‹ Michel-Ange et RaphaelChapitre 2 sur 8 · R. S. V. A. A. XVII. P · texte numérisé non relu

R. S. V. A. A. XVII. P

c’est-à-dire :

RAPHAËL SANCTIVS VRBINAS ANNO ÆTATIS XVII PINXIT.

Maintenant est-ce en revenant à Pérouse, est-ce avant de quitter cette ville que Raphaël avait fait, pour Madeleine degli Oddi, le tableau de l’Assomption dont parle Vasari, et qu’il regarde déjà comme une œuvre de maître ? C’est ce qui importe beaucoup aux chronologistes, mais ce qui importe très-peu à nos lecteurs. Il est de cette période : voilà tout ce qu’il était important de savoir. Tant il y a qu’en quittant sa boutique (comme on appelait alors l’atelier du peintre), Pierre Vanucci avait laissé à Pérouse un écolier , et

qu’en rentrant à Pérouse il y retrouva un , maître.

A partir de ce moment Raphaël commença cette carrière si glorieusement parcourue ; mais , soit reconnaissance , soit doute de luimême, Sanzio continue de s’appuyer sur Pérugin. En 1 5oi , c’est-à-dire à dix-huit ans, il fait, pour l’église Saint-François à Città di Castello > le fameux Sposalizio (que la gravure de Longhi a popularisé dans toute l’Europe), que l’on crut long-temps un original, et qui n’était qu’une copie du même tableau exécuté par le Pérugin , en 1 49 ^ ^ pour l’autel Saint- Joseph à Pérouse ; mais une copie comme pouvait être une copie de Raphaël, c’est-àdire une copie exécutée avec une supériorité de pinceau déjà si visible, queVasari (malgré son admiration pour Michel-Ange) dit, en parlant de ce tableau : Cosa mirabile , a veclere le difficoltà che andava cercando ; c’est-à-dire : que c’était déjà chose admirable, que de voir les difficultés que le jeune maître se faisait un plaisir de s’imposer pour les vaincre.

Vers cette époque, le Pinturicchio, élève du Pérugin comme Raphaël, mais plus âgé que lui d’une quinzaine d’années , fut appelé à Sienne par le cardinal François Piccolomini pour décorer la bibliothèque qui avait été élevée par le pape Pie II dans la cathédrale de cette ville : une fois en face de cette gigantesque opération , il comprit qu’il n était pas de taille à l’accomplir seul ; et, ayant songé à son jeune camarade Sanzio, dont il avait souvent admiré l’habile composition et le pinceau facile , il lui écrivit de venir le joindre.

Raphaël était à cet âge où l’on ne demande qua mettre au dehors ce qu’on a en soi, n’importe en faveur de qui. Il accepta la proposition de celui que, dans sa modestie juvénile, il regardait comme un second maître, et (s’il faut en croire Vasari , qui prétendait, à l’époque où il écrivait sa Vie des peintres, avoir encore bon nombre d’esquisses entre les mains) fit la majeure partie des cartons d’après lesquels furent exécutés les dix tableaux qui composaient l’ornementation de cette bibliothèque.

Cet ouvrage du Pinturicchio eut un grand retentissement. On y trouva une richesse de composition , une largeur d’ordonnance et une habileté d’exécution inconnue jusqu’alors. L’avenir, en laissant le Pinturicchio un artiste secondaire , et en faisant de Sanzio le prince des peintres, révéla le mystère de ce progrès : le progrès c’était Raphaël.

Vers cette époque, le jeune artiste lit un premier voyage à Florence ; mais il reste peu de traces de ce voyage. Florence était préoccupée eu ce moment de la lutte de deux génies du premier ordre : c’était en i.5o3 , et Léonard de Vinci et Michel- Ange faisaient ces fameux cartons dont nous avons déjà parlé dans la Vie de chacun d’eux. Aussi Raphaël, manquant de protecteurs, trop jeune pour recourir à l inti igue, à peu près inconnu encore, ou çonnu seulement comme élève du Péruginj, ou second du Pinturicchio, ne laissa-t-il aucune trace de son passage. Cependant il en avait vu assez pour désirer revenir: cette arène lui avait paru digne de lui. Il avait hâte de venir écrire son nom au

milieu des noms célèbres qui faisaient de Florence à cette époque la reine des arts. Il retourna donc dans sa patrie, y resta un an à peu près, et revint cette fois porteur d’une lettre de la duchesse d’Urbin pour ce bon gonfalonier perpétuel Pierre Soderini que Machiavel son secrétaire a immortalisé par une épigramme. La lettre était conçue en ces termes :

* Magnifique et très - haut seigneur en même temps que père très-respectable (i),

» Celui qui vous remettra cette lettre est Raphaël, peintre, d’Urbin, lequel, ayant de bonnes dispositions dans son art, a décidé qu il passerait quelque temps à Florence dans le but d étudier, et comme son père, très-excellent homme , m’est fort attaché , et que le fils est un courtois et gentil garçon que j’aime de tout mon cœur, et que je désire voir réussir, je le recommande à Votre Seigneurie aussi chaudement que je puis, la

(1) Cette espèce de suscription est en latin , le reste de la lettre est en italien.

priant, pour lamour de moi, de lui prêter en toute occasion aide et faveur, assurant à Votre Seigneurie que je tiendrai comme étant rendus à moi-même tous les services quelle lui rendra , et que j en serai on ne peut plus reconnaissante à Votre Seigneurie , à laquelle je me recommande aussi moimême.

» JOANNA FeLTRIA DA RüVERE,

» Ducissa Soræ, et urbis præfectissima.

» Urbini , prima octobris 1504. »

Heureux Raphaël qui entrait dans le monde sous les auspices d’une femme !

On comprend que porteur d’une pareille lettre le jeune artiste fut le bienvenu. D’ailleurs c’était un bon homme au bout du compte que ce Pierre Soderini qui commandait à Michel-Ange deux statues gigantesques et qui se contentait, en les payant le prix convenu, de faire à l’irascible sculpteur quelques observations sur le nez de Tune d’elles ; allez

demander à nos artistes s’ils ne s’abonneraient pas à de si douces critiques de la part des turcarets qui occupent leurs ciseaux.

Il est vrai que nos artistes ne sont pas des Michel-Ange.

Soderini recommanda donc à son tour son jeune protégé aux premiers de la ville, à Thaddée Taddei , à Laurent Nasi , et à Ange Doni; quant à ses confrères les artistes, le jeune Sanzio était déjà assez connu pour se recommander à eux de lui- même : c’est de cette Jépoque que data sa liaison avec Rodolphe Ghirlandaio , Aristote de San Gallo, probablement frère Bartholomée, et peut-être Francia.

Au reste , sur la recommandation du gonfaionier chacun s’empressa près de Raphaël : Thaddée Taddei lui offrit un logement dans sa maison et une place à sa table, et de plus il lui commanda deux tableaux ; de son côté Laurent Nasi lui commanda une Sainte-Famille , et Ange Boni lui fit faire son portrait et celui de Madeleine sa femme.

Ces deux tableaux de Thaddée Taddei turent vendus depuis : l’un quatre mille écus romains à l’archiduc Ferdinand d’Autriche, l’autre vingt-quatre mille écus au gouvernement anglais.

Quant à la Vierge de Laurent Nasi , qui est, si je ne me trompe, la Vierge au chardonneret, elle manqua disparaître en i548 lorsqu’un éhoulement du mont Saint-Georges engloutit le palais de Laurent Nasi : ensevelie sous les ruines, on la retrouva en morceaux; ces morceaux furent rejoints, rajustés et restaurés , et c’est encore un des plus beaux tableaux de la Galerie de Florence.

De leur côté les portraits d’Ange et de Madeleine Doni, sans être perdus tout à fait, furent long-temps égarés ; transportés trèsanciennement , et l’on ne sait de quelle manière, à Avignon, on ignora long-temps ce qu’ils étaient devenus ; reportés en Italie, ils ont été, il y a quelques années, achetés par le grand-duc et sont deux des plus riches joyaux de cet écrin artistique qu’on appelle le palais Pitti.

— dé-

pendant que Raphaël se livrait à ces travaux il apprit la mort de son père. Hélas ! le pauvre Jean Sanzio n avait vu que l’aurore de la gloire de son Raphaël ; si son père l’eût vu monter en triomphateur l’escalier du Vatican, c’eût été vraiment un trop heureux père.

Le duc d’Urbin l’arrêta au passage, et tout vêtu de deuil, tout baigné de pleurs qu’il était, il lui fallut faire pour Guidobaldo de Montefeltro deux Vierges, un Christ au jardin des Oliviers, et trois autres petits tableaux dont deux sont aujourd’hui au musée du Louvre.

L’un est saint Georges à ’cheval , l’autre saint Michel combattant les monstres.

En i5o5 Raphaël quitta Urbin pour n’y plus rentrer.

Selon toute probabilité, ce fut à Pérouse, sa ville adoptive , que Raphaël retourna en quittant sa ville natale. C’est donc là que nous le retrouvons exécutant trois grands ouvrages. Le premier, qui était destiné à le-

glise des Pères servîtes, représentait la Vierge entre saint Jean -Baptiste et saint Nicolas; ce tableau est aujourd’hui en Angleterre.

Le second, qui était une fresque, représente le Christ dans sa gloire , et Dieu le Père et ses anges, ayant six saints assis trois de chaque côté; cette fresque, signée en grosses lettres du nom de Raphaël et portant la date de 1 5o5, fut exécutée pour les Camaldules de Saint-Sévère.

Le troisième était destiné aux religieuses de Saint-Antoine : c était ce qu’on appelait alors une Piété; nous avons expliqué à propos de Michel- Ange ce que c’était que una Pietà . LaVierge tenait son fds mort sur ses genoux. Quatre saints, deux saints et deux saintes, saint Pierre et saint Paul, sainte Cécile et sainte Catherine , complétaient l’ensemble de ce tableau, dont la figure principale, selon la condition stipulée dans le contrat, et sur la demande des bonnes religieuses, devait être drapée. En outre, le Père éternel placé dans un cadre demi-circulaire dominait cette composition , tandis que le marchepied de

lautel était accompagné de trois petits sujets représentant, l’unie Christ au jardin, l’autre le Christ portant sa croix , et le troisième le Christ mort sur les genoux de sa mère.

Un beau jour les pauvres religieuses eurent besoin d argent: cinq tableaux de Raphaël étaient un véritable trésor, la composition fut démembrée et vendue pièce à pièce: On ne sait ce que sont devenus les petits sujets ; mais le grand, après avoir passé par le palais Colonna à Rome , est devenu la propriété de la Galerie Royale de Naples.

Ces trois tableaux exécutés , Raphaël se sentit pris du besoin de retourner à Florence ; vainement Atalanta Baglioni voulutelle le retenir, lui offrant de lui payer au poids de l’or une Déposition de croix. Sanzio ne voulut prendre avec elle d’autre engagement que de lui envoyer le carton de cette composition aussitôt qu’il serait à Florence ; Raphaël tint cette promesse , et , le carton envoyé , il revint plus tard exécuter la peinture.

Maintenant , quelle cause si impérieuse ramenait Sanzio à Florence? Ce besoin de lutte, que tout homme fort sent en lui-méme. Pour l’artiste, il n’y a existence que s’il y a combat, et il ne se sent vivre que vainqueur par la joie ou vaincu par la douleur.

Puis on parlait énormément, à cetteépoque, de ces deux fameux cartons de Michel-Ange et de Léonard de Vinci, qui allaient enfin être exposés au palais de la Seigneurie. Raphaël, qui avait sans doute déjà vu quelques tableaux de Léonard, ne devait connaître absolument rien de Michel-Ange que sa statue de David, ou quelque autre bloc de marbre taillé. Il lui restait donc à étudier le dessin de cet homme étrange qui , sans être peintre, a laissé la plus gigantesque peinture qui soit connue dans le monde entier.

En attendant qu’il pût faire cette grande étude en face de ce grand rival, Raphaël partagea son temps entre l’atelier de Fra-Bartolomeo et la chapelle del Carminé, peinte il y avait déjà soixante ans par Masaccio. L’ami

vivant et le maître mort possédaient chacun une qualité qui manquait spécialement à l’école du Pérugin : c’était, pour le premier, la vigueur des tons, la largeur du pinceau et la science des demi-teintes; c’était, pour le second, la variété de l’ajustement et la justesse de l’expression.

Mais Raphaël avait un de ces heureux génies qui, doués par-dessus toute chose de la puissance d’assimilation , absorbent , comme l’abeille fait du suc des fleurs, les qualités qui font l’individualité de ses rivaux , et se compose, à soi, une magnifique manière de toutes ces manières différentes.

En échange , Raphaël apprit à Fra-Rartolomeo la perspective, que celui-ci ignorait entièrement , et qui faisait la première base des études dans l’école du Pérugin ; ce dont on peut s’assurer en voyant ce fameux tableau du Sposalizio, que Raphaël exécuta à dix-huit ans.

Quant à Masaccio, son jeune successeur ne pouvait que l’admirer ; et il prouva cette

admiration à la postérité en copiant , plus tard, son Adam et Ève des Loges du Vatican, et Fange qui tient Fépée flamboyante.

Enfin arriva Fan 1 5o6, et le fameux carton, tant promis et tant vanté, parut.

Il est difficile de se rendre compte de la sensation que ce dessin, regardé alors par tous comme le chef-d’œuvre des chefsd’œuvre, produisit sur Raphaël : trop jeune encore, trop nourri des principes chastes et sévères de F 'école chrétienne , pour apprécier cette étrange étude anatomique, ne se sentant probablement aucune sympathie pour cette exhibition de tendons, de muscles et de nerfs, il dut admirer sans doute, mais comme on admire une de ces choses qu’on aime autant voir faites par un autre que par soi-même. Il lui fallait toute la maturité de talent que devaient amener les huit ou dix années suivantes, pour que l’indiscrétion de Bramante, à l’endroit de la chapelle Sixtine, pût faire faire à Raphaël l’Incendie du Bourg.

Mais, pour le moment, on ne trouve dans

ce génie, si impressionnable cependant, aucune trace de l’effet produit par le carton de Michel-Ange. Gomme la sensitive, le jeune et timide Sanzio s’était retiré au rude toucher de cet homme — et ce fut un grand bonheur pour l’art. Raphaël imitant Michel-Ange aurait sauté par-dessus sa seconde manière.

Aussi, après avoir vu ce carton, Raphaël se retira-t-il chez son ami Fra-Bartolomeo, et exécuta-t-il le carton de la Déposition de croix destinée à la chapelle Baglioni.

Peut-être cependant un des personnages qui concourent à cette composition doit-il quelque chose au carton de Michel-Ange.

C’est l’homme qui monte à reculons , et dans lequel on voit la double expression de la douleur morale et de l’effort physique.

Puis après ce tableau vient la Vierge à la jardinière, cette suave composition que Sanzio exécuta pour Sienne, et qui porte la date de 1607.

Ce fut vers ce temps sans doute qu’arriva

d Raphaël quelque lettre cle son oncle Bramante, architecte de Jules II ; car nous voyons tout à coup le jeune homme abandonner ses tableaux, commencer sa Belle Jardinière, dont il laisse la draperie bleue à peindre à son ami Ghirlandaio, et son tableau de l’Assomption, qu’il s était engagé à exécuter par un contrat daté de i5o5, et sur lequel il avait déjà reçu un à-compte de trente ducats d’or. — Ce tableau ne devait jamais être fini par Raphaël, et ce furent Francesco Penni et Jules Romain qui l’achevèrent.

C’est que la réputation de Raphaël était parvenue à la cour des papes, et Jules II l’appelait près de lui pour peindre les fameuses salles du Vatican — les Stanze.

Enfin l’ambition de Raphaël était donp comblée ; il allait lutter avec les premiers génies de lepoque : Michel-Ange l’attendait à Rome, Léonard de Vinci allait y venir.

Jules II accueillit Raphaël de manière à confirmer toutes les espérances que Bramante

lui avait données dans sa lettre. Le fougueux pontife , ardent comme un général qui a une victoire à remporter, ordonna à Sanzio de se mettre à l’œuvre à l’instant même, lui livrant la salle de la Segnatura pour son champ de bataille.

Tout le monde connaît les Stanze, ou pour avoir vu les fresques originales, ou pour avoir vu les gravures qu’en ont faites Volpato et Morghen. Nous ne nous appesantirons donc pas sur les détails. D’ailleurs, toutes les formules d’éloge ont été épuisées. Que dirionsnous après Vasari, le premier biographe, et après Quatremère de Quincy, le dernier historien de Raphaël?

Seulement, lorsque Jules II vit l’École d’Athènes, la première des quatorze fresques qu’exécuta Sanzio, il fut tellement émerveillé qu’il donna sur-le-champ l’ordre de gratter toupies travaux qu’avaient déjà exécutés les autres peintres dans les autres salles. Or, ces autres peintres étaient les peintres les plus renommés de l’époque : c’étaient Lecca Signorelli, Pietro délia Francesca, Bartolomeo délia

Gatta, Bramantino de Milan , Antonio Bazzi et Pérugin.

Mais Raphaël se souvint qu’il était élève du dernier, et, sur sa recommandation, on respecta les peintures de la salle de Charlemagne qui étaient de lui.

A partir de ce moment, l’existence de Raphaël fut un triomphe continuel. Viveva da principe, Il vivait en prince, dit Vasari; oui, certes, en véritable prince, car il était jeune, il était riche, il était resplendissant de renommée, et, plus que tout cela, il était beau.

Oui, beau de cette beauté douce et intéressante, où le caractère de l’homme se mêle en quelque sorte à la faiblesse de la femme ; beau surtout quand on le regardait long-temps, et l’on regarde toujours long temps les hommes de génie : beau d’élégance et de mélancolie , beau malgré ses membres un peu grêles èt son cou trop élancé , beau surtout de ce long regard qui, s’arrêtant sur chaque femme, semblait dire : Aimez-moi, je sais aimer !

Puis, avec cela il était bon, doux, affable,

souriant sans cesse ; — il n était point envieux, car c était lui qu’on enviait.

Et il fallait bien que ce fût ainsi ; car dans cette armée d’élèves dont il était entouré , il ne se trouva point, je ne dirai pas un rival, mais un ennemi; — tous s’empressaient à ses ordres, tous accouraient à un signe, tous lui obéissaient comme à un maître, tous l’adoraient comme un Dieu.

Chacun faisait le sacrifice de sa gloire particulière à la gloire du maître ; toute individualité s’absorbait dans le génie qui dirigeait l’immense mouvement; — trois cents bras exprimaient une seule pensée; trois cents âmes vivaient dans une seule âme.

Cela ne rappelle-t-il pas ces milliers de bienheureux dont parle Dante, dont toutes les âmes forment un oiseau gigantesque et resplendissant, qui chante les louanges du Seigneur ?

Maintenant, laissons de côté toutes ces misérables petites querelles de Raphaël et de

Michel-Ange, et suivons l’élu de la terre et du eiel dans sa splendide carrière.

Ce fut alors, grâce à cette multiplicité d’action que lui donnaient ses élèves, que Raphaël entreprit ces travaux gigantesques qu’une existence octogénaire aurait eu peine à achever.

En effet, en même temps qu’il dessine des compositions sans fin , que Marc-Antoine reproduit par la gravure, en même temps qu’il exécute les fresques des Stanze , les Prophètes et les Sibylles d’Augustin Ghigi , qu’il bâtit les Loggie et qu’il les couvre d’arabesques, il trace dans laFarnésine la composition de sa Galatée, embrassant ainsi d’un seul coup l’expression entière de l’art contemporain , depuis l’art idéaliste j usqu’à l’art païen.

Puis, tout pressé qu’il est par Jules II ou par Léon X, tout sollicité qu’il est par François Ier, il trouve encore le temps de faire pour François Encolani de Bologne la splendide Vision d’Ezéchiel, et pour Sigismond Conti la merveilleuse Vierge de Foligno.

Puis , après avoir fini la première salle du Vatican , qui contient la Dispute du Saint- Sacrement, l’École d’Athènes, le Parnasse et la Jurisprudence , il ouvre , vers le commencement de i5io, les portes de la seconde salle, et commence à exécuter son Miracle de Bolsena, son Héliodore battu de verges, sa Délivrance de saint Pierre, et son Attila.

Comme nous l’avons fait pour la première salle, nous nous contenterons de renvoyer nos lecteurs aux gravures et aux originaux, en constatant seulement que l’Héliodore battu de verges est peut-être , comme composition et comme exécution , le chef-d’œuvre de Raphaël.

Maintenant, passons, pour suivre l’artiste dans son travail, passons, dis-je, au dedans et au dehors, des Stanze aux Loggie.

Bramante était mort : ce second père de Raphaël, auquel Raphaël devait autant qu’à «on véritable père Jean Sanzio , Léon X , qui ne sachant plus de quels honneurs accabler Raphaël pour le fixer à sa cour, Léon X, qui

devait en arriver à lui offrir enfin le chapeau de cardinal, Léon X venait de nommer Raphaël son architecte.

Il s’agissait d’abord, dans ce nouvel emploi, de continuer la cour du Vatican dont Bramante avait planté les fondations. Raphaël la porta à trois étages de galeries faisant saillie au dehors : ces saillies, ouvertes en portiques, furent exécutées sur le modèle en boisqu enfit Sanzio lui-même.

Raphaël avait d’avance, lorsqu’il fit le modèle, son plan arrêté. Il voulait essayer d’un nouveau genre d’ornement ; il voulait, pour qu’aucune branche de l’art ne lui échappât, faire de la décoration antique.

Au reste, l’idée ne venait pas entièrement de lui. Un certain Morto da Feltro , fouilleur acharné, cité par Vasari, avait déjà , à force de remuer la terre, défoncé quelques tombeaux, dans lesquels setaient conservés certains ornememBfqu’il avait appelés grottesche — de la locijj^ dans laquelle il les avait rencontrés : grotte. — Raphaël avait déjà pu

apprécier, cTaprès les travaux de Morto da Feltro, tout l’avantage qu’un homme pouvait tirer de cette imitation de l’antique, lorsque la nouvelle lui arriva qu’on venait de découvrir les Thermes de Titus.

Raphaël n était pas homme à attendre que les renseignements lui vinssent par un autre que par lui-même : il descendit un des premiers, un flambeau à la main, dans ces longues salles souterraines, qui, conservées par leur ensevelissement même, avaient gardé toute la fraîcheur de leur coloris. 11 comprit à l’instant même tout le parti que lui offrait ce genre d’ornementation, inconnu jusqu’alors, et il rêva ses Locjgie.

C’était l’époque de féerie où tout rêve pouvait passer à l’état de réalité. Le plan des Loggie fut fait : les galeries furent construites, et les parois, préparées et couvertes de l’enduit approprié à la fresque, ne Tardèrent pas à offrir leurs grands portiques aux pinceaux du maître.

Raphaël avait juste sous la main l’homme

qu’il lui fallait pour l’exécution de ce gracieux travail. Cet homme, c’était un de ses élèves chéris, nommé Jean d’Udine; c était encore un de ces hommes chez lesquels le charme du talent répond à la sonorité du nom. Jean d’Udine exécutait d’ordinaire, dans les tableaux de Raphaël , les fleurs , les fruits et les accessoires ; c’était lui qui avait fait les instruments du tableau de Sainte Cécile. Il descendit avec lui dans les Thermes , il lui dévoila tout son plan; puis il l’invita à rechercher, à l’aide de la chimie, les éléments qui composaient le stuc à l’aide duquel les anciens moulaient les ornements et les figures en bas-relief. A cette époque, tout peintre était chimiste; Jean d’Udine se mit à l’œuvre et vint, au bout de quelques jours , annoncer à Raphaël qu’il avait trouvé le procédé qu’il cherchait.

Raphaël avait déjà fait une partie de ses dessins.

On peut examiner l’ensemble de ce magnifique travail dans l’ouvrage de Volpato , dont les belles gravures embrassent l’universalité desLoggie. On y verra le même grand pein-

tre, le même grand poète, le même grand penseur que dans les œuvres qui passent pour des œuvres bien autrement importantes.

Et c’est ici que le vulgaire se trompe étrangement. La foule, qui n assiste pas à la genèse de la pensée, croit toujours, lorsqu’un grand producteur l’éblouit par de nombreuses productions, que ce quelle appelle les choses supérieures se fait lentement, et que ce quelle appelle les choses inférieures se fait vite. Rien ne se fait vite, rien ne se fait lentement : chaque chose prend sa place dans la vie, son temps dans l’éternité. Dieu a mis le même soin au ciron qua l’éléphant.

Vers ce même temps, comme nous l’avons dit, c’est-à-dire en 1 5 1 3, Raphaël avait exécuté son tableau deSainte Cécile, dont Jean dUdine avait fait les instruments : ce tableau était destiné à la chapelle San Giovani in Monte à Bologne. Il l’adressa à son vieil ami Francia, en le priant d’en surveiller le déballement, et, si quelque accident lui était arrivé, de le réparer à l’aide de son pinceau paternel.

C’est ici l’occasion de réparer une grave erreur de Va sa ri.

Francia et Sanzio étaient lies d’une vieille amitié. Lorsqu’ils s’étaient connus, leur manière était à peu près la même. Tous deux suivaient scrupuleusement les traditions de l’tfrt idéaliste que Francia devait, comme Pérugin , honorer jusqua la fin de sa vie, tandis que Raphaël , génie impressionnable s’il en fut, conquérant éternel de tout ce qu’il trouvait beau, devait, dans sa triple manière, embrasser toutes les formes de l’art , explorer toutle champ du beau. Bref, Raphaël, comme un pont hardi jeté sur un abîme de dix-huit siècles, était l’homme qui devait réunir le siècle de Périclès au siècle de Léon X.

Veut-on voir à quel degré d’amitié en était venu le chef de l’école bolonaise avec celui qui devait être le chef de l’école romaine? voici la traduction littérale d’une lettre de Raphaël à Francia :

« Maître Francesco , mon très-cher ,

» Je reçois à ce moment votre portrait parii. 3

faitement conditionné et sans accident aucun , qui m’est remis par Bazzoto. Je vous en remercie mille fois. Il est admirable et si vivant, que parfois je me trompe et crois, en le voyant, que c’est vous-même que je vois, et qu’il va me parler. De mon côté, je vous supplie de compatir à ma situation et de me pardonner la lenteur que je mets à m’acquitter de ma promesse. J’ai de si graves et de si sérieuses occupations, que je n’ai pu, selon que je m’y étais engagé envers vous, finir mon portrait de ma propre main. J’aurais pu vous l’envoyer fait par quelqu’un de mes élèves et retouché par moi, mais cela ne me convient pas; ce serait d’ailleurs faire connaître que mon portrait ne peut égaler le vôtre. Ainsi donc, encore une fois, ayez par grâce pitié de votre pauvre Raphaël. Vous savez ce que c’est que de n’avoir pas une heure de liberté à soi, n’est-ce pas ! et d etre soumis à un maître. Je vous envoie néanmoins par le même messager qui, dans six jours, part pour vous rejoindre, un antre dessin : c’est celui delaNativité, fort différent, comme vous le verrez, de l’exécution, et que vous vÔUs êtes tant plu à louer,

comme vous faites toujours au reste et d’une façon si gracieuse, quand les choses viennent de moi, que je me sens rougir d’être si fort vanté. Je vous envoie donc, comme je vous le dis, cette bagatelle qui vous fera plaisir, je le sais , et que je vous prie de recevoir comme un signe d’obéissance et d’amitié. Si, en échange, je recevais votre Judith, je la rangerais, je vous le jure, au nombre des chosesqui me sont les plus chères et les plus précieuses.

» Monseigneur le dataire attend avec une grande anxiété sa petite, et le cardinal Riario sa grande Madone, comme vous l’entendrez vous-même de la bouche de Bazzoto. Quant à moi je les admirerai, soyez-en sûr, avec ce goût et ce plaisir avec lequel j’ai toujours vu ce qui venait de vous, ne connaissant rien de plus beau, de plus religieux et de mieux fait que ce que vous faites. Et maintenant ayez bon courage , enveloppez-vous de votre prudence accoutumée, et soyez certain que je sens vos afflictions comme si elles étaient miennes. Aimez-moi toujours comme je vous aime, du fond du cœur.

» Toujours votre obligé , quand je pourrai vous être bon à quelque chose.

» Votre Raphaël Saiszio. »

«Rome, 5 septembre 1508. »

Voilà donc, comme nous l’avons dit, le degré d’amitié où en étaient Raphaël et Francia , lorsque le premier envoya au second sa Sainte Cécile, en le priant de la déballer et de la retoucher si besoin était.

Maintenant laissons parler Vasari.

« Le Francia désirait vivement connaître les divines peintures de Raphaël, dont il avait tant et si souvent entendu parler; mais, déjà vieux et fatigué, Francia ne pouvait quitter sa chère Bologne ; or il arriva sur ces entrefaites que Raphaël fit à Rome, pour Laurent Pucci, cardinal de Sariti Quattro , un tableau de Sainte Cécile, qui était destiné à orner, à Saint-Jean-du-Mont, la chapelle où se trouve la sépulture de la bienheureuse Hélène dall: -

Olio; ce tableau termine, Raphaël l’enferma clans une caisse et l’envoya à Francia, qui, comme son ami , devait se charger de le placer sur l’autel, avec l’ornement qu’il avait arrangé; Francia fut enchanté de cette occasion qui lui permettait enfin de juger, chose qu’il désirait depuis long-temps, un ouvrage capital de Raphaël , et ayant ouvert la lettre par laquelle son jeune ami le priait de retoucher les avaries que pourrait avoir subies le tableau, et même d’y faire les corrections qu’il jugerait nécessaires, il fit, dans le meilleur jour qu’il put trouver , tirer le tableau de la caisse; mais à la vue de cette merveille il fut saisi d’une si grande stupeur que, reconnaissant l’erreur et la présomption qui jusque-là lui avaient fait croire qu’il était un maître , il se sentit frappé d’une telle douleur qu’il en mourut en peu de temps. »

Ainsi, au dire deVasari, Francia serait mort d’envie.

Ainsi voici les deux peintres idéalistes par excellence, le Pérugin et Francia , qui , grâce à Vasari , meurent l’un avec la réputation

d’un athée, et l’autre avec celle d’un envieux ; nous avons déjà relevé l’erreur de Vasari à l’égard du Pérugin, réhabilitons à son tour la mémoire de Francia.

Ce ne sera pas long, et quelques lignes suffiront; Francia ne mourut pas en i5i8, comme le dit Vasari, mais le 7 avril 1 5 3 3, comme le constate Lanzi ; ainsi non-seulement il survécut dix -neuf ans à la Sainte Cécile, mais encore treize ans à Raphaël luimême ; l’envie était de bonne composition dans le cœur de Francia , puisqu’elle mettait dix-neuf ans à tuer un homme, qui d’ailleurs mourait à quatre-vingt-trois ans, âge auquel on peut mourir sans supposer qu’on a été tué par un sentiment quelconque.

Assez sur ce conte ridicule , et revenons à Raphaël.

Au milieu de tous ses grands travaux Sanzio, qui comprenait qu’une des premières conditions du génie est la production, Sanzio, disons-nous, exécutait ces mille dessins que reproduisait le burin de Marc-Antoine , et

qui sont, si on peut le dire, les mémoires de sa pensée ; essayer de les énumérer serait chose inutile, tous les musées de l’Europe en comptent un nombre plus ou moins grand, et beaucoup de cabinets particuliers possèdent des originaux incontestables ; sans doute chacune de ces compositions était le germe de quelque tableau à venir, et quelques-uns, ceux surtout qui étaient destinés à être reproduits par le burin de Marc-Antoine, offrent une telle perfection et un tel fini qu’ils sont eux-mêmes de petits tableaux.

La seconde salle était terminée, Raphaël attaqua la troisième, qu’on appelait la torre Borgia; niais dans celle-ci , il faut le dire, il fit peu de chose de sa propre main, ayant hâte, sans doute, d’arriver à la quatrième; les fresques qu’on y trouve et qui indiq lient cependant que la main du maître a passé par là, sont la Victoire de saint Léon sur les Sarrasins, la Justification du pape Léon III, et le Couronnement de Charlemagne.

La quatrième renferme ce fameux Incendie du Bourg, objet des éternelles controverses

des admirateurs de Raphaël, et des fanatiques de Michel-Ange.

Nous laisserons de côté les discussions toujours fort ennuyeuses sur un pareil sujet, et nous nous contenterons de rapporter sur ce tableau l’opinion de l’Albane, juge qui en valait bien un autre.

Lincendio di Borgo , spettacolo spavenloso e tutto pieno di concetto , espresso con tanta chia rez^a che innove a compassione ; dira soltanto duno ammirabilè e compassionevole , in vedere quella donna che per suo scampo appena ha potuto salvare quelle due créature e queipanni , in atto di dolore di aver lasciato le altre sostanze in preda aile flamme , quella cuffia di uno deisuoi putli significa che erano in letto agiati sulle piume, e che laerfreddo lo fa andar rislrelto . Ma gli incendi non possono mai esser grandi se non vi soffia il vento. Similmente quella bellis sima giovane, cfiajuta alzando il vaso dell acqua , anco ad essa il vento soffia nel sottile zendado, e fa comparire la bellezza di sua persona.

Cette quatrième et dernière salle fut terminée en i5i7.

Raphaël était arrivé au plus haut degré de gloire auquel pût parvenir un artiste; chaque jour il recevait des lettres de quelque prince d’Italie ou de quelque roi d’Europe qui lui demandait en suppliant quelques traits de son crayon, quelques touches de son pinceau : il avait cent artistes qui voyageaient à ses Irais en Italie ou en Grèce pour lui rapporter des fragments d’antiquités; quand il sortait, c’était, comme nous lavons dit, entouré d’une armée d élèves et d’admirateurs , et quand on le voyait passer les femmes disaient : Qu’il est beau! les hommes disaient : Qu’il est grand !

Le cardinal de Sainte-Bibiane, heureux et fier de s’allier à lui, lui offrit la main de sa nièce, Marie Bibiane, une des plus belles filles de Rome.

Le pape Léon X, ne sachant comment le récompenser, lui offrit le premier chapeau de cardinal qui viendrait à vaquer.

Raphaël, ayant à choisir entre le mariage et le cardinalat, demanda trois ans pour se décider.

Pendant ce temps Marie Bibiane, qui l'aimait, mourut de douleur.

Raphaël ne voulait pas se marier, Raphaël ne voulait pas être cardinal, il voulait vivre avec la Fornarina .

Il aimait cette femme avec passion.

Aussi ne pouvait -il suffire à ses travaux et à ses amours; la Farnésine, commencée en i 5 1 1 , avait été abandonnée et reprise à plusieurs fois; sur les instances d’Augustin Chigi, Raphaël se remit à la besogne, mais cette besogne était interrompue par de fréquentes absences; Augustin Chigi fit suivre Raphaël et il apprit que le beau peintre se rendait souvent jusqua trois ou quatre fois par jour chez la Fornarine ; le lendemain la Fornarinè était installée au palais Chigi en reine et maîtresse, et faisait les honneurs de la Farnésine à son amant.

C’est une ravissante chose au reste que cette Farnésine, je ne sais rien de plus gracieux que ce poème en peinture, représentant les aventures de l’Amour et de Psyché;

en tenter la description serait chose inutile : d’ailleurs ceux qui n’ont pas vu l’original peuvent consulter, pour les dessins , les gravures de Marc-Antoine ; pour les peintures, les gravures de Dorigny.

Maintenant que dirons-nous de plus de Raphaël , quelle formule élogieuse emploierons-nous pour parler de l’auteur des trente ou quarante Sainte-Famille éparpillées par le monde, et parmi lesquelles vingt ou vingtcinq sont des chefs-d’œuvre? Que dironsnous de l’auteur des Salles, des Sibylles, des Prophètes, de la Farnésine, du Saint Michel, des portraits de Jules II et de Léon X, et de vingt autres portraits dans lesquels il dépasse le Titien lui-même?

Nous parlerons du Spasimo et de la Transfiguration.

Le Spasimo , ou le Portement de croix .

fut exécuté pour le monastère de Palerme Sainte-Marie dello Spasimo , et exécuté de la main de Raphaël.

Aussi ce tableau est-il, selon plusieurs ex-

cellents juges , le chef-d'œuvre de cet homme qui a fait tant de chefs-d’œuvre.

Ce fut une singulière histoire que celle de ce tableau, et il me semble parfois que les grandes choses doivent avoir leurs infortunes coin merles grands hommes.

Le bâtiment qui portait le tableau en Sicile fut assailli par la tempête et poussé contre un écueil ; brisé du choc, le bâtiment s’ouvrit, et tout s’abîma, hommes et marchandises; une seule caisse surnagea, et fut portée par le vent et par les flots sur la côte de Gênes: là des pêcheurs l’aperçurent , la recueillirent et la tirèrent sur le rivage; la caisse ouverte, on trouva le miraculeux tableau sans une tache, sans une avarie, et aussi sain et sauf, dit Vasari , que si les vents et les flots avaient compris que ce serait un crime trop grand que de souiller un pareil chef-d’œuvre.

Le bruit de cet événement se répandit jusqu a Païenne; et les religieuses reclamèrent leur tableau , quelles croyaient perdu. Mais on ne rend pas facilement un tableau

comme le Spasimo : aussi la réclamation souffrit-elle de grandes difficultés, et ne fallut-il rien moins que l’influence de Léon X pour forcer la république génoise à lâcher le chefd’œuvre quelle tenait; ce quelle fit cependant, mais, à ce qu’on assure, contre un riche dédommagement. Pourtant les pauvres religieuses ne devaient pas posséder long-temps leur trésor ; Philippe IY, l’ayant vu dans un voyage qu’il fit en Sicile, l’enleva secrètement et l’envoya en Espagne: le monastère du Spasimo jeta les grands cris, mais Philippe IV calma ses plaintes par une rente de 1,000 piastres. Transporté en 1810 à Paris, il fut remis sur toile en 1 8 1 6 et, réclamé par l’Espagne, il se trouve aujourd’hui dans la Galerie Royale de Madrid.

Parmi tous les jugements portés sur cet admirable ouvrage nous citerons celui de Mengs.

« Comment pourrais-je parler assez dignement de l’admirable tableau connu sous le nom dello Spasimo di Sicilia ! Vous n’ignoreZ pas que Raphaël l’a peint à Rome, pour être

placé ensuite dans 1 église de Notre-Dame dello Spasimo : cet ouvrage, comme le dit Vasari, se trouva englouti dans la mer, mais il fut retrouvé sans avoir souffert aucun dommage. De tout temps le prix de ce tableau fut apprécié par les vrais connaisseurs, et Augustin de Venise en a donné la gravure sans rendre néanmoins la beauté de l’original.

r II me semble incontestable que la partie la plus noble de la peinture n’est pas celle qui flatte seulement la vue , car c’est par ce mérite que les productions de Fart plaisent aux hommes les plus ignorants, mais que les parties les plus estimables sont celles qui satisfont l’esprit, et qui obtiennent le suffrage des personnes qui exercent leurs facultés intellectuelles ; si cela est, comme j en suis persuadé, Raphaël doit être tenu pour le plus grand de tous les peintres dont les ouvrages sont venus jusqu’à nous : l’invention et la disposition de ses tableaux nous font apercevoir au premier coup d’œil ce qu’il a voulu présenter à l’esprit de ceux qui devaient les voir;

voilà pourquoi ses sujets, tranquilles ou tumultueux , terribles ou agréables, gais ou mélancoliques , n’ont rien d’incohérent avec l’idée de leur sujet ; c’est en quoi consiste la véritable magie de l’art par laquelle il émeut notre âme, et prend un si grand empire sur elle, ainsi que la poésie et l’éloquence.

» D’ailleurs on voit distinctement dans toutes ses figures un demi-chemin d’action, c’est-à-dire qu’on aperçoit ce qu elles faisaient avant le mouvement dans lequel elles se trouvent, et qu’on prévoit exactement, pour ainsi dire, ce quelles doivent faire ensuite, de sorte qu’elles ne représentent jamais de mouvement tout à fait achevé, ce qui leur donne un tel degré de vie , quelles semblent se mouvoir quand on les regarde avec attention ; en effet , lorsqu’on examine dans le tableau tlello Spasimo di Sicilia toutes les parties dont nous venons de parler , on se convainc facilement que si Raphaël n’avait pas toujours été si grand dans ses productions, on pourrait dire que celle-ci est unique par sa beauté admirable.

» Vous n’ignorez pas que le sujet de ce tableau est pris de l’Écriture sainte au moment où Jésus-Christ porte la croix au Calvaire, et que, les saintes femmes fondant en larmes, il leur dit d’un ton prophétique de ne point pleurer sur lui, mais sur leurs propres fils, en leur prédisant la ruine prochaine de Jérusalem : Raphaël, pour faire mieux comprendre cette idée, fait apercevoir dans le lointain le Calvaire , vers lequel on monte par un chemin sinueux qui prend à la droite de la porte de la ville, il a représenté le Sauveur au moment où pour la première fois il tombe à ce détour vers lequel un officier de justice le tire avec la corde dont il le tient lié.

j’ Il est à croire que, comme ce tableau a été fait pour l’église de Notre-Dame des Douleurs, les chefs de cette église ont voulu que le peintre y introduisît la Vierge : il se peut néanmoins que cette idée soit de l’artiste même; quoi qu’il en soit, Raphaël a trouvé l’art de rendre tous les sujets qu’il a traités de la manière la plus noble, la plus convenable et la plus expressive.

» Comme Raphaël avait à placer clans ce tableau la mère d’une personne conduite au supplice, et injustement maltraitée, il lui a donné le caractère d’une mère malheureuse et respectable qui , pour obtenir quelque soulagement pour son fils, se voit réduite à la cruelle nécessité d’implorer une infâme populace à prendre pitié de lui ; dans cette situation il a peint la Vierge à genoux, ne tournant pas les yeux vers son fils, à qui elle ne peut donner aucun secours, mais dans l’attitude d’une vraie suppliante faisant entendre que le Christ, qui est tombé par terre, a besoin de la compassion de celui qui le traite si inhumainement ; à cette humble expression de la Vierge Raphaël a donné un air de noblesse et de majesté, en représentant autour d’elle la Madeleine, saint Jean, et les autres Maries qui accompagnent la mère de Dieu, et qu i lui prêtent du secours en la soutenant sous les bras.

» Ces personnages paraissent tous plongés dans de tristes réflexions sur les souffrances du Christ, et principalement la Madeleine II. 4

qui semble parler au Sauveur; saint Jean donne du secours à la Vierge; Jésus-Christ est tombé à terre, mais sans faire paraître aucune faiblesse, ni le moindre abattement, ayant plutôt l’air d’un juge, tel que le représente l’Écriture; et son visage, outre qu’il est dans ce tableau d’une beauté et d’une excellence, pour ainsi dire, inexprimable, semble animé d’un esprit prophétique qui répond parfaitement au sujet, non-seulement par rapport à la personne représentée, qui est toujours Dieu , quoique souffrant, mais par rapport à Raphaël , qui n’a jamais donné de caractère bas à tout ce qui est susceptible de noblesse. L’attitude de toute la figure est trèsbelle, noble et animée; le bras gauche, qui avec une très-belle main porte sur une pierre, est tout à fait étendu : cependant les plis de la large manche font apercevoir un demi chemin d’action, car ils semblent se tenir encore en l'air et n’avoir pas fini leur chute, suivant la tendance que doit leur donner le poids spécifique de l’étoffe; de la main droite le Seigneur tâche d’empoigner la croix sous laquelle il succombe, et semble vouloir em-

pêcher qu’on ne la lui ôte, en cherchant à la soulever lui-même ; idée sublime, digne du grand génie de Raphaël qui, par ce mouvement simple et qui peut-être paraîtra indifférent à bien des yeux , nous rappelle l’idée que le Sauveur du monde souffrait parce qu’il voulait bien souffrir !

» La variété de caractères qu’il a su donner aux officiers de justice n’est pas moins digne d’admiration, en faisant remarquer que parmi les hommes méchants il y en a de plus pervers les uns que les autres : la figure quon voit parle dos et qui tire le Christ avec la corde, ne paraît remplie que de la brutale impatience d’arriver avec la victime au lieu du supplice ; l’autre personnage, qui, en quelque sorte, semble soutenir la croix, paraît ému d’une espèce de compassion, qui le porte à soulager le Sauveur ; près de lui est un soldat qui , en poussant la croix sur l’épaule du Christ, exprime la plus grande iniquité en cherchant à accabler encore davantage le Seigneur, qui succombe déjà sous le fardeau de la croix.

» Plusieurs artistes, que lecommundes amateurs et les peintres médiocres ont regardés comme doués de la partie de l’invention, ont absolument ignoré les détails heureux que possédait le grand Raphaël, car on voit quils ont confondu à chaque instant l’invention avec la composition; l’invention est la vraie poétique d’un tableau déjà conçu dans l’esprit du peintre, qui se le représente comme s’il avait effectivement vu , ou comme s’il avait encore devant les yeux le sujet que son imagination, ou sa verve, se propose de rendre. »

Voilà ce que dit Mengs, peintre médiocre, mais excellent critique, de ce chef- d’œuvre qu’on appelle lo Spasimo.

Ce fut vers ce temps que Raphaël, ainsi que nous l’avons dit, nommé successeur de Bramante comme architecte de la cour pontificale, fît le plan de Saint-Pierre. Citons encore une lettre de Raphaël qui prouve à quel point ce grand génie doutait de luimême dans l’accomplissement de la nouvelle œuvre qu’il allait entreprendre. Cette lettre

est adressée à Balthazar Castiglione. Nous la traduisons littéralement :

« Seigneur comte,

» J’ai fait, selon votre désir, les dessins que vous m’avez demandés, et ils ont satisfait tous ceux à qui je les ai montrés, si tous ceux à qui je les ai montrés ne sont point des flatteurs; mais ils ne me suffisent pas à moi-môme, car je crains qu’ils ne vous suffisent pas. Que votre seigneurie en choisisse donc quelqu’un , s’il y en a quelqu’un qui soit digne de son choix. Notre Saint-Père, en m’honorant, m’a chargé les épaules d’un lourd fardeau, je veux parler de la construction de Saint-Pierre; j’espère bien cependant ne point succomber sous lui, d’autant plus que le modèle que j’en ai fait plaît à SaSaintetéetfut loué par beaucoup de grands esprits; mais je m’élance d’un vol plus élevé, je voudrais trouver les belles formes des édifices antiques. Je ne sais si mon vol sera celui d’Icare. Vitruve me donne de grandes lumiè-

res, mais cependant point autant que je sens qu’il m’en faudrait.

» Je me trouverais un grand maître, si je pensais de la Galatée la moitié du bien que vous m’en dites; mais dans les paroles de votre seigneurie, je reconnais l’amour qu’elle me porte. Pour peindre une belle femme, il faut en voir de plus belles quelle encore; mais malheureusement il y a pénurie de belles femmes et de bons juges, et je suis forcé de me servir de certaines fantaisies qui me viennent à l’esprit : cette fantaisie a-t elle en soi une certaine valeur, je n'en sais rien, mais je m’étudie et me plais à l’avoir.

» Votre bien obéissant,

» Raphaël Sanzio. »

Malheureusement ce modèle d( nt parle Sanzio est perdu. Il nest resté qu’un seul dessin du plan de l’édifice.

Voici ce qpe pepse de ce plan le savant

historien de Raphaël, M. Quatremère de Quincy :

(( Ce plan est sans contredit le plus beau qu’on ait imaginé et produit, selon le système des églises modernes. On sait que Bramante, dans sa conception première , sétait inspiré pour les nefs de la disposition des grands arcs de l’édifice antique appelé vulgairement le Temple de la Paix, et de la construction comme de la forme du Panthéon. Pour la réunion des quatre nefs, obligé de remplacer la vieille basilique de Saint-Pierre, dont les nefs à colonnes étaient surmontées d’un p!a> fond en bois, par une immense construction en voûte , il lui fallut substituer des pieds-droits aux colonnes et de vastes arcades au système des plates-bandes.

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» Ce genre admis, Raphaël n’a vait piusàdélibérer sur le choix ; et il faut convenir qu’on n’a jamais traeé un plan plus simple, plus grandiose , mieux dégagé, et d’une plus parfaite harmonie. La disposition de ce qu’on appelle une croix latine est elle-même une

tradition des anciennes basiliques. Qui voudra examiner chaque détail de ce plan verra qu’il n’y a aucune forme des parties circulaires, soit de l’apside, soit des deux croisillons, qui ne soit une imitation de l’intérieur du Panthéon ou de quelque autre monument antique.

» Ce n’est pas ici le lieu d’examiner quelles furent les raisons qui, dans la suite, firent renforcer et, par conséquent, augmenter de volume les supports de la coupole; ce qui obligea d en faire autant à la masse des piedsdroits de la nef. Si l’on considère en elle-même la disposition de l’ensemble arrêté par Raphaël, et, en admettant que les masses de son plan aient été alors dans un juste rapport avec l’élévation qui devait leur correspondre, mais qui nous est inconnue, on est forcé d’accorder que cette disposition, très-supérieure à celle d’aujourd’hui, fera toujours regretter l’abandon du premier projet. »

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Mais deux palais restent debout élevés par Raphaël, et ces deux palais, Florence, la ville

des merveilles, sous ce rapport, les met au nombre de ses plus beaux. L’un est le palais degli Uguccioni, situé sur la place du Grand- Duc; l’autre est le palais Pandolfini > situe dans la rue San Gallo. Quant à celui rpie Raphaël habitait lui-même in Borrjo Nuovo , on ne sait point s’il avait été bâti sur scs dessins ou sur ceux de Bramante. Il en est de même de la Villa Madama , qu’on ne sait avec certitude à qui attribuer, de Jules Romain ou de Raphaël. Nous ne parlons pas de la chapelle d’Augustin Ghigi, qui est contestée, ni de la statue de Jouas, qui n’est point authentique; cependant les traditions veulent que ces deux œuvres d’art soient de Raphaël. Nous avons dit comment Raphaël avait été nommé architecte de la cour de Rome : voici maintenant un bref, en date du mois d’août i 5i6, qui lui confère la surintendance générale de tous les restes d’antiquités dignes d’êtres conservés. Nous traduisons textuellement :

« Gomme il est d’une haute importance, pour la prom pte élévation d u tem pic du prince des Apôlrés, d’avoir abondamment des mai-

bres et des pierres, attendu qu’il en faut une grande quantité, et que, plutôt que de les faire venir de dehors, sachant que les ruines de Rome en fournissent en abondance, que de tout côté on déterre des marbres de toute sorte, et que chacun à Rome ou clans les environs se met à fouiller la terre, vous, directeur de ce monument, je vous constitue président de tous les marbres et de toutes les pierres qui se découvriront désormais à Rome ou dans les environs, dans un circuit de six milles, afin que vous les achetiez, quand ils pourront convenir à la fabrique de votre bâtiment; c’est pourquoi je recommande à toute personne de quelque état et rang quelle soit, noble ou non, quelle vous donne d’abord, à vous, notre surintendant en cette partie, connaissance de tout marbre, de quelque genre qu’il soit, qui sera découvert dans l’étendue du cercle par moi désigné. Voulant que quiconque y manquera soit puni par vous d’une amende de cent à trois cents écus d’or. •

j? Gpnioie en outre il m est revenu que les

marbriers taillent inconsidérément, pour s’en servir, les marbres antiques, sur lesquels sont gravés des inscriptions qui souvent rappellent quelque beau fait ou quelque grande action , inscriptions qui mériteraient d’être conservées pour le progrès de la littérature et l’élégance de la langue latine, et qu’en taillant ainsi iis anéantissent ces inscriptions, je commande à tous ceux qui exercent la profession de marbrier, à Rome, quais aient à ne tailler aucune pierre sans votre ordre ou votre permission, et, faute par eux de se conformer à cette recommandation, ils seront soumis à l’amende que j’ai déjà indiquée ci-dessus.

» Rome, 27 d’août, 3e année de notre pontificat. »

Ce fut alors surtout que la réputation de Raphaël devint populaire, car on le vit parcourir les rues de Rome, mesurant ses anciennes limites, étudiant ses antiques ruines, rétablissant l’ensemble par les détails, et, archéologue improvisé, rebâtissant la ville des empereu rs.

Tout le monde connaît le magnifique rapport que fit Raphaël sur la mission dont il était chargé : long-temps on la attribué à Balthazar Gastiglione; mais une phrase l’a restitué à son véritable auteur.

« Hélas ! dit-il, combien de beaux et précieux monuments ai-je vu détruire depuis onze ans que je suis à Rome ! »

En effet, Raphaël était à Rome depuis 1 5o8, et, selon toute probabilité, le rapport que nous citons fut présenté au pape en 1619.

En même temps qu’il visitait Rome ainsi, Raphaël faisait les cartons pour les tapisseries du Vatican; et comme s’il eût eu du loisir à mettre dans des essais, il peignait à l’huile, à titre d’expérience, les deux figures de la J u stice et de la Douceur.

Puis, que faisait-il donc encore? Le tableau de la Transfiguration !

A ce mot seul on voit qu’approche la fin de cette belle existence, et l’on se sent pris d’une

douce tristesse pour le jeune homme qui va mourir à l’âgeoù mourut Virgile, dont il comprenait si bien la poésie, et qui eût si bien compris ses tableaux.

Tout le monde connaît la Transfiguration : bonnes ou mauvaises, les gravures qui la représentent se rencontrent à chaque pas. Nous ne nous appesantirons donc point sur sa valeur, cest la composition qui dispute au Spasimo la palme des trois mille tableaux de Raphaël.

Or, comme si Dieu eût marqué pour terme au génie de l'homme le moment où ce génie va toucher à sa perfection, comme la Transfiguration était la plus belle chose qu’eût faite Raphaël, il mourut en achevant la Transfiguration.

Puis encore, comme s’il eût fallu à ce beau jeune homme, tout resplendissant de gloire, de bonheur et d’amour, une mort en harmonie avec sa royale et bienheureuse existence, il rentra un soir fatigué de plaisir, haletant de

volupté, pencha sa belle tète sur son épaule, comme fait un cygne qui s’endort, et mourut épuisé de plaisir et de sang.

Voilà du moins le récit qui a prévalu.

Pourquoi? C’est que cette fin couronnait admirablement sa vie.

Vainement a-t-on voulu combattre cette tradition, tout attaquable qu’elle est peutêtre; aujourd'hui cette tradition est passée à letat de vérité historique.

Un vieil écrit, retrouvé par un de ces infatigables fouilleurs que possède seule l'Italie, a cependant tenté avec quelque droit, il faut le dire, de porter atteinte à cette version. Voici le texte de cet autre renseignement mortuaire qui fut donné à M. François Cancellieri par le cardinal Antonielii :

« Raffaello Sanzio era d’indole nobilissima edelicata; la vita sua si appigliava ad uno stame tenuissimo. inquanto al corpo, perché era tutto spirito, oltre che le forze fisiche gli

si erano di molto mcnomatc , e che fanno maraviglia essersi potuto sostenere in si brcve età. Ora trovandosi assai debile e standosi un di nellaFarnesina, ebbe ordinechedi présente si recasse à coi te. Perché datosi à correre, per non ritardare , giunse in un fîato al Vaticano, tutto trefelato e sudante : et ivi standosi in vaste sale, e raggionando a longo sulla fabrica di San Pietro, gli si raffredo il sudore sulla persona , e fu compreso testo da un male improviso. Ha onde ito à casa fu soppragiunto da una specie di perniciosa che lo trasse sventuratamente alla tomba. »

Mais, en ceci comme en toute chose, on ne crut point ce qui était; on crut ce qui devait être.

Raphaël sentit venir la mort, tout juste à temps pour la regarder venir en souriant : chrétien, au moment d’aller rendre compte à Dieu de cette splendide existence que Dieu Jui avait donnée il éloigna de lui à ses derniers moments celle qui les avait bâtés ; mais, honnête homme en même temps, il lui laissa un

souvenir qui fut pour elle une fortune; plus, cette grande immortalité qui s’attache aux maîtresses des hommes supérieurs, et qui a fait de Beatrix, de Laure et de la Fiamelta des femmes élues parmi les femmes.

Sa fortune était immense. Déjà en i 5 1 4» c’est-à-dire six ans auparavant, il écrivait à son oncle, qu’outre le bien personnel qu’il avait à Rome et qui montait à trois mille ducats d’or, il avait, en qualité d’architecte de la cour de Rome, cinquanteécus d’or par an ; de plus, une pension de trois cents ducats d’or que lui faisait Sa Sainteté, et cela sans compter les prix presque insensés auxquels, de son vivant, avaient monté ses tableaux, que les rois et les princes seuls pouvaient acheter. Mais avec tout cela , toujours bon et humble , il était resté le pauvre Sanzio, fils d’un pauvre peintre d’Urbin ; et il écrivait à cet oncle, qu’il regardait comme son second père : « Si bien, comme vous le voyez, que je suis riche, que je vous fais honneur, à vous, à tous nos parents et à notre patrie; mais qu’au milieu de cette richesse inattendue je vous porte

— Goto u jours clans le milieu de mon cœur, et que lorsque je vous entends nommer, il me semble entendre nommer mon père.»

Raphaël partagea cette fortune entre deux de ses élèves qui avaient déjà partagé une partie de sa gloire; ces deux hommes étaient François Renni , qui avait toute sa confiance, et Jules Romain , qui avait toute son amitié. Son exécuteur testamentaire fut monsignor Balthasar di Yescia, secrétaire de la daterie du pape. Le premier soin de cet exécuteur testamentaire devait être « de prendre sur ses biens de quoi restaurer dans l’église de Sainte-Mariede-la-Rotonde une des chapelles à niche ou tabernacle qui en ornent la circonférence, et d’assigner à la fondation de cet autel une rente annuelle dont fut grevée une de ses maisons, qu’on voit encore à Rome, rue degh Coronari , et sur laquelle on lit une inscription qui fait mention de ce legs (1). «

Puis, ce testament fait, Raphaël mourut à l’âge de 3g ans, le 7 avril i52o, léguant son âme à Dieu et son nom à la postérité.

(1) Quatremère de Quincy. „

Il est impossible de se faire une idée de l'effet que produisit à Rome cette mort prématurée. Il semblait que ce doux génie était Fange chargé par le Seigneur de poursuivre la résurrection de la vie éternelle. En le perdant, chacun crut perdre un ami, et lorsqu’il ferma les yeux , dit un contemporain, la peinture se crut aveugle. — E quando gli occhi chiuse , ella quasi cieca rimase .

Raphaël fut exposé, comme c’était l’hahitude du temps, au-dessous de l’échafaud qui soutenait le tableau de la Transfiguration inachevé en quelques parties , et Rome tout entière vint saluer mort le demi-dieu quelle avait tant de fois adoré vivant.

Lorsqu’on annonça cette mort à Léon X, il resta long-temps abattu et comme frappé de torpeur; puis il secoua la tête, comme pour dire qu’il perdait le plus beau diamant de sa tiare, et d’abondantes larmes coulèrent sur ses joues.

Le corps fut, selon le désir de Raphaël, porté au Panthéon et déposé dans la chapelle à laquelle il avait laissé une dot ; puis le pape fit placer sur son tombeau cette double épitaphe :

Raphaeli Sanctio Joan. F. urbinati Pictori eminentiss. veterumque æmulo Cujus spirantes prope imagines si Coniemplere naturæ atque artis fœdus facile inspexeris Julii II et Leonis X pont. max. picturæ Et architect. operibus gloriam auxit.

Vivit A. XXXVII integer integros Quo die natus est Deo esse desiit vm id. april. MDXX.

111e hic est Raphaël , timuit quo sospite vinci Rerum magna parens et moriente mori.

Vis-à-vis ce tombeau était celui de Marie Bibiena, cette belle jeune fille qui lui avait été fiancée , qui mourut de douleur de ne point être sa femme.

Par une tradition étrange qui sétait conservée sans fondement, mais qui enfin s’était conservée, les académiciens de Saint-Luc,

sans pouvoir dire comment, il est vrai, possédaient , disaient-ils , le crâne de Raphaël.

Lorsque le fameux docteur Gall alla à Rome, on lui montrait ce crâne, en lui demandant ce quil en pensait, mais sans lui dire à qui il avait appartenu. Gall l’examina, et, le rejetant dédaigneusement, répondit que c’était la tête d’un crétin.

Grande rumeur, comme on le comprend, parmi les académiciens de Saint-Luc. Grande stupéfaction parmi les admirateurs de Gall, lorsqu’ils virent dans quelle erreur le chef de lecole venait de tomber.

Gall soutint toujours que cette tête ne pouvait être celle de Raphaël.

De son côté, la congrégation des Virtuosi du Panthéon réclamait cette tête comme étant celle de son fondateur.

Le débat prenait une gravité qui amena la nécessité de s’assurer si cette tête était bien celle de Raphaël. Les parties intéressées ob-

tinrent donc de Sa Sainteté la permission de faire ouvrir son tombeau.

Nous empruntons au bel ouvrage de M. Quatremère de Quincy, auquel nous avons déjà emprunté tant de choses, la lettre que lui écrivit à ce sujet M. Nibby, l'un des savants les plus distingués de Home.

Voici cette lettre :

« Monsieur,

» Il est bien juste que je vous adresse, à vous qui êtes le digne admirateur et l’éloquent historien du divin Raphaël, tous les détails relatifs à la découverte de ses dépouilles mortelles. Vous savez que, depuis un siècle à peu près, l’académie de Saint-Luc exposait à la curiosité des étrangers un crâne que l’on disait être celui du peintre d’Urhin. Il y a quarante ans, pour répondre à des bruits qui semblaient révoquer en doute la vérité de cette assertion, on chercha à expliquer la

circonstance qui avait mis l’Académie en possession de cette relique précieuse : on déclara qu’en 1674? lorsque Charles Maratto fit faire par Paul Naldini le buste de Raphaël, pour le placer au Panthéon près du tombeau qu’on lui avait érigé sous l’autel de la Madone del Sasso, le même Charles Maratto avait ouvert le tombeau et en avait extrait le crâne du peintre d’Urbin. Mais les critiques de bonne foi n’étaient point satisfaits de cette explication, et ils avertissaient constamment les étrangers de ne pas croire à cette fable ; d’ailleurs, il y a deux ans, 011 trouva un document authentique prouvant que ce crâne était celui de don Desiderio di Adintorio, fondateur de la société des Virtuosi du Panthéon, en 1642. Dès ce moment , il s’éleva un différend entre les membres actuels de ladite société, qui voulait recouvrer la tête de son fondateur, et l’académie de Saint-Luc, qui ne voulait pas renoncer à l’illusion en croyant posséder le crâne du peintre d’Urbin.

» Après plusieurs mois de dispute, la congrégation des Virtuosi , qui voulait toujours

recouvrer la tête de son fondateur, invita à assister à la recherche du corps de Raphaël la commision consultative des antiquités et beaux-arts, l’Académie de Saint-Luc, l’Àca démie d’archéologie, et l’on procéda à cette mesure, qui pouvait mettre d’accord les deux parties.

» Comme j’appartiens à l’une des trois con grégations, j’ai assisté avec beaucoup de constance à tous les travaux , et je vous en parle en témoin oculaire.

» La méthode qu’on a suivie a été si singulière, qu’on peut presque la taxer de minutie : après diverses tentatives qui n’eurent point de résultat, on creusa enfin sous l amtel même de la Vierge , en prenant pour guide ce que Vasari dit positivement dans la vie de Raphaël et dans celle de Lorenzetto, et ce qui a été rapporté dans le catalogue des peintures et sculptures qui précède l’cdition de cet auteur en 1 563. On trouva bientôt une maçonnerie de la longueur du corps d’un homme : les ouvriers taillèrent la pierre avec

la plus grande attention, et, après avoir creusé à la profondeur d’un pied et demi, ils trouvèrent un vide.

» Imaginez-vous les nouveaux soins que l’on prit pour procéder encore avec efficacité, mais avec tout le respect que demandait cette opération: elle avait lieu solennellement, en présence de Son Eminence le cardinal Surla, vicaire de Sa Sainteté; de monsignor Grimaldi, gouverneur de Rome ; de monsignor Patrizi, majordome; de monsignor Fieschi, maître de la chambre, et de toutes les Académies ci-dessus citées. Vous ne pouvez vous figurer l’enthousiasme qui s’empara de nous, lorsque par un dernier effort on découvrit les rentes d’une caisse mortuaire et le squelette tout entier étendu tel qu’il avait été placé, légèrement couvert de terre ou de poussière humide, provenant des débris de la portion supérieure de la caisse qui était décomposée, et des vêtements et des parties molles; on reconnut clairement que le tombeau n’avait jamais été ouvert (il était difficile de croire que les autorités eussent permis cette indigne

mutilation du corps de celui qui fait tant d’honneur à Rome et au siècle de LéonX), et il fut alors évidemment prouvé que le crâne de l’Académie de Saint-Luc n’était pas celui de Raphaël.

» Le premier soin que l’on prit fut de dégager peu à peu le corps de toute cette poussière, que d’ailleurs on recueillit religieusement, parce qu’on avait l’intention de la replacer dans le nouveau sarcophage. On trouva dans ces débris des morceaux assez bien conservés de la caisse, qui était de bois de pin, et des fragments de peinture qui avaient orné le couvercle, plus des morceaux d’argile du Tibre, indices qui prouvent que l’eau du fleuve y avait pénétré au moins par infiltration ; plus une stelletta de fer, sorte d éperon dont Raphaël avait été décoré par Léon X, quelques fibules, beaucoup d’anelli de métal, partie des boutons du vêtement.

» On reconnut que la caisse avait été entièrement murée, et que c’est à cette précaution que l’on doit la conservation des vêtements.

» Le i5 décembre, on procéda à la reconnaissance du corps qui fut déclaré appartenir à un individu du sexe masculin de petites proportions. L’acte formel fut terminé le 17. Le baron Trasmondi , professeur de chirurgie clinique, mesura le corps tel qu’il était étendu, et, après avoir fait les observations convenables sur les ossements, sur le caractère fort et prononcé qu’ils présentaient , il prouva le sexe du sujet. Le marquis Biondi , président de la Société d’archéologie, s’appuyant particulièrement sur les passages de Vasari dans la vie de Raphaël, et de Lorenzetto sur la note qui précède les œuvres de cet écrivain imprimées en 1 5 63, et sur la lettre de Michaël di Servettor, déclara en peu de paroles que ce que l’on voyait devant soi était le véritable corps de Raphaël. Il adjura les assistants de dire s’il y avait quelque opposition. Plus de soixante-dix personnes présentes, l’élite de la haute société du pays et de Rome littéraire, approuvèrent l’opinion de M. Biondi ; beaucoup ne répondirent que par des larmes et par les signes les plus passionnés d’attendrissement. x

» On signa alors avec empressement l’acte de reconnaissance; Pyrrhon lui-même, s’il eût été présent, n aurait pas de bonne foi montré un seul doute.

» Quant à la manière dont on devait procéder pour mettre les ossements en sûreté avec la plus grande décence, on convint unanimement de s’en rapporter aux dispositions testamentaires de Raphaël lui-même, dont vous connaissez bien les dernières volontés : on décida qu’a près avoir posé les ossements dans une caisse plus solide, de plomb ou de marbre, on les replacerait au même lieu, en prenant toutes les précautions contre toute inondation éventuelle du Tibre.

» On va célébrer des funérailles dignes du temple et de la gloire de Raphaël : le baron Camuccini fera «le dessin de tout ce que nous avons vu, et il sera lithographié : Giromelti gravera une médaille commémorative, et moi je suis chargé décrire le récit qui sera publié.-

» Du 20 au 24, le public a été admis à voir

ie corps tel qui! a été trouvé, et vous qut connaissez les Romains, vous ne serez pas étonné d’apprendre que la foule de toute classe a été innombrable. Le 2/}, on a enfermé les ossements dans une caisse provisoire, en attendant la caisse de marbre ou de plomb qui sera donnée par le pape.

» Depuis , les observations de M. Trasmondi et d’autres réflexions ont prouvé la parfaite ressemblance de ce qui reste de la charpente osseuse avec les portraits de Raphaël et avec les témoignages des contemporains. Le corps est bien proportionné : il est haut de sept palmes cinq onces et trois minutes (cinq pieds deux pouces trois lignes). La tête, parfaitement conservée, a toutes les dents, encore très -belles, au nombre de

trente et une ; la trente-deuxième de la ma-

clioire inférieure , à gauche, n’était point encore sortie de l’alvéole. On revoit les linéaments exacts du portrait dans l’Ecole d’Athènes. Le cou était long, les bras et la poitrine délicats. Les jambes et les pieds étaient assez forts. Ce qui a surpris tout le monde avec

raison, c’est quon a trouvé le larynx intact et encore flexible ; il était ample, et fait croire que la voix devait être étendue. Le larynx, exposé depuis à l’air, a pris une consistance d’ossification; mais j’en ai reconnu la flexibilité, parce que je l’ai touché au moment où Ton a découvert le corps.

» Jeudi dernier, on a moulé le crâne : l’opération a réussi parfaitement. Vendredi, 18 octobre, l’urne fatale sera inhumée. Dans cette occasion, on illuminera d’une manière magnifique le. Panthéon.

» Ces détails ne peuvent être que précieux pour un homme qui, comme vous, a voué un culte éternel à la mémoire de Raphaël, et qui lui a élevé un monument littéraire qui n’est pas moins admiré en Italie que dans le reste de l’Europe.

» Nibby. >’

Comme on le voit, la société des Virtuosi avait raison.

Et Gall n’avait pas tort.

Terminons par un extrait du Diario di Roma , en date du 26 octobre 1 83 3 :

« La dépouille mortelle de Raphaël ayant été retrouvée à l’endroit même qu’il avait ordonné pour sa sépulture, dans la Rotonde, sous l’autel de la chapelle ornée par lui et appelée délia Madonna del Sasso, le souverain pontife Grégoire XYI ordonna qu’on prît au Muséum du Vatican un sarcophage en marbre qui serait destiné à recevoir le cercueil de bois revêtu de plomb , où le squelette de Raphaël avait été nouvellement déposé.

» Le 18 octobre au soir eut lieu la cérémonie de la nouvelle inhumation des restes de Raphaël, sous la chapelle même et sous la statue délia Madonna del Sasso , sculptée , en exécution de son testament , par Lorenzo Loili. Cette chapelle était devenue son véritable mausolée.

» La cérémonie funèbre a eu lieu avec beaucoup de pompe. L’intérieur de l’église

du Panthéon a reçu une illumination funèbre.

» Le sarcophage, ayant été descendu, fut replacé à l’endroit même qu’il avait occupé précédemment. Les présidents des corps diplomatiques assistant à cette cérémonie, ayant à leur tête le chevalier Fabris , apportèrent chacun une brique, et l’arcade, ou le lieu de la sépulture, fut de nouveau murée et scellée par une construction en briques. »

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