Première partie
Ouverture du Spectre Schneitzhceffer.
Rondo de l'opéra la Vie pour le Tsar, chanté par M"*® Soloviewa (née Vorteuil) Glinka.
Prière de Moïse Rossmi.
Dies irœ et Tubamirum, delà messe des morts Berlioz,
Grand air de danse composé sur des thèmes du Caucase et de la Crimée dans l'opéra russe JRousslan et Ludmila Glinka.
Le dimanche 6 avril, entre des fragments d'un nonetto de Félicien David et le scherzo de la reine Mab de son Roméo et Juliette, Berlioz faisait exécuter de nouveau la cavatine et le rondo de la Vie pour le Tsar»
Quatre jours après, le jeudi 10 avril, à huit heures du soir, Glinka donnait lui-même un concert au bénéfice de l'Asso* dation des artistes musiciens, fondée deux ans auparavant par le regretté baron Taylor. Il avait engagé pour cette
séance, qui avait lieu à la salle Herz, Torchestre des Italiens avec son chef Tilmant. Toute la colonie russe répondit à l'appel du compositeur ; la réunion fut des plus brillantes : les diamants et les fleurs ruisselaient. Le programme comprenait, outre plusieurs morceaux de chant, la cracovienne de la Vie pour le Tsar^ la marche de Tchernomor dans Rousslan et Liuimila^ et un scherzo-fantaisie en forme de valse. La recette fut de quinze cents francs.
Glinka rend compte, dans la lettre suivante à son ami Koukolnik, de l'effet produit par ces différentes exhibitions, et des résultats généraux de son voyage à Paris.
A Nestor Koukolnik.
Paris, le IS avril 184S.
Le hasard m'a mis en rapport avec quelques personnes agréables, et j'ai trouvé à Paris des amis, en petit nombre, il est vrai, mais sincères et pleins de talent. La plus précieuse connaissance que j'y aie faite est, sans contredit, celle d'Hector Berlioz. Apprendre à connaître ses œuvres, si décriées parles uns, si admirées des autres, était l'un des principaux objets que je me proposais en venant à Paris. La fortune m'a pleinement favorisé ! Non seulement j'ai entendu de la musique de Berlioz dans des concerts et même dans des répétitions, mais je suis entré en relations étroites avec ce compositeur, à mon sens le premier de notre époque (dans son genre, bien entendu), et je suis devenu son ami, autant que c'est possible avec un caractère aussi excentrique que le sien. Or, voici mon opinion à son sujet.
Dans le domaine de la fantaisie, personne n'a des inventions aussi colossales ; et ses combinaisons ont, entre tous leurs mérites, celui d'être entièrement nouvelles. Largeur dans l'ensemble, abondance dans les détails, tissu harmonique serré, instrumentation puissante et inouïe jusqu'à ce jour, tels sont les caractères de la musique de Berlioz. Dans le drame, entraîné par son tempérament fantaisiste,
il sort de la situation, manque de naturel et tombe dans le faux. Voici, parmi les morceaux que j'ai entendus de lui, ceux que je préfère : l'ouverture des Francs-Juges^ le scherzo de la reine Mab de Bornéo et Juliette, la marche des pèlerins de ChildrHaroldy et aussi le Dies irœ et le Tuba mirum de la Messe des morts (1). Toutes ces pages ont produit sur moi une impression que je ne puis décrire. J'ai en ce moment chez moi quelques manuscrits d'oeuvres inédites de Berlioz, que j'étudie avec un plaisir sans mélange.
J'ai communiqué à Heindrich mon opinion sur la Société des concerts du Conservatoire ; il a dû te la transmettre. J'y ai entendu l'autre jour la Symphonie pastorale. C'était bien, c'était trop bien, à mon avis. L'orchestre souligne chaque détail avec un tel raffinement et une telle affectation de nuances, que l'effet d'ensemble en est diminué (2).
Les affiches et les journaux que je t'ai envoyés t'ont mis au courant de mes débuts à Paris. Voici quelques détails là-dessus.
Dans le troisième concert de Berlioz, l'air Spolie Tchistoïe a été très applaudi. La Soloieva commença un peu bas, mais elle se remit bientôt. Ma LesQuienne, qui est écrite, comme tu sais, pour deux orchestres, arrangée pour un seul — qui à la vérité était énorme, — a perdu beaucoup de son effet. Est-ce la faute de cet arrangement, ou de l'exécution, qui n'a pas été parfaite? Le succès a trompé mon attente et celle de Berlioz; qui aime fort ce morceau et l'avait choisi de sa main.
Dans le quatrième concert, la Soloieva chanta beaucoup moins bien, et dans celui que j'ai donné à la salle Herz, elle perdit si bien la tête au milieu du duo des Puritains, qu'elle dut renoncer à reparaître dans les numéros suivants. Marras rétablit la situation en venant chanter, en dehors du programme, la cavatine de VElisire d^amore, ce qu'il fit à merveille. Les cinquante-deux musiciens de l'orchestre du Théâtre-Italien ont fort bien marché. Mes morceaux ont reçu un bon accueil, surtout le scherzo en forme de valse. On le joue partout ; on chante aussi beaucoup ma romance il Desiderio,
(1) Berlioz n'avait pas encore donné la Damnation de Faust ^ ni V Enfance du Christ.
(2) Répétons ici que nous n'entendons pas endosser des opinions contestables à plus d'un égard. Nous ne faisons que transcrire ; traducteur fidèle, nous n'omettons rien d'important.
Les essais de traduction n'ayant pas réussi, j'ai dû me réduire à ces mordeaux insignifiants. Mais outre que dans les concerts il fallait une musique qui pût être comprise à la première audition, je ne désirais pas débuter ici autrement qu'avec des morceaux écrits en Russie et pour la Russie.
Je puis dire que j'ai obtenu un succès d'oiseau de passage for important pour moi. Berlioz, Herz et d'autres ont lu mes partitions. Il a paru dans les Débats un énorme article de Berlioz qui te prouvera que mon amour-propre d'auteur doit être pleinement satisfait.
En somme je suis très content de mon voyage. Paris est une ville merveilleuse. La variété des jouissances intellectuelles y est inépuisable, et je ne me souviens pas dans mon existence d'une période plus agréable que les derniers mois que j'ai passés ici.
Au point de vue artistique, l'étude des compositions de Berlioz et la connaissance du public parisien m'ont conduit à des conclusions importantes. J'ai résolu d'enrichir mon répertoire de quelques morceaux de concert pour orchestre, — et si mes forces me le permettent, j'en écrirai beaucoup, — qui prendront la forme de Fantaisies pittoresqiies , Jusqu'à présent deux genres bien divers se partageaient la musique instrumentale : les quatuors et symphonies, qui, appréciés d'un petit nombre, effrayent la masse du public par leur complexité, et les concertos, variations, etc., qui fatiguent l'oreille par le manque de suite et le sentiment qu'a l'auditeur de la peine que prend l'exécutant. Il me semble qu'on peut arriver à concilier les exigences de l'art avec les besoins de notre époque, et, en mettant à profit les perfectionnements apportés à la fabrication des instruments et à l'exécution musicale, écrire des morceaux également agréables aux connaisseurs et au gros public.
Je me suis déjà mis à l'œuvre. Je fais une coda pour ma marche de Tchernomor. Ce fragment a beaucoup plu ici, mais une coda y est nécessaire.
En Espagne, l'originalité des mélodies locales me sera d*un grand secours pour les fantaisies que j'ai en tête. Je verrai sur les lieux s'il est possible de composer un opéra dans le genre espagnol. En tous cas, je m'efforcerai de traduire mes impressions par la musique.
Paris n'était qu'une étape dans le voyage de Glinka. Il avait envie de voir l'Espagne, et son désir avait encore été accru par le départ de Liszt pour ce pays. Il se préparait depuis longtemps à une excursion par-delà les Pyrénées; dès les premiers jours de son arrivée à Paris, tandis que le soir il allait au théâtre avec des modistes ou faisait le bézigue des mères d'actrices, ses matinées étaient employées à apprendre l'espagnol. Il avait fait dans cette étude de rapides progrès, et le 1®"^ juin 1845, la Gazette musicale insérait la note suivante :
« M. de Glinka, compositeur russe, dont la musique élégante et le stylo distingué ont conquis une belle place dans l'opinion des connaisseurs, vient de partir pour l'Espagne ; il va, dit-on, en étudier la physionomie musicale, et s'inspirer du génie castillan et andaloux pour rapporter à Paris, le printemps prochain, plusieurs fantaisies instrumentales empreintes du caractère espagnol. »
Avant d'aller plus loin, constatons l'opinion émise par Berlioz sur les œuvres de Glinka, qu'il avait lues avec soin dans les partitions d'orchestre. Un feuilleton tout entier du Journal des Débats (46 avril i845) fut consacré au musicien russe. Ce travail a été réimprimé sous forme de brochure en Italie, à l'occasion des représentations de la Vie pour le Tsar données en 1874 au théâti'e Dal Verme de Milan. Après quelques considérations générales sur le goût du public parisien, Berlioz donne une rapide biographie de Glinka.
€ En 1831, dit-il, je me rencontrai avec lui à Rome, et j'eus le plaisir d'entendre à l'une des soirées de M. Vernet, notre directeur, plusieurs chants russes de sa composition délicieusement chantés par Ivanof, et qui me frappèrent par
un tour mélodique ravissant et tout à fait différent de ce que j'avais entendu jusqu'alors. »
Puis le critique des Débats raconte les circonstances qui accompagnèrent les représentations de la Vie pour le Tsar et de Housslan et Ludmila, et il ajoute :
« Le talent de Glinka est essentiellement souple et varié ; son style a le rare privilège de se transformer à la volonté du compositeur, selon les exigences et le caractère du sujet qu'il traite. Il peut être simple et naïf même, sans jamais descendre à l'emploi d'aucune tournure vulgaire. Ses mélodies ont des accents imprévus, des périodes d'une étrangeté charmante. Il est grand harmoniste, et écrit les instruments avec un soin et une connaissance de leurs plus secrètes ressources qui font de son orchestre un des orchestres modernes les plus neufs et les plus vivaces qu'on puisse entendre. »
SÉJOUR A VARSOVIE. — SECOND VOYAGE A PARIS. — RETOUR PAR BERLIN ET DERNIER SÉJOUR A SAINT-PÉTERSBOURG. — VOYAGE ET SÉJOUR A BERLIN. —MORT DE GLINKA.
Nous ne suivrons pas Glinka dans son voyage en Espagne. Il en rapporta, — c'est le seul fait qui nous intéresse — deux fantaisies pour orchestre : la Jota aragonesa et Une Nuit à Madrid. Ces deux productions sont assez connues pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en faire l'analyse.
A partir de ce moment, nous l'avons dit, Glinka travaille peu. Le plus clair de son bagage, durant cette dernière période, est la Kamarinskaia, curieuse fantaisie sur des motifs populaires russes. Des souffrances physiques continues, une apathie invincible, mêlée d'excitation nerveuse, une humeur hypocondriaque, une instabilité perpétuelle et un constant désir de voyager font de son existence artistique, à cette époque, une série d'efforts inutiles, de projets sans suite et de velléités sans résultat. En 1848, nous le trouvons à Varsovie, où il lui arriva une aventure qui faillit avoir des suites fâcheuses. Sortant un jour de chez lui avec son compagnon Pedro, il rencontra le prince Paskiévitch, gouverneur de la ville. C'est ce général fameux par sa victoire d'Erivan, qui lui valut le surnom d'Erivanski, et par la prise de Kars, opérée < avec des boulets d'or », diplomate écouté qui disait : < La question d'Orient est une boite dont le couvercle est à Vienne, »
Il se promenait à cheval, raconte Gliuka, suivi d'une escorte de Cosaques. J'ôtai mon bonnet en le voyanl, mais Pedro, qui ne connaissait pas le prince, le regarda sans le saluer. Sur quoi le Sérénissime se précipite sur nous, et manque de me renverser. Gela m'enragea, et l'on comprend que, peu soucieux de m'exposer à de nouvelles explosions d'une colère aussi peu retenue, je fis ce que je pus pour quitter Varsovie. Mais j'étais malade, et ne pouvais voyager: je restai encore quelque temps. Le prince ayant, dans cet intervalle, appris qui j'étais, voulut réparer son acte de brutalité. Il m'invita plusieurs fois à dîner, et me fit toujours le meilleur accueil, me plaçant à côté de lui et me versant du vin de Kakhétie, qu*il savait que j'aimais beaucoup. Quelquefois il me priait de diriger son orchestre.
En 1852, Glinka part de nouveau pour l'Espagne ; mais il s'arrête au pied des Pyrénées et se replie sur Paris, où il reste jusqu'à la déclaration de guerre entre la France et la Russie.
L'endroit qu'il visita le plus, durant ce second séjour parmi nous, fut le Jardin des Plantes. Il était quelque peu dégoûté de ses semblables, et estimait sans doute que ce qu'il y a de meilleur dans Thomme c'est le singe. Un jour, rentrant de la promenade, il trouve Meyerbeer qui l'attendait, causant avec Pedro dans la cour de l'hôtel. Les deux artistes restèrent longtemps ensemble : Glinka était alors dans toute la ferveur de son culte gluckiste. Il n'avait jamais vu jouer aucun opéra de son dieu, et demandait naïvement si Gluck produit de l'effet à la scène.
« C'est là, lui répondit Meyerbeer, là surtout qu'il est grandiose... Voulez-vous vous en convaincre? Je vais écrire à Berlin, et je demanderai au directeur du Théâtre Royal de jouer pour vous, au moment où vous passerez, un opéra de Gluck. Il y en a quatre qui sont toujours sus et que l'on peut mettre à la scène du jour au lendemain. Vous choisirez, et direz ce qu'il vous plaît d'entendre d'Alceste^ d'Armide^ ou Cles 4e ux Iphigénie, »
Meyerbeer tint parole. Retournant dans son pays, Glinka s'arrêta à Berlin, rendit visite au directeur du théâtre, et manifesta le désir de voir Armide, qui fut donnée à son intention, avec l'approbation du roi.
L'effet de cette musique sur la scène dépassa mon attente. La scène en D dur dans le jardin est enchanteresse, séduisante au possible. Le troisième acte est grandiose... M"*® Kœster remplit fort bien le rôle d'Armide : elle chantait juste et jouait fort bien. L'orchestre s'acquilta de sa tâche avec correction et simplicité. L'ensemble était plus que satisfaisant. En fait de décor, j'admirai la reproduction d'an paysage de Claude Lorrain. C'était la soixante-quatorzième représentation de ce chef-d'œuvre. La salle était pleine.
Glinka entend aussi à Berlin, chantée par le Singverein, la Mort de Jésus, oratorio assez faible de Graun ; puis il va retrouver sa sœur, M™® Schestakof, passant l'hiver à Saint-Pétersbourg, et la belle saison à Tsarskoïecelo, à la campagne. C'est là qu'il écrit ses Mémoires. Il ébauche un opéra, la Bigame, auquel il renonce bientôt, et le 27 avril d856, quitte une dernière fois la Russie pour aller à Berlin. Le voisinage du couvent de Saint-Serge lui avait donné occasion d'écrire un ECTENiA NA OBiEDNi {Kyrie Eleison) à trois voix, et avait attiré son attention sur la musique religieuse. C'est pour étudier à fond les tonalités du chant ecclésiastique qu'il voulut aller retrouver Dehn. Il passa dix mois à Berlin, paisible et content. Deux lettres qu'il écrivit de cette ville racontent l'essentiel de ce séjour dans la capitale de la Prusse.
Au docteur Heidenreich, à Saint-Pétersbourg.
Berlin, 26/14 juiUet 4856.
Cher et bon ami Louis Andreïevitch,
Tu ne m'en voudras pas si après l'envoi de ma carte de visite je viens t'importuner quelques instants, et te décoche ces quelques lignes.
Causons d'abord affaires ; je te parlerai ensuite de moi.
Il est probable que je vais débuter comme compositeur à Berlin. Tout le monde est gagné à cette idée; Meyerbeer lui-même y pousse fortement. J'aurais voulu entrer dans cette nouvelle carrière avec la Polonaise que j'ai composée pour le couronnement de LL. MM. II. Tu peux te figurer ce que ce sera : un excellent orchestre de 80 musiciens : 42 premiers violons, 152 seconds, 10 altos, 7 violoncelles et autant de contrebasses. Pourquoi refuser de tenter Texpérience ?
Donc, si tu m'aimes comme autrefois, sois assez bon pour vouloir prendre, le plus tôt possible, les dispositions suivantes
En face de chez toi, perspective Newski, se trouve le magasin de musique de Yasili Dénotkine. Je lui ai fait don de ma Polonaise; il ne peut me refuser une copie de la partition d'orchestre, d'autant plus que, tu le sais, je ne fais nul commerce de mes œuvres, et si ma Polonaise a du succès ici, c'est lui qui en tirera profit : je la lui ai donnée et ne la donnerai pas à un autre. Sois assez bon pour aller la lui demander. Les frais de copie et d'envoi lui seront remboursés par ma sœur, L. I. Schestakof. Mon adresse est Marienstrasse, n® 6.
Maintenant, deux mots sur ma personne.
Je' suis heureux ici à un point que je ne saurais dire. L'Allemand est décidément une excellente institution, bonne et consciencieuse (accuraté). Il me revient tout à fait. Je pourrai donc, si Allah le permet {si Dios quiero), vivre ici tranquille.
J'ai failli tomber entre les griffes d'un vilain homœopathe, qui sévit dans ces parages sous le titre de geheimrath (conseiller secret). Il m'a régalé de triomphants globules de belladone. Naturellement, je l'ai quitté, et me suis confié à un médecin dans ton genre, cher ami, de ceux qae j'appelle des allopathes cultivés. Le moins de médecine possible, et le plus d'exercice qu'il se peut, voilà, je crois, le régime qui me convient. Je fais tous les jours quelques versles à pied. Je travaille beaucoup avec mon maître Dehn
Ton ami dévoué,
MiCHKA.
La lettre suivante est la dernière qu'ait écrite Glioka. Elle est adressée à U^ Schestakof, et datée du 27/15 janvier i857.
Je me hâte de l'annoncer deux bonnes nouvelles. Premièrement, tu recevras bientôt des mains deV.-P. Polissadof, aumônier de notre ambassade à Berlin, et à qui je Tai remis pour toi, un petit coffret en bois de cyprès incrusté de nacre, contenant deux mouchoirs de soie. Tu le donneras à ta fille Olia. Dis-lui que je me souviens d'elle et que je l'aime. Elle verra à sa majorité, si je vis jusque-là, qu'elle a en moi un bon parent.
La seconde nouvelle est celle-ci. Le 21 janvier on a chanté à la cour royale le trio de la Vie pour le Tsar, M"»» Wagner, qui tenait la partie de Petrova, est une excellente artiste, très aimée du public. Elle était bien en voix. Meyerbeer dirigeait : c'est un excellent Capellmeister à tous les points de vue. Pour comprendre Timportance de ce fait, il faut savoir que c'était là un concert unique, de grand gala. Il y avait près de sept cents personnes, dont les habits étince* laient, couverts d'or et de diamants. Si je ne me trompe, je suis le premier musicien russe à qui Ton fait un tel honneur. Je t'envoie une lettre de Meyerbeer (1) et des articles de journaux relatifs à cet événement.
Ton fidèle ami et frère,
Michel.
Ce que Glinka, avec sa modestie ordinaire, omet de dire à sa sœur, c'est que les sept cents personnes chamarrées d'or lui avaient fait, après l'exécution de son trio, une véritable ovation. Qui lui eût dit que la fin de ce concert, où ce beau fragment de sa première partition avait reçu un accueil enthousiaste, marquait le terme de sa carrière ? Et pourtant
(i) Cette lettre a été égarée et n'est jamais venue entre les mains 4e TjH^ Schestakof,
le malheureux grand artiste ne quittait ce royal palais, où il s'était vu entouré, fêté, applaudi par l'élite de Taristocratie berlinoise, que pour s'étendre sur son lit de mort. En sortant des salons trop chaufiFés, encore frissonnant de l'émotion de son succès, il prit froid; une fluxion de poitrine se déclara. Son organisme usé n'ofifril pas une résistance sérieuse à la maladie : l'estomac ne fonctionnait plus. Michel Ivanovitch Glinka mourut le 5 février 48S7, âgé de cinquante-trois ans. Le 6 février avait lieu l'enterrement, que suivirent, avec un fonctionnaire de l'ambassade russe, Meyerbeer, Béer, Dehn, un musicien lusse du nom de Kachpérof, un violoniste nommé Grùnwald, et le gérant de l'hôtel où Glinka était décédé. Deux dames russes assistèrent au service religieux : c'étaient les femmes des chapelains des ambassades de Berlin et de Weimar.
Selon le vœu exprimé par le défunt, on fit l'autopsie du corps. On trouva le foie démesurément grossi et l'estomac très petit. Glinka était mort de faim, n'ayant pu, pendant deux semaines, prendre aucune nourriture !