série de concerts-festivals, où il dirigeait un orchestre de cent soixante instrumentistes, et un chœur de deux cents chanteurs^ Il fit à Glinka l'honneur d'admettre quelques-uns de ses morceaux parmi ceux qu'il fit exécuter. Le programme du concert du 16 mars annonçait :