Vasari, Vita di Rafaele
mer dans ce sens la manière de Raphaël, et de l'importance qu'il attachait à cette transformation, dont le premier fruit fut la fresque de l'Héliodore que le pontife put voir terminée avant que la mort eût fermé ses yeux. (1513) Ici c'est la tendance dramatique qui domine et non plus la tendance mystique ou symbolique. On voit que l'artiste est entré dans une voie nouvelle et qu'il a puisé quelque part des forces ou des lumières nouvelles pour la parcourir.
Entre les influences nouvelles que Raphaël subit alors, celle de Michel- Ange fut extérieurement la plus marquée, mais sans nuire en rien au développement normal des facultés de son imitateur, facultés pour ainsi dire latentes dont l'explosion était déterminée par ce contact et par l'enthousiasme de plus en plus exclusif de ses patrons. C'était au point qu'on regardait Bembo presque comme un hérétique pour avoir osé dire qu'il ne croyait pas Raphaël inférieur à Michel-Ange.
Les partisans de ce dernier préconisaient surtout les prophètes de la chapelle Sixtine, et leur enthousiasme était une espèce de défi qui, à force de se répéter, finit par exciter l'émulation de Raphaël et le faire s'aventurer dans une voie pour laquelle ses pas n'étaient pas encore suffisamment affermis ; je veux parler du prophète ïsaïe qu'il peignit alors, c'est-àdire en 1512, dans l'église de Saint-Augustin. Ici les dates sont importantes pour réfuter l'assertion de Vasari qui veut qu'une première fresque y ait été
peinte avant que celles de Michel-Ange eussent été vues par Raphaël, et que ce dernier, peu satisfait de son œuvre, voulut ensuite la refaire dans le goût florentin.
Quoi qu'il en soit de la question de priorité, il est certain que cet ouvrage a été conçu et exécuté sous une influence étrangère qui semhle avoir suspendu momentanément la marche progressive de l'artiste. Malgré les qualités incontestables qu'on y trouve encore, il est certain qu'on y cherche vainement cette originalité puissante qu'il venait de déployer dans la chambre de la Segnature. Malgré cette infériorité, les admirateurs n'ont pas manqué au prophète Isaïe, et les dégâts que cette peinture avait subis dès 1555, et qui furent plus d'une fois renouvelés par des restaurations maladroites, n'ont pas empêché Louis Crespi de dire, deux siècles plus tard, dans la ferveur de son admiration, que cette peinture, vu la grandeur du style, la hardiesse et la liberté des contours, semblait avoir été tracée par la main de Michel-Ange1.
Il y eut donc, à cette époque de la carrière de Ra-
i . Les premières peintures de cette chambre sont de l'année 1512 et appartiennent encore au pontificat de Jules II, par qui elles furent directement inspirées. Héliodore, miraculeusement chassé du temple, était un sujet qui répondait à la grande préoccupation du fier et belliqueux pontife, préoccupation qui le poursuivit jusque sur son lit de mort, où il s'écriait encore au moment de rendre le dernier soupir ■ * Loin de l'Italie les Français, loin de l'Italie tous les barbares. »
phaël, je ne dis pas nue rupture avec les traditions ombriennes , mais une inauguration tellement prononcée d'une manière nouvelle, que les admirateurs de celle-ci n'ont pas pu toujours s'entendre avec les admirateurs de la première; les uns regardant l'agrandissement des formes comme la première condition du progrès, les autres trouvant, au contraire, que les premiers tableaux de Raphaël devaient avoir plus d'attraits pour les âmes habituellement passives , parce qu'ils les transportent doucement dans un monde d'innocence et de sérénité où règne une paix éternelle.
C'était peut-être la première fois que Fart chrétien allait puiser des inspirations dans le livre des Machabées, et l'on ne comprend pas que l'exemple de Raphaël n'ait pas trouvé d'imitateurs ; car assurément ce ne sont ni les grandes scènes dramatiques ni les grandes figures héroïques qui manquent dans ce dernier fragment des annales du peuple juif, et la peinture, en les reproduisant et en les traduisant, pour ainsi dire, dans son langage, aurait le double mérite d'élever les âmes et de montrer , par une sorte de prédication perpétuelle, ce que peut, contre les oppresseurs des consciences, l'énergie des résolutions combinée avec le secours d'en haut.
C'est ce secours surnaturel, dans sa cause et dans ses effets, qui fait le sujet de la première fresque de cette seconde chambre. Ici les opprimés n'emploient encore d'autre arme que la prière, et on croit presque la voir monter toute brûlante vers le ciel, quand
on arrête le regard sur le grand prêtre Onias agenouille devant l'autel et attirant sur les spoliateurs, par l'intensité de ses supplications , le châtiment si admirablement représenté sur le premier plan du tableau. Il y avait là des difficultés d'exécution avec lesquelles Raphaël se trouvait aux prises pour la première fois. Grâces aux ressources inépuisables de son génie, il les a surmontées toutes. 11 a su mettre de l'unité dans un sujet complexe en liant les diverses parties entre elles avec un art merveilleux , il a revêtu de qualités idéales l'agent céleste qui renverse Héliodore, et il a montré, dans les raccourcis auxquels donne lieu la pose de cette dernière figure, à quel point les problèmes les plus compliqués de ce genre étaient devenus un jeu pour lui. De plus, il a rivalisé avec les peintres vénitiens pour la vigueur du coloris et la chaleur des tons, et il s'est montré l égal des plus grands maîtres pour l'entente de la composition historique. Quant à l'anachronisme qu'on lui a reproché d'avoir commis en introduisant dans celle-ci 9 sans aucune liaison avec le sujet, le portrait de Jules II, dans tout l'appareil de sa dignité pontificale, on n'a pas besoin d'indulgence pour le lui pardonner, pour peu qu'on réfléchisse à la signification que l'artiste et le patron voulaient donner à cette représentation biblique i.
Le même portrait reparaît encore, non moins heu-
1 . Outre ce portrait il y en a plusieurs autres, dont le plus remarquable est celui de Marc -Antoine.
reusement caractérisé, dans la dernière fresque inspirée par le même pontife et désigné sous le nom de Messe de Bolsène. Mais ici sa présence est plus clairement motivée comme fournissant un supplément d'autorité infaillible à l'affirmation miraculeuse d'un dogme plus menacé qu'aucun autre par la révolution religieuse qui était sur le point d'éclater.
Les deux fresques peintes, dans la même chambre, sous le pontificat et sous l'inspiration de Léon X, sont aussi des ouvrages de circonstance qui accusent le même genre de préoccupations dans le nouveau patron de Raphaël, avec cette différence que les allusions historiques ont quelque chose de plus personel. Attila reculant, avec ses hordes, devant le pape saint Léon et surtout devant l'apparition de saint Pierre et de saint Paul, telle était la tradition légendaire que l'artiste avait à représenter avec les modifications suggérées par les exigences de son art et par celles du patronage.
Dans ce sujet, tout nouveau pour lui, il y avait des complications de plus d'un genre qui semblaient incompatibles avec l'unité d'action; l'obstacle qui arrête le barbare, étant une force purement morale, ne pouvait s'exprimer que par une sorte d'induction pittoresque. De plus, le miracle étant l'œuvre simultanée de deux espèces d'agents, le pape et les deux apôtres, il fallait faire sa part à chacun d'eux dans le mouvement d'arrêt du roi des Huns et dans le mouvement rétrograde de son armée tout entière. De plus, il fallait donner l'idée de l'impétuosité de l'in-
vasion et caractériser énergiquement les envahisseurs dans leurs chefs, surtout dans celui que les peuples, dans leur effroi, avaient surnommé le fléau de Dieu.
Un artiste vulgaire aurait résolu le problème en tourmentant son imagination pour lui faire créer des types d'une laideur repoussante. Mais Raphaël était trop pénétré de la dignité de son art pour succomber à une pareille tentation; il ne tint donc nul compte de la tradition qui représentait les Huns comme le fruit monstrueux de l'accouplement des sorcières avec les démons, et au lieu de les peindre avec les traits hideux que leur a donnés Ammien Marcellin1, il en fait des êtres humains, doués d'une vitalité qui déborde et montés sur des coursiers presqu 'aussi indomptables qu'eux-mêmes. Au lieu de demander des inspirations à des légendes dictées par la peur, il les puisa à une source moins suspecte, et, si l'on veut comparer un des bas-reliefs de la colonne Trajane avec le cavalier couvert d'écaillés qui accompagne Attila, on reconnaîtra sans peine un de ces guerriers Sar mates subjugués par Trajan et sculptés sur le monument de sa victoire; l'emprunt était d'autant plus légitime, que ces mêmes Sarmates, d'après le témoignage de l'histoire, avaient pris part aux invasions des Huns dans l'Europe occidentale.
Ainsi Raphaël n'avait négligé aucune des études préparatoires qui pouvaient assurer le succès de son œuvre. En même temps qu'il évoquait, à son profit,